Il n’y a que cet appartement

Existe-t-il, quelque part, un lieu clos dans lequel j’aurais passé plus de deux jours consécutifs ? Je suis certain que la chose ne s’est jamais produite, dans aucun de mes appartements parisiens. S’il est arrivé, une fois ou deux, que je passe une journée complète en intérieur (parce que j’étais malade), je suis forcément sorti au deuxième jour. Il est possible que j’aie fait cela (rester deux jours sans aller dehors) quand j’étais enfant. Mais ce n’est même pas sûr.

Il n’y a que l’appartement de Montauban que j’ai occupé de cette façon : par longues plages de quarante-huit, voire trente-six heures consécutives. Pendant la deuxième quinzaine de mars, je n’allais pas au ravitaillement tous les jours. Je ne me promenais pas. Il n’y a que cet appartement que j’ai habité ainsi, aussi pleinement, aussi radicalement. Ce n’était pas voulu. Et c’est cet appartement que je retrouve, ce soir, après avoir parcouru la Beauce et le Poitou, après avoir traversé Bordeaux et Agen sans que le train ne s’arrête, après ce détour inutile par Toulouse. J’aime bien cet appartement, je suis content d’y habiter de nouveau.

Il me faut dix minutes pour m’installer. Je ne perds pas de temps à décider à quelle place je dois ranger chaque chose, car je les range à leur place, tout simplement. Rien n’a changé dans cet appartement – ah, si : le plafond a été repeint.

Vingt mètres nous séparent

Je ne l’avais jamais remarqué. Il doit être nouveau.

Il y a souvent une corneille sur la cheminée. Elle ne reste pas longtemps : elle contemple les alentours, elle s’envole. Moi aussi, j’observe. Il y a une femme qui téléphone à la fenêtre. Une autre étend du linge, à une autre fenêtre. Au quatrième, c’est souvent ouvert en grand : la petite table est décorée d’un damier, ou bien d’un échiquier (je ne peux pas compter les cases : je suis myope), mais elle ne sert jamais au jeu. C’est juste une table. Plus loin, dans le même pâté de maisons que moi, mais à l’autre extrémité, il y a cet arbre oblique. Une sorte de gros sapin qui penche, une tour de Pise sempervirens. Un couple déjeune sur ce toit. L’ombre de cette chose ne les atteint pas, tant la terrasse est large. Au fond de la scène, un clocher empaqueté dans la toile blanche.

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Cette sensation de ne pas faire partie de l’histoire

On est très nombreux, on marche au milieu d’une avenue large, sur la chaussée même. C’est une manifestation. C’est même plus que ça : « Non, sire, c’est une révolution. » La configuration de cette rue est si singulière (une tranchée bordée de trottoirs surélevés) que je suis certain de me trouver sur l’avenue de Saint-Mandé. On progresse dans une agitation de plus en plus violente. Je dis à quelqu’un (ou bien : je dis à la volée, à l’adresse d’un public virtuel) que c’est exactement ainsi que se passaient les insurrections au XIXe siècle, d’un ton est un peu « donneur de leçon ». Je fais partie de l’événement, mais, à la fois, je l’observe de l’extérieur. Si bien que je ne me sens pas très menacé quand la police (ou l’armée) commence à tirer. Je continue d’expliquer (non plus à un public, mais à moi-même) que ça se passe toujours ainsi : on risque sa vie, des gens sont tués. Entretemps, l’avenue de Saint-Mandé s’est transformée : elle surplombe désormais les ruelles perpendiculaires. Je m’engouffre dans l’une d’elles : je fuis l’assaut. J’entre dans un immeuble, accompagné d’un camarade non identifié. Nous montons l’escalier, à la recherche d’une personne qui voudra bien nous planquer, en vain. Il ne faut pas compter sur cette solution. Soudain, je pense (et je dis à mon camarade) qu’il est inutile de chercher la protection de quelqu’un d’autre : la seule chose qui importe, c’est d’être cachés, pas forcément d’être cachés par quelqu’un. On trouve une porte qui peut faire l’affaire. J’ai de nouveau cette sensation d’être décalé, de ne pas faire partie de l’histoire ; de montrer plutôt, à cet autre qui m’accompagne, « comment ça marche ». Je ne risque rien. La police arrive : ça ne me soucie pas. Déjà, je m’éveille.

La vie éveillée, ce matin, c’est douze minutes de marche entre chez moi et chez moi. Je quitte l’appartement devenu le bureau de J.-E. pour gagner la mansarde qui a toujours été mon bureau. J’ai rendez-vous avec les élèves de H. dans leur « classe virtuelle ». Ils habitent dans l’Essonne et je leur dis, bêtement : « Je vous reçois chez moi » en leur montrant la bibliothèque dans mon dos, et mes bouquins. Ils étaient curieux, c’était bien.

Dans la rue, je ne parle à personne, je n’approche de personne, je ne touche même pas les poignées des portes. Je suis seul. Je ne suis donc pas masqué. Mais tous les autres le sont. Des masques de toutes formes et de toutes couleurs. Je refuse de me réjouir de cette inventivité : le plaisir d’assister à la naissance d’un folklore ne m’atteint pas du tout (ceci est un euphémisme ou une litote, un truc dans cet esprit). Croyez-le ou non : le seul qui ne porte pas de masque, c’est le gars qui tripote de la viande crue (c’est son métier : il est boucher). Certes, je pense qu’on ne risque pas de contaminer un mouton mort en lui postillonnant dessus. Mais quid du mangeur de mouton mort ?

Ce n’est pas vrai : d’autres que moi sont dehors, sans masque. Ceux qui sont toujours dehors. Ceux qui habitent dehors, dans les tentes de l’avenue Parmentier. Ceux qui traînent sur la place Voltaire parce qu’ils n’ont nulle part où aller. Ceux qui habitent cet hôtel de la rue Keller qui ne ressemble pas trop à un palace.

À l’abri dans ma mansarde, j’écris mon rêve de cette nuit. J’ai rêvé de barricades et de révolution et, à la fin, j’étais content de me planquer dans une armoire.

Meublé, habité

Je sais bien que je fais des trucs. Le cadavre exquis, les lectures, l’article dans Libé, le poème chez Pou, ce blog. Je n’ai pas besoin d’être rassuré, ni qu’on me dise « mais non, tu n’es pas oisif. » Désoccupé. Mais je le sais, moi, que je ne fais rien. Je m’en sors bien, parce que mes ambitions sont minuscules, mais il me manque quelque chose de sérieux. Depuis que j’ai fini Les présents : quoi d’important ? Je repousse le moment où je commencerai le prochain chantier, qui m’impressionne. J’y pense, j’en ai envie, mais je n’ose pas. Alors je bricole. Je reste en vie. C’est J.-E. qui résume ma pensée avec les mots justes : je meuble, mais je ne suis pas habité.

Lecture des premiers textes reçus dans le cadre de cet atelier d’écriture. On se projette dans les lieux par l’imaginaire, et cet imaginaire convoque à son tour des souvenirs. Réels ou pas, peu importe : si on s’en souvient, c’est que c’est vrai. Les textes ressemblent à ce que j’espérais et, à la fois, me surprennent. Ils me font parcourir des lieux désormais désertés, hantés, inhabités.

Je pense à trop de trucs, je m’éparpille. Je gaspille les connexions de mon cerveau pour essayer de comprendre ce qui n’en vaut pas la peine, ou pour me projeter vers des temps qui n’ont aucune réalité (genre : dans quelques semaines). Ma tête est pleine, mais elle est encombrée. Meublée de dix-huit chaises empilées les unes sur les autres, alors que je vis seul dans cette boîte crânienne. Meublée de placards insensés, de ces caisses qu’on n’ouvre jamais, de ces affreux buffets bretons en bois sculpté qui prennent la poussière, des bibelots absurdes qu’on sème dans les appartements de vacances, pour occuper l’espace. Meublé, mais pas habité. Plein jusqu’à la gueule, mais pas plein d’une présence, de la seule présence qui vaille le coup. J’essaie de la vider, ma tête, en me concentrant sur les mouvements de mon corps immobile : souvent, emplir tout l’espace de ces sensations suffit à chasser les parasites. Mais là, concentrer mes pensées sur la pression du drap contre ma peau, eh bien, ça ne marche pas du tout. Au secours. C’est ennuyeux à mourir.

Alors, contre ma peau, c’est la brûlure délicate du soleil et le tiraillement du sel que j’ai ressenti : j’ai emprunté ce chemin de crête inhabité, s’élevant de la mer pour y plonger à nouveau. Ce chemin parcouru l’été dernier, désert, et en ce moment plus encore sans doute. J’ai marché au long de cette ligne que ma mémoire avait gardée, puis, tout doucement, je m’en suis échappé. J’ai imaginé autre chose. Un espace, des gestes et des sensations. Et c’était beau. Moi qui n’ai pourtant aucune imagination – c’était donc une joie plus grande encore, pendant ces minutes, d’y être arrivé. N’être plus encombré, mais empli. Pas meublé, mais habité.

J’ai de la sympathie pour les rongeurs

Une oppression dans la poitrine, est-ce que c’est un symptôme de cette maladie ? Ça peut. Mais moi, c’est le discours du président qui me l’a causée. Et son sourire qui apparaissait à des moments étranges, que je n’arrivais pas à identifier comme plaisants, ni agréables, encore moins amusants. Alors j’ai pensé : « Il se fout de notre gueule. » Fatalement. Je suis resté en colère, jusqu’à faire ce truc : respirer à fond, lentement, pour dissiper le poids qui comprime ma cage thoracique.

Mon petit confort, ça va. Je peux tenir un mois de plus. Mais ce monde là, autour, dirigé de la façon que vous savez : est-ce que j’ai envie de vivre dedans ? Pas tellement. C’est ça qui me fait du mal.

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Je voudrais toujours que ce soit chez moi

On pourrait croire qu’il suffit d’une valise pour contenir les maigres affaires que je range dans ma mansarde, mais, en fait, ça ne suffit pas du tout. Par exemple : les tonnes de livres que j’y entasse. Je ne peux pas les emporter tous. J’en choisis quelques uns seulement. On me dira : « Il y a des tas de livres à Montauban, tu trouveras ce que tu veux là-bas », mais ce sont les miens que je veux, pour me sentir un peu chez moi.

Je fais le tour de ma chambre (c’est rapide : elle n’est pas grande) afin de ne rien oublier. Je me sens bizarre, un peu flottant. Ce qui serait bizarre, c’est de na pas trouver bizarre d’aller habiter cinq semaines à Montauban, alors qu’en réalité j’habite ici.

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Lieux où j’ai dormi en 2019

Une liste. Je ne compte que les lieux où j’ai passé la nuit : pas ceux où j’aurais certes dormi, mais le jour. Une typologie sommaire. Les lieux miens, à propos desquels je peux dire « c’est chez moi », même provisoirement ; les lieux des autres ; les lieux qui ne sont chez personne, où on ne peut être que de passage. Un ordre. Décroissant, en nombre de nuits.

Chez moi

— rue de la Roquette, Paris (239 nuits)
— en résidence, rue du Président-De-Gaulle, Luçon (49 nuits)
— en résidence, la Clé des champs, lieu-dit la Papotière, Luçon (33 nuits)

Chez les autres

— chez J. & J., Kirkham Street, San Francisco (17 nuits)
— chez S. & M., rue des Côtes, Maisons-Laffitte (4 nuits)
— chez C., rue Francis-Carret, Dry (2 nuits)
— chez R. & O., Cloverdale (2 nuits)
— chez W., Fontenay-le-Comte (1 nuit)

Chez personne

— appartement 602, Viale Elba 3, Portoferraio (7 nuits)
— hôtel Mercure, Montauban (2 nuits)
— chambre 5, Attic Hostel, Plaza Pietro Paleocapa, Turin (2 nuits)
— chambre Teresa, hôtel Villa Raffaella, Via Mentana 39, Livourne (2 nuits)
— hôtel Le Celtic, Villers-sur-Mer (1 nuit)
— chambre 225, hôtel Bellevue, Salita della Provvidenza, Gênes (1 nuit)
— hôtel Mirabeau, boulevard Heurteloup, Tours (1 nuit)
— hôtel La Vallée, rue des Pyrénées, Lourdes (1 nuit)
— en avion, San Francisco–Paris (1 nuit)

Georges Perec, Espèces d’espaces

Ma boîte à moi

Je suis monté sur la chaise (la seule chaise) pour atteindre le levier rouge au-dessus de la porte d’entrée (la seule porte) et rouvrir l’eau. D’un coup, ça glougloute dans les tuyaux : voilà, la machine se remet en route. Je laisse couler un peu, ça crachote. J’emplis la bouilloire deux fois. D’abord, pour l’utiliser comme arrosoir (les trois plantes : un palmier qu’on m’a offert ; un truc exotique dont les graines viennent des serres d’Auteuil, qu’on m’a offert aussi, à l’époque ; une bouture que ma voisine avait en trop et que – ah oui, décidément – elle m’a offert). La deuxième fois, pour faire bouillir de l’eau. Et fabriquer un café avec.

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Le décalage

J’ai quitté Luçon samedi, vers 15 heures. À la gare, des Luçonnais manifestaient pour que le train qui passe par chez eux continue de s’y arrêter — ben oui : à quoi ça sert d’avoir un train qui vous passe sous le nez, si vous ne pouvez pas le prendre ? Si la gare n’existait pas, je ne serais pas venu à Luçon, moi. Voilà les pensées qui m’occupent (un peu) pendant le trajet. Non — en vrai, beaucoup d’autres pensées m’habitent, plus complexes, plus confuses, mais ce n’est pas ici que je les écrirai.

Heureusement que le trajet est long. Le temps adoucit l’atterrissage. J’imagine un instant rentrer chez moi par un vol direct Luçon–Bastille, vingt minutes chrono. L’angoisse. L’état dans lequel je me suis retrouvé, à l’atterrissage à Roissy il y a dix ans : je rentrais de trois mois d’Erasmus en Pologne (c’était riche, c’était beau, c’était long et court à la fois), et en trois heures, bim ! retour à la case départ. Pas le temps de cogiter, pas le temps de comprendre. À Roissy, j’étais à ramasser à la petite cuillère. Heureux et inconsolable.

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