On ne trafique rien de méchant

L’imprimeur me dit, en bon épicier des familles : « Je vous en ai mis un peu plus. » Le tirage officiel, c’est cent exemplaires, et le un peu plus on ne le compte pas : c’est pour la caisse noire, pour les cadeaux, le plaisir d’offrir (joie de recevoir). C’est le quatrième tirage de La lande d’Airou. Les trois premiers totalisaient deux cent quatre-vingt exemplaires (et les un peu plus que je ne déclare pas). Deux cent quatre-vingt livres dispersés dans la nature. Vendus, pour la plupart, mais pas que. On ne pas pas se mentir : on aime partager, on n’est pas radins. On ajoute un livre ou deux quand les gens sont sympas — en bon épicier des familles. Et on fait des cadeaux aux amis, surtout s’ils sont pauvres. En ajoutant les cinquante ventes numériques, ça fait un paquet de lecteurs et de lectrices — de lecteurs surtout, vu notre cible (oh le vilain mot mercatique). Le truc cool, c’est que toutes les Histoires pédées se vendent aussi bien. Ce n’est pas un titre ou un auteur qui attire le lecteur, mais la collection. Le nom, les couleurs : ça suscite le désir. On va faire quoi de tout cet argent, Guillaume et moi ? Je préfère le dire franchement avant que ça fuite dans les Pandora Papers : on ne fera pas bâtir une villa plaquée-or à Granville (en face des paradis fiscaux anglo-normands, ce serait pratique), on risque plutôt de répartir la plus-value entre les travailleurs (se partager le gâteau) et de réinvestir le capital dans la production (réimprimer les titres épuisés). Sur ce quatrième tirage de La lande d’Airou, la nouveauté c’est le code-barres, pour épargner un collage d’étiquette à nos libraires préféré·es des Mots à la bouche — Guillaume m’a dit que je ne l’avais pas trop mal intégré : « C’est presque joli. » Avis aux collectionneurs.

J’ai croisé deux fois mon voisin connu : dans la rue ce matin, puis dans l’escalier à midi. On se dit bonjour, mais rien de plus. Je ne sais pas s’il m’a capté — s’il est gêné, ou s’il n’a rien pigé à ce qui s’est passé. Si ça se trouve, je me fais des films pour rien. Cet été, je me suis emballé : il disait sur Instagram que c’était son anniversaire (il a quatre cent fois plus d’abonnés que moi, je viens de vérifier) alors, porté par un soudain élan de sympathie (il a l’air cool et il est pédé), j’ai eu envie d’offrir ce que je sais faire de mieux : mes livres. Le plaisir de partager. J’ai glissé trois Histoires pédées dans sa boîte aux lettres avec mes vœux : « Bon anniversaire ! » et j’ai signé : « Antonin, ton voisin du 7ᵉ étage. » J’ai guetté un signe, une réponse. Il ne m’a jamais remercié. Ni dans ma boîte, ni à ma porte, ni sur les réseaux (je suis facile à trouver). Alors, de deux choses l’une : soit il me snobe (mais il a l’air sympa sur Instagram : ce serait pour de faux ?) ; soit il a peur de moi. Parce que bon, quand même — je l’ai réalisé après coup, quand l’enthousiasme est retombé — : je lui ai offert des fanzines pornos. Des histoires d’hommes qui font des trucs sexuels (en particulier, celle d’Alexandre Bédier où le voisin nous reçoit tout nu), alors qu’on ne se connaît pas. Et j’ai signé : « ton voisin du 7ᵉ étage. » Il a cru que c’était une invitation chelou. J’imaginerais la même chose à sa place. C’est malin. Et si je vais lui parler, je passe pour quoi ? Pour le gars frustré qu’on ne lui ait pas dit merci ? Je dirais : « C’est pas poli de ta part » ? Pourtant, il est poli avec moi. La preuve : ce matin, il m’a dit bonjour. Ça se fait, de dire bonjour au voisin, même quand on le soupçonne du pire. On reste poli pour ne pas le braquer, ne pas déclencher une nouvelle attaque (il doit redouter que je dépose l’intégrale des Histoires pédées directement sur son paillasson). J’ai un autre voisin connu, beaucoup plus connu, mais pas rigolo du tout. J’ai mille raisons de le détester, mais je lui dis bonjour quand même. Ma bonne éducation. Ça me coûte, pourtant, d’être aimable avec lui. Parce qu’il nous coûte déjà beaucoup, ce type, avec tout ce qu’il vole au fisc, si j’en crois les Pandora Papers — parce que son nom est vraiment dedans, alors que pour Guillaume et moi c’était une blague. Nous, on ne trafique rien de méchant. Seulement des fanzines pornos. Cent exemplaires — et un peu plus que je ne déclare pas, j’avoue. On commence par dissimuler des petites choses, et puis : qui vole un œuf, etc. La pente glissante. Mais, quand je dis qu’on gagne beaucoup grâce aux Histoires pédées, c’est en comparaison avec ce que rapportent nos livres plus sérieux. Et ce n’est pas difficile. Existe-t-il une activité qui rapporte moins que la littérature ? Ceci n’est pas une question réthorique : si vous avez une réponse, partagez-la donc, ça me fait plaisir. Le plaisir de partager, toujours (vive le plaisir partagé).

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