J’ai déboulé dans cette ville

À la fin de la soirée (on a terminé la première bouteille et ouvert la deuxième), j’essaie d’expliquer l’émotion que j’ai éprouvée en sortant de l’école, deux jours plus tôt : un grand étonnement et, à la fois, la sensation que ce qui venait de se passer était normal. Pendant les deux heures que je venais de passer dans la classe, j’avais navigué à vue, sans me poser aucune question, guidé par ma seule intuition, comme si tout devait couler de source. Pourtant, la situation était éminemment bizarre. Je montrais aux enfants des photos que j’avais prises au Pôle Mémoire. J’avais choisi ces documents parce qu’ils pouvaient résonner avec les idées que les enfants avaient déjà exprimées, certes, mais je les avais choisis surtout parce que j’avais pris plaisir à les observer moi-même. Des vieux plans, des photos aériennes de leur quartier, des cartes postales de la gare de Villenouvelle. Je n’ai pas pensé un instant que les gosses pourraient ne pas aimer ça. J’ai foncé tête baissée en disant : « Voici les choses qui me plaisent. » J’ai déboulé dans leur classe en disant : « Je veux partager avec vous ce qui me tient le plus à cœur. » Et ils ont m’ont accueilli. Ils m’ont fait une place dans leur monde, ils m’ont pris tel que je suis, avec mes défauts et mes enthousiasmes, avec mes manies bizarres et mes désirs. J’aurais pu être affreusement intimidé par cette situation, mais quelque chose de magique s’est passé. J’ai posé des dizaines de questions à la volée, car il fallait qu’on décide tous ensemble les grandes lignes de notre récit : les personnages et leur quête. Les idées ont fusé, souvent contradictoires. Ils ont débattu, voté. Je me suis senti autorisé à donner mon avis sur leurs idées, à les taquiner sans craindre de les vexer, porté par mon propre plaisir. Ils ont choisi les prénoms de leurs quatre personnages — le choix d’un prénom est toujours passionnel. Je change d’avis tous les jours, depuis que j’ai décidé d’écrire Le Dalou comme un dialogue : je suis obligé de trouver un prénom au personnage qui n’en avait pas encore, car je le gardais caché derrière son rôle de narrateur. Eux et moi, on a les mêmes problèmes. Je pense à ces pages innombrables de mon journal d’adolescent, que je redécouvre ces jours-ci, où le sentiment qui domine est le « Qu’est-ce que je fous là ? », l’impossibilité d’être moi-même face aux autres, la peur de tout. La certitude d’être incompris. Puis, je suis sorti de l’école. J’ai pensé : « J’ai fait exactement ce que j’aimais. » Et j’ai senti ma chance d’être entouré de gens qui respectent cette liberté et, à ma grande stupéfaction, qui la reconnaissent comme mon travail.

Gérard Langlade, Gare de Villenouvelle (photo recadrée par moi), Mémo Patrimoine de Montauban
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Si tu arrives jusque-là tu es émerveillé

Quand je suis venu à Montauban, j’ai vu beaucoup de maisons et j’ai vu des grands bâtiments où on est obligés de sonner. J’aimerais bien sortir tous les weekends et les mercredis, et j’aime bien jouer dehors, j’aime pas rester trop dedans.

Le chemin de la Coulée verte, je n’ai pas le droit d’y aller seul, j’y vais avec ma mère. J’y vais une fois par semaine et j’aime faire du vélo. J’aimerais bien avoir le droit d’y aller le soir, tout seul.

Encore plus loin que le plus long des chemins, des plus plats aux plus pentues des routes, si tu arrives jusque-là tu es émerveillé. À cent mètres de là, un magnifique lac avec des cascades, des arcs-en-ciels formés par le reflet de l’eau, de l’herbe aussi bien taillée que l’herbe d’un jardin anglais, chaque arbre bien aligné à même distance de l’autre. Un endroit magnifique, et en plus tu peux te baigner.

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On fait des efforts, chacun de notre côté

Un petit garçon pose une question, je l’entends mal, il est au fond de la classe. Alors il se lève, s’approche de la caméra. Il répète. Je l’entends mieux, mais je ne le vois pas très bien. L’image est brouillée. Si je le rencontrais dans la rue, une heure plus tard, je serais incapable de le reconnaître. Nous sommes séparés. D’un côté il y a moi, petit soldat de la startup nation parlant à mon ordinateur ; de l’autre côté il y a eux, dignes représentants de la nation apprenante. On fait des efforts, chacun de notre côté, mais rien à faire : je préfère les enfants réels aux enfants pixellisés.

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Cette sensation de ne pas faire partie de l’histoire

On est très nombreux, on marche au milieu d’une avenue large, sur la chaussée même. C’est une manifestation. C’est même plus que ça : « Non, sire, c’est une révolution. » La configuration de cette rue est si singulière (une tranchée bordée de trottoirs surélevés) que je suis certain de me trouver sur l’avenue de Saint-Mandé. On progresse dans une agitation de plus en plus violente. Je dis à quelqu’un (ou bien : je dis à la volée, à l’adresse d’un public virtuel) que c’est exactement ainsi que se passaient les insurrections au XIXe siècle, d’un ton est un peu « donneur de leçon ». Je fais partie de l’événement, mais, à la fois, je l’observe de l’extérieur. Si bien que je ne me sens pas très menacé quand la police (ou l’armée) commence à tirer. Je continue d’expliquer (non plus à un public, mais à moi-même) que ça se passe toujours ainsi : on risque sa vie, des gens sont tués. Entretemps, l’avenue de Saint-Mandé s’est transformée : elle surplombe désormais les ruelles perpendiculaires. Je m’engouffre dans l’une d’elles : je fuis l’assaut. J’entre dans un immeuble, accompagné d’un camarade non identifié. Nous montons l’escalier, à la recherche d’une personne qui voudra bien nous planquer, en vain. Il ne faut pas compter sur cette solution. Soudain, je pense (et je dis à mon camarade) qu’il est inutile de chercher la protection de quelqu’un d’autre : la seule chose qui importe, c’est d’être cachés, pas forcément d’être cachés par quelqu’un. On trouve une porte qui peut faire l’affaire. J’ai de nouveau cette sensation d’être décalé, de ne pas faire partie de l’histoire ; de montrer plutôt, à cet autre qui m’accompagne, « comment ça marche ». Je ne risque rien. La police arrive : ça ne me soucie pas. Déjà, je m’éveille.

La vie éveillée, ce matin, c’est douze minutes de marche entre chez moi et chez moi. Je quitte l’appartement devenu le bureau de J.-E. pour gagner la mansarde qui a toujours été mon bureau. J’ai rendez-vous avec les élèves de H. dans leur « classe virtuelle ». Ils habitent dans l’Essonne et je leur dis, bêtement : « Je vous reçois chez moi » en leur montrant la bibliothèque dans mon dos, et mes bouquins. Ils étaient curieux, c’était bien.

Dans la rue, je ne parle à personne, je n’approche de personne, je ne touche même pas les poignées des portes. Je suis seul. Je ne suis donc pas masqué. Mais tous les autres le sont. Des masques de toutes formes et de toutes couleurs. Je refuse de me réjouir de cette inventivité : le plaisir d’assister à la naissance d’un folklore ne m’atteint pas du tout (ceci est un euphémisme ou une litote, un truc dans cet esprit). Croyez-le ou non : le seul qui ne porte pas de masque, c’est le gars qui tripote de la viande crue (c’est son métier : il est boucher). Certes, je pense qu’on ne risque pas de contaminer un mouton mort en lui postillonnant dessus. Mais quid du mangeur de mouton mort ?

Ce n’est pas vrai : d’autres que moi sont dehors, sans masque. Ceux qui sont toujours dehors. Ceux qui habitent dehors, dans les tentes de l’avenue Parmentier. Ceux qui traînent sur la place Voltaire parce qu’ils n’ont nulle part où aller. Ceux qui habitent cet hôtel de la rue Keller qui ne ressemble pas trop à un palace.

À l’abri dans ma mansarde, j’écris mon rêve de cette nuit. J’ai rêvé de barricades et de révolution et, à la fin, j’étais content de me planquer dans une armoire.

Quand c’est fini, c’est pas fini

Les livres ont été imprimés il y a quelques jours : dedans, le texte écrit par les enfants au cours de cette dernière semaine d’atelier, si dense. Le vendredi après-midi, une heure avant leurs vacances, ils avaient terminé de saisir sur l’ordinateur, chacun, le chapitre qu’ils avaient choisi d’écrire. Vingt-quatre élèves, vingt-quatre chapitres pour composer un roman. Logique.

À ce moment, je leur avais fait le coup de Paludes :

« Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

J’ai trouvé que ça collait bien avec notre projet : les élèves avaient, certes, écrit l’histoire qu’ils avaient voulu écrire, mais, moi, premier lecteur de leur texte, je trouvais qu’ils avaient exprimé autre chose de plus. Et je leur ai expliqué mon idée de titre : Tout se transforme. Parce que, dans cette histoire, ils ont décrit une ville en mouvement : la leur ; et des personnages qui grandissent, comme eux. Et parce que « Rien de se perd, rien ne se crée », comme avec Lavoisier : pendant ces séances d’atelier, nous n’avons pas créé ex nihilo, mais en observant autour de nous, et en nous. Et les jeux des premières séances, ainsi que les sorties, n’étaient pas des moments perdus, mais une matière à transformer.

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Un peu plus que lui-même

« Est-ce que vous aimez les films d’action ? et les films d’horreur ?
— Je n’en ai presque jamais vu, et je crois que je n’aime pas ça.
— J’en étais sûre. »

Elle me dit que dans Le héros et les autres, il ne se passe pas grand-chose. Je ne lui donne pas tort. Mais d’autres élèves pensent, eux, qu’il s’y passe des choses fortes, importantes : ce n’est pas rien, les idées et les émotions qui habitent la tête et le cœur d’un adolescent. C’est une aventure.

Sa question en contient une autre, au fond : elle me demande si j’aime des films qu’elle considère comme très différents du livre que j’ai écrit. Elle se demande si on aime lire (ou voir) des œuvres qui ressemblent à ce qu’on écrit. Elle suppose que l’artiste ne crée pas à partir de rien, mais dans un environnement peuplé des œuvres d’autres artistes. Elle a raison. Et, pour réponse à la question contenue dans sa question : parfois, mon plaisir de lecteur vient de cette impression que le livre a été écrit pour moi, et que j’aurais voulu l’écrire. Mais, pas toujours. Parfois, j’aime des trucs qui n’ont rien à voir avec ce que je fais, ni avec ce que je voudrais faire. « Heureusement », me dis-je.

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Ils jouent le jeu

Soulagé. Je suis soulagé, parce qu’ils ont tous choisi un post-it qui leur fait plaisir. Sur ces petits feuillets fragiles, les précieuses idées qu’ils avaient lancées la semaine dernière : « ce qui pourrait se passer dans ce lieu » (le collège, la ferme, le Stade de France, la tour Pleyel, le tunnel-qui-fait-peur) au fil de notre roman. On avait cherché ensemble comment tisser des liens entre tout ça. Moi, je voulais en caser le plus possible dans le récit final, pour qu’ils se reconnaissent dedans. J’avais regroupé certaines idées, scindé d’autres en deux, et j’obtenais : une idée par post-it. Je les ai collés au tableau : le déroulé chronologique, et puis les flashbacks. Je me trouvais un peu idéaliste, mais tant pis, j’ai tenté le coup : j’ai fait ce pari que chaque élève choisirait son post-it préféré, qui deviendrait son chapitre dans notre roman. Vingt-quatre post-it, vingt-quatre chapitres, vingt-quatre élèves. Je n’ai pas redouté qu’ils se battent pour avoir le même. J’ai eu peur, surtout, que quelqu’un ou quelqu’une reste à sa place, sans envie de rien. Ne choisisse pas son chapitre préféré, car aucun ne lui donne envie. Ce serait affreux si ce garçon, si cette fille, devait écrire son chapitre parce qu’on l’oblige à le faire, au lieu de l’écrire pour se faire plaisir et pour le partager avec les autres. Rien que l’idée que je pourrais être associé à cette torture, ça me glace. Que ma présence puisse contribuer à leur faire croire que l’écriture, c’est une punition. Si c’est comme ça, je m’en vais tout de suite, hein : je ne suis pas venu pour vous faire du mal. Alors, j’ai surveillé les réactions. Et je dois l’admettre, oui : il y en a trois ou quatre qui ont tardé à se lever de leur chaise pour prendre leur post-it – « mais c’est pour laisser passer la foule », ai-je envie de croire. Parce qu’elle est agitée, cette classe : moi aussi ils me fatiguent, j’avoue (dans quel état je serais, si je passais toutes mes journées avec eux, comme ils le font eux-mêmes ?). Ces trois ou quatre-là, donc, ont attendu leur tour : c’était par timidité. Je crois qu’ils ont envie, eux aussi, comme les autres. Oui : tout le monde joue le jeu, personne ne reste à la traîne. Voilà : c’est pour ça que je suis soulagé.

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Terrifiant et marrant

Les monstres ne sont pas des créatures méchantes en soi, juste différentes. Une étrangeté effrayante, parfois, et désirable d’autres fois (ou les deux ?) Il y avait cinquante-six élèves de sixième (c’était à Sainte-Hermine en octobre) : ils ont inventé autant de monstres et autant de rencontres. Et à la fin, on fuit en courant. Ou on devient amis. Tout est possible.

Après mon atelier d’écriture, Thierry Bodin-Hullin leur a expliqué son métier d’éditeur en travaillant sur leurs textes : il les a transformés en livre. L’envie est venue comme ça, en rencontrant les profs, grâce à l’équipe de la médiathèque de Luçon qui nous a proposé ce beau projet (merci !)

Voilà le livre : il est beau comme tout.

En lisant la maquette de Thierry, j’avais pensé à la fin de la « Lanterne magique de Picasso » de Prévert :

D’un monde triste et gai
Tendre et cruel
Réel et surréel
Terrifiant et marrant
Nocturne et diurne
Solite et insolite
Beau comme tout.

Dans vingt ans, ils auront mon âge, les sixième. Ils retomberont sur ce livre à la faveur d’un déménagement, parce qu’il se sera glissé derrière un meuble qu’il aura fallu déplacer (par exemple). Ils le reliront en pensant : « On faisait des trucs chouettes. » Ils se diront : en fait, c’était marrant, le collège. Terrifiant et marrant.

La joie et les moutons

« Et ces moutons ! ils ont des cornes !
— C’est parce que ce sont des chèvres.
— Et ces coqs, ils s’appellent comment ?
— Des poules. »

Ils traînaient les pieds pour traverser le quartier, une heure plus tôt, dans le froid. Mais maintenant qu’il s’agit de courir après les poules, ils sont bien contents d’être dehors. Moi aussi. J’aime bien caresser les chèvres, comme tout le monde.

« On pourra toucher les cochons ?
— Vous pouvez entrer dans les enclos, mais calmement. J’ai pas forcément envie que les animaux soient aussi excités que les collégiens. »

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Une amphionie sans le savoir

« À quoi ça sert, ce qu’on fait avec vous ? demande un petit malin.
— Est-ce que ça t’a plu d’écrire ton histoire ? je demande à mon tour.
— Ben oui !
— Et les histoires des autres, que je viens de lire, tu as aimé ?
— Oui.
— Voilà, ça sert à ça. »

On se fait plaisir en écrivant, en lisant et en écoutant. C’est tout, et c’est déjà pas mal. J’ai dit aux sixième que, ce matin, nous ferions tout le contraire de la semaine dernière. Ils avaient écrit une fiction par groupes de trois, en prenant comme point de départ un lieu fixe. Aujourd’hui ils écriront un poème, seul, à partir des choses réellement vues et ressenties, ce matin, en arrivant au collège. Un trajet. Des impressions en mouvement, dans la ville. Je n’ai pas prononcé devant eux le mot amphionie* que Guillaume Marie m’a appris, mais je l’ai pensé très fort. J’avais apporté quelques exemples : des poèmes de Queneau dans Courir les rues par exemple, mais les seules références que je leur ai lues, finalement, sont des poèmes de Guillaume. Un petit bout de En pente douce et un extrait de cette Amphionie, donc, écrite avec Samuel Deshayes sur l’avenue Denfert-Rochereau. Un petit malin (encore un) connaissait la place Denfert-Rochereau : il a reconnu le lion. Alors il a fait quoi ? Il a fait le malin.

Je suis arrivé en avance, exprès, pour faire au café le jeu que j’allais leur demander de faire, eux, en classe. Vérifier que ça marchait. Parce que, si ça marchait sur moi, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas sur eux. Au chaud et au sec, au Terminus de Saint-Denis, j’ai repensé au trajet tout juste effectué, et écrit ce truc à propos d’oiseaux. (Je vous l’avais déjà dit, que l’architecture du collège dessinait la forme d’une colombe ?)

Ils voient plein de trucs, les sixième de Saint-Denis, sur le trajet du collège. Ils ont dessiné ces trucs, et placé des mots dessus. Des mots pour désigner les choses, décrire les mouvements, nommer les émotions. Les joies, les impatiences, les inquiétudes, les dégoûts. Puis ils ont pioché parmi ces mots, ils les ont complétés par d’autres, ils ont fait un poème. Ils ont fait une Amphionie sans le savoir, comme M. Jourdain avec sa prose. Une Amphionie dionysienne, dirais-je même, si je ne craignais pas de paraître snob.

* Le mot vient d’Apollinaire : à partir du mythe d’Amphion, qui construit une ville avec son chant, il invente cet art de se promener dans la ville « de façon à exciter des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc. » « Pour Guillaume Apollinaire, une amphionie est une promenade dans la ville pas forcément mélancolique, Queneau la mélancolise », écrit Jacques Jouet dans La Ville provisoire. Et de citer Queneau : « Le Paris que vous aimâtes / n’est pas celui que nous aimons / et nous nous dirigeons sans hâte / vers celui que nous oublierons. » (Merci Guillaume)