Des voies obliques et imprévues

Si on veut tout savoir sur Montauban, on ne s’adressera pas à moi. Je n’écrirai pas son histoire, maison par maison. Quand bien même le ferais-je, on serait déçu. J’avais acheté L’île Saint-Louis, rue par rue, maison par maison de Jacques Hillairet (je suis fan) quand j’habitais ladite île. J’avais été déçu. Ce livre est une somme : il dit tout ; mais il ne dit pas grand-chose si on ne s’intéresse pas au bottin des têtes couronnées, aux mariages et aux successions. Si on n’est pas notaire. Plutôt que le nom des propriétaires successifs de chaque immeuble, et le détail des éléments d’architecture plus ou moins historiques (le garde-corps du premier étage : remarquable ; l’escalier : sans intérêt), j’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans les caves, et comment les mansardes ont été habités. J’aurais voulu savoir ce qu’il y a sous le papier peint. Questionner les petites cuillers*.

Je ne suis pas notaire, ni officier d’état civil. Je ne suis archiviste. Je suis le gars qui fouille un tout petit peu dans les archives pour écrire autre chose ; pas celui qui les restituera intégralement. Je suis certes tenté d’étaler ma science, de partager mes découvertes. J’en ai présenté quelques unes ici, à mesure que je creusais les tombes de Jean et de Jacques, de l’autre Jean, de Jules ou Joseph pour en déterrer les osselets qui me donnent envie d’écrire. Ces détails me plaisaient, mais m’encombraient.

Plan de la ville de Montauban dessiné et complété par L. Gasc (sur Gallica)

Dans En lisant, en écrivant : Julien Gracq dit que la fanfaronnade de Balzac (qui prétendait « faire concurrence à l’état-civil ») est une pirouette ou une posture, mais qu’un tel projet n’aurait aucun intérêt : l’état-civil remplit très bien sa propre fonction, et le romancier a beaucoup mieux à faire.

Plutôt que de réciter tout ce que j’ai appris dans les documents consultés, je pourrais piocher quelques informations saillantes (amusantes, insolites) et broder une histoire à partir de ces faits-divers : ce serait pittoresque. « Couleur locale. » Ça aboutirait à un texte honnête. Bof.

Le mauvais romancier je veux dire le romancier habile et indifférent — est celui qui essaie de faire vivre, d'animer de l'extérieur, et en somme loyalement, la cou-leur locale qui lui paraît propre à un sujet, lequel il a jugé ingénieux ou pittoresque — le vrai est celui qui triche, qui demande au sujet avant tout, et par des voies obliques et imprévues, de lui rouvrir une fois de plus l'accès de sa palette intime, sachant trop bien qu'en fait de couleur locale, la seule qui puisse faire impression, c'est la sienne.
Julien Gracq. En lisant, en écrivant

J’ai écrit l’histoire de Jean et de Jacques ces derniers jours, plutôt qu’aussitôt après les avoir rencontrés. Et j’ai triché. J’ai supprimé les parasites, les personnages secondaires. J’ai concentré le récit autour d’un lieu, d’une date : le monument de Bourdelle, que je connaissais par cœur avant de savoir placer Montauban sur la carte. J’ai raconté l’histoire d’un corps, et de l’absence d’un corps. L’histoire qu’on sait, et celle qu’on ne sait pas ; celle qu’on invente. Ça parle de l’amour et de la mort (et donc de l’art, et de la vie). Les trucs habituels, quoi. (C’est plus joliment dit par Julien Gracq : ma palette intime).


* Georges Perec, L’infra-ordinaire

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