On la traduit dans notre langue intime

À Montauban je me laisse faire. Je fais confiance aux livres qu’on me met entre les mains. J’étais déjà passé devant L’étreinte fugitive de Daniel Mendelsohn, mais je le lis ici, maintenant, parce que G. me l’offre. J’y trouve mes thèmes : ceux autour desquels je tourne. J’aurais déjà été sensible à ce livre, il y a dix ans, mais je le suis aujourd’hui d’une façon plus vive. L’enquête sur une histoire véritable, enveloppée dans des couches successives de légende et de fiction. Et le besoin de rendre compte de cette enquête, non pas par un récit d’historien, mais par la littérature. L’écriture est un peu sèche : si c’était moi qui l’avais écrit, j’aurais voulu qu’il soit moins démonstrativement savant (que le savoir soit présent, mais caché). Plus sensuel. Ce n’est certes pas moi qui l’ai écrit, mais c’est moi qui le lis. Et la lecture que j’en fais (comment l’œuvre nouvelle débarque dans une boîte crânienne déjà encombrée, et résonne avec les choses qui sont là), c’est difficile à partager. C’est le sujet de cet autre livre que m’a prêté M. : Écoute, une histoire de nos oreilles de Peter Szendy. Je n’aurais pas eu l’idée de l’ouvrir : ça parle de musique, un monde qui m’est tellement étranger. Mais ça parle de la musique qu’on joue en l’écoutant (le gérondif ascoltando dans la préface) alors j’ai pensé à En lisant en écrivant de Gracq. Les pratiques dont il est question (l’écoute, l’arrangement, l’interprétation, le piratage) m’intéressent. Je sais qu’il se passe des choses dans l’intimité de la lecture qui échappent à l’auteur du texte – et c’est heureux. La lecture est une création : on n’est pas passif du tout, on complète l’œuvre, on la prolonge, on la fait exister. On la traduit dans notre langue intime. J’interprète ce que je lis à mesure que je l’incorpore aux autres ingrédients qui me constituent déjà. Pareil avec ce que j’écris : une fois que ça sort de moi, ça devient autre chose. Le plus souvent, je ne sais pas en quoi ça se transforme : les gens ne le disent pas. Peut-être a-t-on recopié des passages en les modifiant. Peut-être a-t-on prononcé mes phrases d’une façon inattendue. Peut-être quelques miettes ont-elles été digérées par un autre texte qui attendait d’être nourri, et personne n’en saura jamais rien. J’aimerais ça. Comment rendre compte d’une lecture ? Il faudrait pouvoir lire la lecture que quelqu’un fait du texte – Peter Szendy écrit : « Je voudrais t’écouter écouter. »

Quelqu’un a lu La lande d’Airou avec sa voix, ses inflexions, ses pauses, ses silences, un sourire qu’on perçoit sans le voir, un peu de malice, un plaisir manifeste. J’ai écouté sa lecture. Il joue en lisant ; en lisant en écrivant ; je l’écoute me lire, ascoltando. J’entends un texte qui est à la fois le mien et autre chose. Écoutez-le aussi, c’est vachement bien.

Dans La lande d’Airou, mon personnage repère un lieu sur la carte topographique. Il est curieux. Il va voir comment c’est en vrai. À Montauban, je l’ai dit : je me laisse faire. Alors, quand A. m’a conseillé de lire ces lettres de Jean Malrieu, que je ne connaissais pas, j’ai répondu : pourquoi pas.

« Il me faudrait vous parler de Montauban l’été, vous dire les petites rues où il ne passe personne si ce n’est le soleil, la grosse chaleur qui pèse à terre. Je m’aperçois que j’aime beaucoup ma ville. Mais en parler comme ça, cela ressemblerait à la prose d’un guide touristique. Quand j’arrive ici, je deviens plutôt l’historien de l’été, l’architecte des châteaux de feuilles. Au bout de la rue Auguste-Quercy il y a la mer. »

Jean Malrieu, Lettres à Jean-Noël Agostini

Il fait trente-cinq degrés à l’ombre aujourd’hui. J’ai repéré le lieu sur la carte. Je suis curieux, j’ai été voir. Au bout de la rue Auguste-Quercy, il n’y a rien. Disons : une haie et un panneau. Je me disais aussi : la mer ! Il ne faut pas croire ce que disent les poètes. Ils trahissent, ils interprètent. Ils traduisent le paysage. Ils créent.

Nous sommes en manque

Il faudrait faire descendre sa « pile à lire » (je crois n’avoir jamais utilisé cette expression), il faudrait trépigner d’impatience de retrouver son libraire, il faudrait télécharger tout ce que le web compte de livres à découvrir – vous savez : pour profiter de cette parenthèse enchantée. Jouir de cet instant précieux. Les versions numériques des « Histoires pédées » se vendent bien : cinquante ventes ces derniers jours. Ça me semble énorme. C’est grâce à l’article dans Têtu. Ou bien : c’est grâce à cet état de grâce appelé « confinement » : il faut occuper ces longues journées de paresse par la lecture. Il faut se faire du bien. Pour ça, des histoires érotiques, c’est le top. Car nous sommes en manque – à dire sur le ton de : « Nous sommes en guerre ». En manque de livres, en manque de sexe. En manque de quoi ?

J’ironise, mais si ces petites choses font plaisir à des lecteurs, j’en suis ravi. À moi, elles font plaisir. Est-ce que je suis heureux ? Je ne me pose jamais la question ainsi.

Je relis la nouvelle de A. qui rejoindra sans doute la collection. Elle est romantique et lyrique, un brin sophistiquée et, à la fois, joyeusement naïve. Elle sera une belle « Histoire pédée ». Et j’ai relu ma Lande d’Airou pour en isoler l’extrait le plus chaud et l’enregistrer à voix haute. C’était excitant : le récit est écrit à la première personne, alors, le disant moi-même, j’ai vu les images en prononçant les mots. J’ai désiré ce personnage.

Sa tête, c’est seulement une peau claire tendue sur le squelette et, dessous, un million de vaisseaux pleins de vie qui illuminent chaque battement de paupière, chaque frémissement des lèvres. Il est éblouissant, Charles. Et sur un visage si mince, sa bouche semble immense, et ses yeux le sont véritablement. Je n’ai pas assez des deux miens pour fixer les siens tandis qu’il me parle. Et moi, je ne peux pas maintenir mon regard dans l’axe du sien, craignant les étincelles : je baisse les yeux quelquefois vers son cou, la pomme d’Adam qui gigote quand les mots sortent de sa gorge, et la pâleur de la peau (que seul le blanc vif du vêtement met en relief), mouchetée d’un ocre délicat déposé par le soleil ; d’autres fois, je lève les yeux vers son front, vers sa tignasse en feu, un grand panache d’écureuil.

Dans la dernière version de sa nouvelle, A. a ajouté un garçon roux. Mais je crois qu’il est différent du mien. Plus costaud. Le mien est tout maigre. Tout sec, et tendre à la fois. J’ai écrit à A. que, quand j’avais quatorze ans, j’étais tombé amoureux de Malik Zidi à la télévision. Peut-être que ça a conditionné un truc. Quand, le soir, je revois avec J.-E. ce film découvert plus tard (j’avais vingt ans), Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, je suis troublé de voir combien ce personnage ressemble au mien.

Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires serait fortuite.

Exergue du Dimanche de la vie de Queneau

J’avais seulement oublié qu’il mourait à la fin du film. Mais je ne suis pas surpris : on meurt toujours à la fin.

Je n’ai rien fait de la journée et je m’en veux. Le soir, dans l’obscurité, pour chasser la tristesse, rien ne marche mieux que de me dire : Ça ne durera pas. Fais ce que tu peux, le temps que tu pourras. Et la pression se relâche.

J’ai joué à un jeu lancé par D. : un cadavre exquis avec des auteurs et autrices que je ne connais pas. Mon tour arrivait en deuxième. Le premier avait sauté à pieds joints dans la consigne : un cadavre, aussi exquis soit-il, est un cadavre. À cette mort, il ajouté un soupçon d’amour. En prenant la suite, je me suis engouffré dans les deux directions à la fois : on pense à la mort, et on fait l’amour.

Si on ne parle pas de la mort et de l’amour, je ne sais pas de quoi on pourrait bien parler.

Des chemins de traverse

Je venais de recevoir une notification de l’imprimeur, me signalant que le deuxième tirage des « Histoires pédées » était prêt. Parce que nos petits livres se vendent, figurez-vous, et plutôt bien. On ira donc les chercher tout à l’heure, Guillaume et moi. Et puis, soudain, sur Radio Campus Lille, on entend Nikola Delescluse parler de la collection dans son émission Paludes. J’ai déjà eu la chance d’être lu par Nikola et, à chaque fois, les mots qu’il met sur ceux des autres tombent juste. L’émission complète (l’Arrache-Cœur 697) est à réécouter ici. Pour le plaisir de me faire plaisir à moi-même, j’ai transcrit le passage sur La lande d’Airou. C’est de la frime, pardon, mais j’assume.

La lande d’Airou d’Antonin Crenn est l’occasion de découvrir que les voyages en train sont parfois porteurs d’arrêts inattendus, qu’on ne soupçonnerait pas, et où on peut découvrir, pour peu qu’on prenne la peine de descendre du train, de quitter le circuit normal, de sortir des rails habituels de notre vie pour arpenter des domaines plus naturels, des chemins de traverse — Antonin Crenn est un passionné des cartes — et, dans ces chemins de traverse, de découvrir des landes insoupçonnées au nom mystérieux, mais qui résonnent de possibilités érotiques, et d’y être marqué à jamais pour y avoir participé : pour avoir pris la peine de découvrir ce que le désir était susceptible de réveiller en nous… si l’on prenait la peine de changer, tout simplement, de destination.

Les « Histoires pédées » dans Paludes (photo Nikola Delescluse)

Je trouve que ça donne du sens à ce que j’ai écrit, d’entendre Nikola en parler. Mine de rien, il y a quelque chose, dans La lande d’Airou. Merci, Nikola !

Tout à l’heure, quand on ira boire un coup en sortant de chez l’imprimeur, on sera tout contents, Guillaume et moi.

Ne choisis pas ton camp, camarade

J’ai connu Guillaume sur Twitter, puis on a pris des cafés, des bières, et publié ces livres ensemble. La nouvelle que j’ai écrite, moi, est née d’abord dans des messages échangés avec lui, à distance. Elle se passe dans un endroit que je n’ai pas visité en vrai, mais exploré sur le site de l’IGN. À la fin, ces histoires sont devenues des livres « papier », certes, mais écrits sur traitement de texte, mis en page sur écran, transmis à l’imprimeur par mail. Nous vendons ces livres en ligne : vous les achetez avec de l’argent virtuel. La version papier, on vous l’envoie par la poste. La version ePub, par mail. Quand on a invité Laurent à faire partie du projet, je ne l’avais vu qu’une fois dans la vraie vie – et encore, de loin, sans lui parler. On s’écrivait sur Messenger. J’avais lu son Je suis un écrivain, qui existait depuis quelques années sur papier, mais qui était déjà paru dix ans plus tôt en numérique. Et moi, je fêtais la sortie de L’épaisseur du trait, chez le même éditeur, simultanément en papier et numérique.

J’ai eu, brièvement, ce complexe : suis-je « assez numérique » pour mériter de faire partie de la bande ? Par rapport aux autres auteurs de Publie.net, je veux dire. Mais la question ne doit pas être posée comme ça, évidemment. À part quelques exceptions (des œuvres de pionniers, peut-être), la littérature n’est pas en soi une « littérature numérique », mais une littérature au temps du numérique. Mon écriture est aussi numérique que le reste de ma vie. Autant que mes amis, par exemple. J’ai rencontré W. sur Instagram, ce qui ne m’a pas empêché de rencontrer O. dans un bar. Les deux sont possibles, les deux existent. Pourquoi choisir ? Moi qui suis souvent radical (au sens de « choisis ton camp, camarade »), cette fois mon camp est nettement celui-ci : « je veux tout ». Les livres que je fabrique avec Guillaume ont vachement l’air des fanzines que je bricolais adolescent ; pourtant, ils sont très, très différents, parce qu’on en a eu l’idée grâce à des rencontres virtuelles, parce qu’ils sont conçus avec des outils numériques, et parce qu’ils sont lus par des gens qui, sans le web, n’auraient jamais eu vent de leur existence.

J’avais vaguement ce complexe, disais-je : n’être pas assez numérique. Parce que je n’ai pas de liseuse. Pas de liseuse ? La belle affaire ! Je lis des sites d’écrivains, des blogs, des trucs dont je ne sais pas comment ils s’appellent, mais qui sont résolument littéraires et numériques. Et puis, je me suis rappelé que j’avais un blog moi aussi, depuis toujours, et que, à quinze ans, j’avais codé à la main un site en HTML pour faire exister ce personnage d’ornithorynque idiot qui, s’il avait dû vivre seulement sur des planches de BD photocopiées pour les copains, n’aurait pas vraiment vécu. Il avait de la gueule, mon site. J’y avais même dessiné trois cases de BD assorties d’un code qui générait des textes aléatoires dans les bulles.

J’avais (et j’ai toujours) un journal qui n’est pas fait pour être lu. Plus ce blog. L’écriture qui se produit sur ce blog n’existe que parce que le web la permet. Elle n’aurait aucun sens, elle n’aurait pas cette forme du tout, si l’outil n’existait pas.

J’ai repensé à tout ça en lisant le livre dirigé par Franck Queyraud : Connaître et valoriser la création littéraire numérique en bibliothèque. Il y a ces mots dans le titre : création ; littéraire ; numérique. Il ne dit pas « format ePub », ni « liseuse », ni « les écrivains qui savent coder un site ». Il dit : création ; littéraire ; numérique.

Ça devient concret

Déjà, quand Guillaume me disait à propos de mon manuscrit : « On y est presque », je pensais : « Oh, ça devient concret. » Et puis, on a vu la première mise en page du livre par Roxane. Je l’ai parcourue en me disant : « Ça devient vraiment concret », parce que je pouvais me rendre compte de la densité des pages, de la façon dont ces petits symboles cryptés qu’on appelle caractères typographiques se débrouillaient pour cohabiter sur la page et donner du sens à tout ça. Et parce que j’ai vu le nombre de pages, et que j’ai converti ce nombre (d’une façon pas du tout scientifique, mais uniquement par la sensation imaginée) en épaisseur, en poids, en objet. Et puis, avec Roxane et Guillaume, on a commencé à causer de la couverture. Et je ne peux pas m’empêcher de me dire : « Ça n’en finit pas de devenir concret, cette histoire. » À un moment, ce sera vraiment concret, vous verrez.

Hier, je suis passé à la reprographie du quartier de l’Horloge pour découvrir les épreuves des quatre premiers volumes des « Histoires pédées ». Une femme m’a accueilli, je lui ai expliqué que j’avais confié ce travail à un monsieur, la veille. Puis, le monsieur m’a vu, alors il a pris la place de sa collègue en lui disant : « C’est moi qui ai pris la commande, alors je continue. Comme ça, s’il y a une couille, je la verrai. »

Je me suis retenu de lui répondre : « J’espère bien qu’il y aura une couille dans mes livres, et même plusieurs paires », parce que ce sont des livres porno et que, sauf oubli, aucune partie de l’anatomie masculine n’a été négligée. Le monsieur m’a montré les quatre épreuves : les quatre livres agrafés. Les papiers sont moins flashy que je le pensais, mais j’aime. J’ai signé le BAT, puis j’ai payé la commande en profitant d’un code promotionnel « spécial Saint-Valentin » reçu le matin-même. Et j’ai pris cette photo pour l’envoyer à Guillaume – là, je parle de l’autre Guillaume, pardon si je vous embrouille. Et je lui ai dit : « Ça devient concret, cette histoire. »

C’est excitant

Il y avait cette histoire de poulpe écrite par Guillaume. C’était excitant et marrant. On cogitait tous les deux sur cette question : écrire quelque chose d’érotique dans un ton qui ne déparerait pas avec le genre de littérature que nous aimons lire et écrire. Quelque chose de franchement explicite et, à la fois, de joyeux. Et même : de poétique. De son côté, le pari était réussi. Et moi, au même moment, j’ai découvert Lairoux, en Vendée, et j’ai écrit sur ce blog : « J’ai un faible pour Lairoux. » Ça a plu à Guillaume, l’idée que j’aime les roux. Il m’a répondu : « Il y a un village dans la Manche qui s’appelle : la Lande d’Airou. » C’était suffisant pour que je m’y mette, à mon tour. J’ai écrit cette nouvelle, dans laquelle le narrateur a un faible pour les roux et découvre, par hasard, la Lande d’Airou. Arrive ce qui doit arriver : je ne vous fais pas un dessin. J’ai aimé écrire ça. J’en ai parlé ici et .

On a pensé : « Deux nouvelles, c’est presque une collection. » Puis Guillaume a dit : « Mon copain Alban Robin écrit des contes coquins, tu verras, c’est bandant et rigolo. » Et moi, j’ai dit : « Ce serait étonnant que Laurent Herrou n’ait pas une histoire un peu salée à nous faire lire. » Voilà : quatre auteurs, quatre livres. C’est la collection « Histoires pédées » du collectif Pou. Plus tard, nous serons plus nombreux : la série s’agrandira. Pour l’heure, je vous invite – que dis-je : je vous encourage, je vous pousse – à découvrir ces premiers textes ! C’est une aventure excitante pour nous (de les publier), et ce sera excitant pour vous (de les lire). Pour nous donner un coup de pouce et faire partie des premiers : participez à la souscription sur Ulule. Et si vous voyez que l’objectif de la campagne est atteint, contribuez quand même ! Plus on est de fous, etc.

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