Nous avançons sans flamme

Souvent, il vaut mieux être un peu vêtu que pas du tout. Par exemple, sur la plage : certaines personnes ne sont pas très désirables, toutes nues ou presque, alors qu’elles pourraient nous plaire, habillées. L’inverse est même plutôt rare. C’est cette histoire de dévoilement, de suggestion : la curiosité de glisser un œil dans un col ouvert, dans une manche courte. Deviner la forme cachée. Le désir. On connaît ça par cœur.

Est-ce que ça me console, de savoir ça ? Je veux dire : est-ce que je suis prêt à déplacer le curseur, à accepter que d’autres parties du corps peuvent jouer, désormais, à être « voilées et dévoilées » ? Un torse nu, c’est très beau. Mais je n’ai pas envie de le voir immédiatement : rien de plus normal, alors, que de le cacher, de le garder pour plus tard. Un bras nu, c’est très beau : parfois on les cache (en hiver), d’autres fois on les montre (et c’est chouette). On surveille le déplacement de la frontière, la manche qui raccourcit. Un visage, c’est très beau : on ne le cache jamais. Lui, on ne joue pas à le faire deviner.

Est-ce que ça me console, d’imaginer que je pourrais prendre plaisir à deviner ce que le masque dissimule ? à faire ce que nous faisons tous, depuis toujours, quand nous devinons une épaule, une poitrine, des fesses… Regardez ces gens dans la rue, ces jours-ci : on ne sait même pas s’ils sont beaux. Ah, on peut soupçonner que certains le sont (il y a des indices)… mais je n’ai pas envie de jouer à ça. Un visage, c’est un sourire : pas de sourire, pas de visage.

J’ai vu des gens porter des visières étranges : sortes de masques de soudeur, en plastique souple. C’est un peu flippant. Mais on voit à travers : on voit le sourire. Derrière la vitre, un visage. Parfois : un visage qui fait la gueule.

Le Paris où nous marchons
N’est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flamme
Vers celui que nous laisserons.

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

J’ai hâte. J’espère les beaux jours qui viendront. J’attends le retour des visages, des sourires. Des balades sans but : aller tout au bout de Paris, et revenir.

Il y a quelques jours, G. me demandait : « Quand reboira-t-on un verre au Reflet, sortant de Gibert avec un livre à la main, croisant des gens et buvant un peu trop ? » Il ne sait pas que sa question m’a rendu affreusement nostalgique. En fait, si : il le sait, parce qu’il a dû ressentir la même chose.

J’espère le retour des promenades au Jardin des Plantes, insouciants, guidés par l’autruche au regard perçant (vous avez vu son œil ?). J’espère l’autruche qui ne fera pas l’autruche, qui ne cachera plus son visage, qui nous emmènera on-ne-saura-où. On sourira, ce sera bien.

Nous sommes au milieu du carrefour

En allant vers le stade, ou vers le gymnase, nous passons nécessairement devant l’immeuble où j’ai grandi. Je voudrais le montrer à la personne qui m’accompagne, mais il est masqué par les arbres du parc, au premier plan. Pourtant, c’est un grand ensemble, un gros volume… Je lui montre alors les deux blocs d’immeubles situés de part et d’autre du mien, bien visibles, eux. Des arbres immenses poussent sur le toit du premier : je précise à mon interlocuteur que cette résidence est d’un standing supérieur à « ma cité » (le choix de ce mot est étrange, mais c’est bien celui que je prononce).

J’ignore pourquoi je dois accompagner le groupe vers le gymnase, car je ne suis plus collégien, ni lycéen. D’ailleurs, arrivé là-bas, je ne prends pas part au jeu (un match de volley ou de badminton, en tout cas un sport avec un filet). Je reste sur la touche et discute avec quelqu’un.

Plus tard, je suis attablé à la terrasse d’un café : une sorte d’espace clos, mais en extérieur. Il fait jour, il fait beau, c’est à la bonne franquette (il faut se lever pour commander, se servir soi-même). En face de moi, ma mère. À ma droite, ma sœur et son ami italien et, à côté d’eux, des gens que je ne connais pas : des visiteurs, des voyageurs. Ils sont en train de faire connaissance. Ma sœur parle avec eux en italien. Je ne suis pas surpris de sa facilité à lier connaissance, mais un peu frustré d’être exclu de leur conversation, car ils ont l’air de s’amuser. Je raconte à ma mère l’épisode de ce matin : le passage à proximité de la résidence où nous avons vécu. Je lui décris les environs (qui ont bien changé, car ces blocs surmontés d’arbres n’existaient pas dans mon enfance), sans lui dire que, en fait, je n’ai pas vu notre immeuble. J’ai du mal à me retenir de pleurer. Je fais de gros efforts pour que ma tristesse ne soit pas perceptible. Je sais que ma mère la voit pourtant, car elle voit tout, mais elle sourit, elle fait comme si de rien n’était. Son attitude enjouée (un peu forcée) m’aide à tenir le coup, sinon j’éclaterais en sanglots. Tandis que ma sœur est toujours avec ses nouveaux copains, les Italiens, ma mère et moi changeons de décor. Nous nous trouvons dans la rue. Dans le monde éveillé, ce lieu serait identifié sans hésitation comme parisien : les immeubles hauts, alignés sur la rue ; la densité. Mais, dans le rêve, j’ai l’assurance de me trouver au coin de la rue du Président-Wilson et de la rue Max-Gauffreteau, au Pecq. Dans les années 1990 et 2000, on l’appelait : « le carrefour avec la cabine téléphonique ». La certitude de me trouver à cet endroit est très intense. Nous sommes au milieu du carrefour. Ma mère doit partir de son côté et, moi, du mien. Je réprime toujours mes larmes, avec de plus en plus de difficulté. Nous nous séparons. Quand elle est partie, je ne me retiens plus.


Je lis sur cette chaîne YouTube d’autres histoires nées dans mon obscure boutique.

Cette évolution était prévisible

Je visite un lieu. Il s’agit bien d’une visite, pas d’une promenade, car je suis venu avec l’intention précise de découvrir et de comprendre. Je veux savoir comment était cet endroit avant d’être aménagé en ville. Je suis accompagné par une femme, qui ne connait cette ville que par les descriptions que j’en ai faites, et qui me suit et m’écoute avec curiosité.

C’est un trou de verdure où chante une rivière. On peut la traverser facilement, presque l’enjamber : elle a la largeur d’une rue. J’explique à ma compagne de voyage que, justement, le cours de cette rivière a été transformé ainsi : elle a été recouverte pour devenir la rue de la République. « D’ailleurs, après la place, la rivière reparaît à l’air libre », lui dis-je en parlant de la place de la République de Saint-Céré. Plus loin, une portion de la rivière est bordée, sur une seule de ses rives, d’une berge haute, abrupte. Un peu comme la boucle de la Seine, bordée d’une falaise d’un côté, d’une plaine de l’autre (mais dans le cas de mon rêve, les proportions sont très réduites). Je comprends que nous nous trouvons à l’emplacement du quartier de Saint-Céré où la rivière est bordée, d’un côté, par ces maisons dont les murs tombent directement dans l’eau et, de l’autre côté, par le quai des Récollets où l’on peut se promener. Cette évolution me semble extrêmement logique (ce sentiment de trouver que ce phénomène est logique est très fort). Plus loin, l’eau déborde de son lit : son tracé devient incertain, les berges s’évasent. C’est un marécage. Rien de plus logique, me semble-t-il encore. Car cette zone est devenue le faubourg plat de Saint-Céré, où subsistent encore des parcelles maraîchères et où, de plus en plus, poussent les pavillons préfabriqués. Cette évolution était prévisible, il suffit de connaître le paysage.


J’enregistre quelques uns de mes rêves et les diffuse sur YouTube, ici.


Dans ma vie éveillée, le paysage s’est étréci. Tout à l’heure, je dois rencontrer J. en vrai, après deux mois de messages et d’appels : j’ai hâte. Elle a repris le boulot ce matin, et calculé que le cercle d’un kilomètre autour de mon domicile s’arrêtait à la rue de la Folie-Régnault, un numéro après celui où elle travaille. Je pourrai donc voir ma sœur légalement : c’est une joie. Mais le plus souvent, mon paysage se limite aux dimensions de ma cour. Et celle-ci est redevenue bruyante, mettant en évidence sa qualité de caisse de résonance : sa forme est celle d’un couloir, large de six mètres environ, bordé d’immeubles de quatre et cinq étages. Dans une telle configuration, la vie en communauté demande de la discrétion, du tact. Or, depuis des mois, régulièrement, un camion se fraie un passage tout au fond de la cour, puis s’en extrait avec la délicatesse d’un diplodocus dans un jardin zen. Il véhicule des gravats, par tonnes. Je ne sais pas comment il est possible de contenir autant de matière dans un appartement. Celui-ci doit être grand et cher. Et ce voisin s’y connaît, en argent, car il a dirigé une institution financière internationale de sinistre réputation. Voilà : dans un temps que les moins de trente-deux ans n’ont pas connu, cette carte postale de faubourg parisien était une cour artisanale, et aujourd’hui c’est : cela. Est-ce que c’était prévisible ?

C’est moins que π

Au bois de Vincennes, des gens qui se connaissent peu, mais que je connais bien, se sont rencontrés par hasard. Moi, je ne les ai pas vus depuis deux mois : je n’habite pas leur quartier. Il y a beaucoup plus d’un kilomètre entre nous.

J’habite le quartier le plus dense de Paris : 40 000 habitants au kilomètre carré dans mon arrondissement, c’est le double de la moyenne parisienne. La surface du cercle dans lequel j’ai le droit de me déplacer (un rayon d’un kilomètre) est égale à π kilomètres carrés, soit 3 141 592 mètres carrés. Il paraît que la proportion de l’espace public dévolu aux piétons, à l’échelle de Paris, couvre un tiers de la voirie, soir 11 % du territoire. Dans mon cercle, ça fait donc, à la louche, 350 000 mètres carrés de trottoir (amateurs de calculs rigoureux, passez votre chemin).

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Il faut que j’expérimente le système

On me propose de publier une sélection de mes nouvelles, à l’unité, et de les distribuer au format numérique exclusivement. J’ai appris cette offre récemment, alors je n’ai pas encore eu l’occasion de me renseigner sur les détails. Là, je ne suis pas chez moi : je me trouve dans un espace fermé, grand, haut de plafond (une salle des fêtes, un lieu d’exposition). C’est un endroit de passage. Si on veut, on peut utiliser les tréteaux pour poser des trucs dessus, mais il n’y a pas vraiment de tables. J’utilise tout de même cette possibilité pour consacrer un peu de temps à ce projet d’édition : il faut que j’expérimente le système, nouveau pour moi. Personne ne peut me l’expliquer, car les gens qui m’entourent n’ont rien à voir avec ça.

C’est un objet rectangulaire, du format d’un grand cahier. Peut-être une ardoise entourée d’un cadre en bois. Ou alors c’est vraiment un cahier : ma perception évolue progressivement (sans que cela ne me perturbe). Sur la couverture (sur la surface de la tablette) sont collées trois ou quatre vignettes rondes, toutes différentes et, à la fois, ressemblantes : au milieu, il y a la tête d’un bonhomme et, autour, les mots composant le titre (leur disposition épousant le cercle). Je sais que chaque autocollant correspond à une de mes nouvelles : en fonction des titres que l’utilisateur aura téléchargés, ce seront d’autres macarons qui apparaîtront. J’explique ce système à une personne à côté de moi. J’essaie même de lui en faire la démonstration : « Tu choisis par exemple de lire ceci ou cela, et voilà ce qui se passe. » Effectivement, ça marche : les autocollants ronds ont été remplacés par d’autres. Au fond, c’est une liseuse low-tech en papier. Je ne sais toutefois pas comment on accède au texte (il ne me semble pas que ça me préoccupe). Mon interlocuteur m’écoute poliment, mais je crois qu’il s’en fout un peu.

Elle nous a fait passer par des endroits impossibles

Je fais un détour par les rues du Marais jusqu’à Saint-Sébastien–Froissart : j’aurais pu prendre le métro à Ledru-Rollin, mais c’était l’occasion de marcher. Je réalise soudain que je n’ai pas mon attestation : y aura-t-il un contrôle dans la station ? Je me demande s’il en faut une pour les enfants aussi : comment fera-t-on tout à l’heure, avec R., quand je l’emmènerai au bois de Vincennes ? Parce que c’est chez lui que je me rends, pour le garder.

Beaucoup de monde dans les couloirs et sur le quai. Impossible de respecter les règles de distanciation. Les gens se massent dans un métro, moi j’attends le prochain. Arrive alors une rame inattendue : un seul wagon, sans toit, à la forme très arrondie. Comme les bus dans les films de Tati, ou celui de Fédor Balanovitch dans Zazie. On ne tiendra jamais tous dedans. Je me fraie un passage entre les sièges très serrés, qui sont tous orientés dans le même sens, c’est-à-dire face au quai. Un agent demande à l’assemblée « Qui veut monter ? » et seule une minorité lève la main. Alors pourquoi les gens sont-ils présents sur ce quai ? En tout cas, c’est une bonne nouvelle pour nous qui sommes dans le wagon, car nous pouvons n’occuper qu’une place sur trois ou quatre. Ce qui ne nous empêche pas d’être extrêmement proches, tant les sièges sont étroits. À ma droite, un garçon roux aux yeux de biche. À gauche, une femme qui explique qu’elle a déjà chopé le virus et qu’elle est désormais tranquille (elle a pour seule séquelle une altération de son caractère). Devant moi, une petite fille portée sur les épaules de quelqu’un. Elle me regarde fixement, en souriant, son visage à trente centimètres du mien. Le métro se met en marche.

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Des voies obliques et imprévues

Si on veut tout savoir sur Montauban, on ne s’adressera pas à moi. Je n’écrirai pas son histoire, maison par maison. Quand bien même le ferais-je, on serait déçu. J’avais acheté L’île Saint-Louis, rue par rue, maison par maison de Jacques Hillairet (je suis fan) quand j’habitais ladite île. J’avais été déçu. Ce livre est une somme : il dit tout ; mais il ne dit pas grand-chose si on ne s’intéresse pas au bottin des têtes couronnées, aux mariages et aux successions. Si on n’est pas notaire. Plutôt que le nom des propriétaires successifs de chaque immeuble, et le détail des éléments d’architecture plus ou moins historiques (le garde-corps du premier étage : remarquable ; l’escalier : sans intérêt), j’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans les caves, et comment les mansardes ont été habités. J’aurais voulu savoir ce qu’il y a sous le papier peint. Questionner les petites cuillers*.

Je ne suis pas notaire, ni officier d’état civil. Je ne suis pas archiviste. Je suis le gars qui fouille un tout petit peu dans les archives pour écrire autre chose ; pas celui qui les restituera intégralement. Je suis certes tenté d’étaler ma science, de partager mes découvertes. J’en ai présenté quelques unes ici, à mesure que je creusais les tombes de Jean et de Jacques, de l’autre Jean, de Jules ou Joseph pour en déterrer les osselets qui me donnent envie d’écrire. Ces détails me plaisaient, mais m’encombraient.

Plan de la ville de Montauban dessiné et complété par L. Gasc (sur Gallica)
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Celles et ceux qui me font plaisir

Celui qui l’a eu en cadeau par son amoureux. Celles et ceux qui l’ont emprunté à leur mari, à leur mère ou à leur copine. Ceux qui l’ont reçu en service de presse, puis qui ont écrit un article dans leur journal ou enregistré une critique. Puis qui l’ont gardé. Celle qui a écrit un article dessus, mais ne l’a pas gardé : qui l’a refilé à un collègue qui l’a lu à son tour. Ceux qui l’ont reçu de la même façon, mais ne l’ont pas lu, puis qui l’ont vendu. Celui ou celle qui a acheté d’occasion chez Gibert l’exemplaire du précédent. Celles et ceux qui l’ont emprunté à la bibliothèque de Luçon, de Savigny-sur-Orge, du quartier Saint-Éloi ou d’ailleurs. Celles et ceux à qui je l’ai offert moi-même.

Celles et ceux qui l’ont lu parce qu’ils sont abonnés au catalogue Publie.net.

Et puis les autres : celles et ceux qui ont acheté L’épaisseur du trait pour le lire soi-même, et qui l’ont lu. Aux Mots à la bouche, au Square, chez Parenthèse. En ligne. À l’Autre Livre, au Marché de la poésie. Ailleurs. Les gens qui peuplent cette dernière et vaste catégorie sont les plus faciles à dénombrer, parce que les ventes sont comptées : deux cents en 2019. J’ai reçu mon relevé de droits ce weekend et j’ai juste envie de dire : merci.

En référence à une autre œuvre

Je suis accompagné d’un homme que je ne connais pas très bien, mais qui connaît, lui, le musée où nous sommes. Il commente quelques œuvres seulement parmi la multitude, car nous visitons l’exposition au pas de charge, en attendant le début du spectacle. Il me semble que le musée n’est pas ouvert. Ou, en tout cas, pas dans des conditions normales – à cause de la situation que l’on sait. Le parcours s’échelonne sur les murs d’un très long et très haut colimaçon : nous gravissons un plan incliné, enroulé sur lui-même, un peu comme au Quai-Branly, mais en beaucoup plus serré. Plutôt comme dans l’escalier du métro à la station Abbesses, presque interminable. L’accrochage est scrupuleusement chronologique, de bas en haut. À mesure que nous montons (les murs sont rouges), nous croisons quelquefois un pallier, un couloir, un débouché : ce sont les seules occasions où j’aperçois des gens, qui ne sont cependant pas des visiteurs. Ils sont assis autour de tables, sur des chaises tubulaires en aluminium. Le principe de l’exposition consiste à montrer le plus possible d’œuvres en hommage à, ou se moquant gentiment de – comme les pièces contemporaines du musée Ingres à Montauban, détournant les tartes à la crème les plus rebattues du maître – mais la référence commune de ces choses exposées dans mon rêve m’échappe. Arrivés presque en haut de la tour, c’est-à-dire à la fin de la chronologie, une affiche de film est encadrée. Mon guide me demande si je l’ai vu à sa sortie. Je lui réponds qu’il n’était pas de mon âge.

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Pourtant, au-dehors il fait chaud

Je dis à J. que j’ai besoin d’une demi-heure, pas plus, pour me préparer. Elle semble trouver ce temps long, alors qu’il comprend à la fois le bouclage de ma valise, ma toilette, et la prise du médicament indispensable contre le mal des transports, et ça ne me semble pas de trop. Je rassemble mes affaires éparpillées dans la maison, dans une sorte de grenier traversé par des poutres. Et surtout, dans une pièce du rez-de-chaussée à laquelle on accède à plat-ventre, par la chatière découpée dans la porte ; pour sortir, en revanche, on peut ouvrir la porte normalement. Je trie les cinq ou six peluches alignées contre le mur : je peux très bien les laisser ici, je n’en ai aucune utilité. J’emporte seulement le genre de minuscule ourson sans bras, qui ressemble à la larve de kangourou dont seule la tête dépassait de la poche d’une peluche de mon enfance. Les gâteaux que J. avait préparés, sortes de panettones massifs, sont disposés au sol sur une nappe. Voilà, je suis prêt. Le train part à midi.

D’abord, on doit prendre un café en ville. Les deux femmes qui vont nous accompagner (en voiture) sont âgées. Elles nous paraissent fragiles. L’une est notre hôtesse, que nous quittons au terme de ce séjour : il est temps de rentrer chez nous. L’autre vient d’arriver, elle se joint à notre équipée vers le café et la gare. Les deux s’emmitouflent. Elles parcourent les vêtements de la penderie comme on feuillette un livre. Elles craignent le froid et l’humidité. Une étoffe colorée, très fine, m’est vantée comme extrêmement chaude, parce qu’elle est tissée avec des poils de plumes. La visiteuse convainc l’autre femme de porter un long manteau gris matelassé, qui la fait doubler de volume.

Impatientés par ces préparatifs, J. et moi regardons au-dehors. Une grande baie vitrée offre une vue fantastique sur la mer. « J’aime cette lumière quand la mer est à contre-jour », dis-je à J., car cela produit des reflets irisés. À notre gauche, on voit la côte découpée. Une plage est nichée dans une brèche. Plus loin, un bateau, silhouette noire sur le scintillement de l’eau, à cause de cette fameuse lumière. Au fond, des falaises se détachent par pans successifs, de plus en plus clairs, comme en Normandie. Dans le rêve, j’identifie plutôt ce paysage à San Francisco, bien qu’il ne ressemble pas du tout au San Francisco de la vie éveillée. Il se pourrait alors, à midi, que nous prenions un avion au lieu d’un train. Dans la crique où les vagues pénètrent, des hommes s’affairent : la plage est emplie d’une couleur jaune très vive. Du sable ? Non, ce sont les feuilles ou les pétales, grands débris magnifiques, d’une plante qui pousse à proximité : ils tombent et fuient, portés par le vent et les courants océaniques, se déversent sur la plage et la couvrent d’un tapis d’or. Les hommes travaillent à les répartir mieux : ils préparent la saison. Ils sont très légèrement vêtus. En short, en t-shirt ; peut-être encore moins que ça. Et nous, nous attendons toujours que l’emmitouflement se termine, pour sortir… Je dis à J. : « Pourtant, au-dehors il fait chaud. »