Celui qui l’a eu en cadeau par son amoureux. Celles et ceux qui l’ont emprunté à leur mari, à leur mère ou à leur copine. Ceux qui l’ont reçu en service de presse, puis qui ont écrit un article dans leur journal ou enregistré une critique. Puis qui l’ont gardé. Celle qui a écrit un article dessus, mais ne l’a pas gardé : qui l’a refilé à un collègue qui l’a lu à son tour. Ceux qui l’ont reçu de la même façon, mais ne l’ont pas lu, puis qui l’ont vendu. Celui ou celle qui a acheté d’occasion chez Gibert l’exemplaire du précédent. Celles et ceux qui l’ont emprunté à la bibliothèque de Luçon, de Savigny-sur-Orge, du quartier Saint-Éloi ou d’ailleurs. Celles et ceux à qui je l’ai offert moi-même.
Celles et ceux qui l’ont lu parce qu’ils sont abonnés au catalogue Publie.net.
Et puis les autres : celles et ceux qui ont acheté L’épaisseur du trait pour le lire soi-même, et qui l’ont lu. Aux Mots à la bouche, au Square, chez Parenthèse. En ligne. À l’Autre Livre, au Marché de la poésie. Ailleurs. Les gens qui peuplent cette dernière et vaste catégorie sont les plus faciles à dénombrer, parce que les ventes sont comptées : deux cents en 2019. J’ai reçu mon relevé de droits ce weekend et j’ai juste envie de dire : merci.
Je suis accompagné d’un homme que je ne connais pas très bien, mais qui connaît, lui, le musée où nous sommes. Il commente quelques œuvres seulement parmi la multitude, car nous visitons l’exposition au pas de charge, en attendant le début du spectacle. Il me semble que le musée n’est pas ouvert. Ou, en tout cas, pas dans des conditions normales – à cause de la situation que l’on sait. Le parcours s’échelonne sur les murs d’un très long et très haut colimaçon : nous gravissons un plan incliné, enroulé sur lui-même, un peu comme au Quai-Branly, mais en beaucoup plus serré. Plutôt comme dans l’escalier du métro à la station Abbesses, presque interminable. L’accrochage est scrupuleusement chronologique, de bas en haut. À mesure que nous montons (les murs sont rouges), nous croisons quelquefois un pallier, un couloir, un débouché : ce sont les seules occasions où j’aperçois des gens, qui ne sont cependant pas des visiteurs. Ils sont assis autour de tables, sur des chaises tubulaires en aluminium. Le principe de l’exposition consiste à montrer le plus possible d’œuvres en hommage à, ou se moquant gentiment de – comme les pièces contemporaines du musée Ingres à Montauban, détournant les tartes à la crème les plus rebattues du maître – mais la référence commune de ces choses exposées dans mon rêve m’échappe. Arrivés presque en haut de la tour, c’est-à-dire à la fin de la chronologie, une affiche de film est encadrée. Mon guide me demande si je l’ai vu à sa sortie. Je lui réponds qu’il n’était pas de mon âge.
Je dis à J. que j’ai besoin d’une demi-heure, pas plus, pour me préparer. Elle semble trouver ce temps long, alors qu’il comprend à la fois le bouclage de ma valise, ma toilette, et la prise du médicament indispensable contre le mal des transports, et ça ne me semble pas de trop. Je rassemble mes affaires éparpillées dans la maison, dans une sorte de grenier traversé par des poutres. Et surtout, dans une pièce du rez-de-chaussée à laquelle on accède à plat-ventre, par la chatière découpée dans la porte ; pour sortir, en revanche, on peut ouvrir la porte normalement. Je trie les cinq ou six peluches alignées contre le mur : je peux très bien les laisser ici, je n’en ai aucune utilité. J’emporte seulement le genre de minuscule ourson sans bras, qui ressemble à la larve de kangourou dont seule la tête dépassait de la poche d’une peluche de mon enfance. Les gâteaux que J. avait préparés, sortes de panettones massifs, sont disposés au sol sur une nappe. Voilà, je suis prêt. Le train part à midi.
D’abord, on doit prendre un café en ville. Les deux femmes qui vont nous accompagner (en voiture) sont âgées. Elles nous paraissent fragiles. L’une est notre hôtesse, que nous quittons au terme de ce séjour : il est temps de rentrer chez nous. L’autre vient d’arriver, elle se joint à notre équipée vers le café et la gare. Les deux s’emmitouflent. Elles parcourent les vêtements de la penderie comme on feuillette un livre. Elles craignent le froid et l’humidité. Une étoffe colorée, très fine, m’est vantée comme extrêmement chaude, parce qu’elle est tissée avec des poils de plumes. La visiteuse convainc l’autre femme de porter un long manteau gris matelassé, qui la fait doubler de volume.
Impatientés par ces préparatifs, J. et moi regardons au-dehors. Une grande baie vitrée offre une vue fantastique sur la mer. « J’aime cette lumière quand la mer est à contre-jour », dis-je à J., car cela produit des reflets irisés. À notre gauche, on voit la côte découpée. Une plage est nichée dans une brèche. Plus loin, un bateau, silhouette noire sur le scintillement de l’eau, à cause de cette fameuse lumière. Au fond, des falaises se détachent par pans successifs, de plus en plus clairs, comme en Normandie. Dans le rêve, j’identifie plutôt ce paysage à San Francisco, bien qu’il ne ressemble pas du tout au San Francisco de la vie éveillée. Il se pourrait alors, à midi, que nous prenions un avion au lieu d’un train. Dans la crique où les vagues pénètrent, des hommes s’affairent : la plage est emplie d’une couleur jaune très vive. Du sable ? Non, ce sont les feuilles ou les pétales, grands débris magnifiques, d’une plante qui pousse à proximité : ils tombent et fuient, portés par le vent et les courants océaniques, se déversent sur la plage et la couvrent d’un tapis d’or. Les hommes travaillent à les répartir mieux : ils préparent la saison. Ils sont très légèrement vêtus. En short, en t-shirt ; peut-être encore moins que ça. Et nous, nous attendons toujours que l’emmitouflement se termine, pour sortir… Je dis à J. : « Pourtant, au-dehors il fait chaud. »
J’ai demandé à J.-E. de nouer mon bras en écharpe pour lui éviter de bouger. La précaution est peut-être inutile, mais c’est l’époque qui veut ça : limiter les risques est devenu le maître-mot. Ce que j’appelais une « fatigue au poignet » commence à monter dans le coude et, tout à l’heure, j’ai senti deux ou trois fois une aiguille se ficher dans mon épaule, entre un os et un autre (je ne connais pas leur nom). Je ne voudrais pas qu’une tendinite s’installe, car je sais que c’est long à disparaître. J’ai fait une recherche : une tendinite, ça arrive quand on force un peu trop, par exemple quand on abuse du tennis alors qu’on n’y est pas entraîné. Qu’on a tapé des balles quatre heures de suite en oubliant de s’hydrater. Et ce n’est pas précisément mon cas, pour être sincère. Ma journée-type en ce moment consiste plutôt à passer du canapé au lit et inversement. La chaise, seulement pour les repas : quand J.-E. a débarrassé la table de son ordinateur et de ses codes Dalloz. Et je m’hydrate suffisamment. C’est même ma seule distraction : me servir un verre d’eau à la cuisine, c’est un peu comme une fête.
La plupart des pièces de la maison, je ne les verrai pas. Mais je sais qu’elles sont nombreuses. J’ai cette intuition, même si je ne connais que ces deux espaces encombrés, que j’identifie comme une cuisine (où les gens se parlent) et un salon (qui sert aussi de bureau). Je sais avec la même certitude qu’il s’agit d’une maison plutôt que d’un appartement, quand bien même je n’en connais pas l’extérieur. Je pense que les fenêtres sont fermées. C’est le soir, seule une lumière électrique nous éclaire, mais étouffée. Nous sommes chez une femme qui aurait l’âge d’être la mère de garçons comme W. ou moi, mais je ne sais pas qui elle est. On vit ici très provisoirement, peut-être pour la journée. Il y a d’autres gens. On s’installe devant l’ordinateur, W. et moi : lui devant l’écran, et moi un peu à côté, pour échapper à la caméra. Je crois qu’il veut que je lui tienne compagnie pendant son entretien professionnel. À un autre moment, j’éprouve le sentiment contraire : que c’est moi qui lui ai demandé s’il voulait bien que j’y assiste, discrètement.
Il laisse son petit tas de saletés au milieu de la chaussée pour aller bavarder avec un autre ; l’autre fait des gestes ; le premier se remet à sa tâche ; mais, avant que son balai touche à nouveau le pavé, il retourne dire un mot au passant ; un promeneur de chien se joint à la conversation ; ils vont tous les trois au bistrot pour la poursuivre au comptoir. Ils s’occupent. Ils disposent sur la ligne du temps, l’une après l’autre, des actions minuscules. Si un événement infime peut être reporté parce qu’un autre se présente, ils ne laissent pas passer cette occasion : toute distraction est bonne à prendre, pourvu qu’elle meuble agréablement l’espace et le temps. Ils prennent du plaisir, ils croient qu’ils existent. Monsieur Hulot sort de chez lui : le balayeur l’aborde, ils échangent quelques mots. Le temps de les prononcer, et d’effectuer certains gestes, est du temps où ils ne font pas rien. Chacun accorde à l’autre de l’attention et de la considération. Il ne lui dit pas qu’il l’aime, mais il lui dit « Tu existes. » Car ce serait cela, exister : empiler des actions minuscules, prendre du plaisir pour s’anesthésier, ne pas mourir. D’habitude, pourtant, ces images me réjouissent. J’ai vu souvent Mon oncle. Je l’ai vu sur le grand écran de l’institut français de Varsovie en 2009. Je l’ai vu sur la télé de J. et J. en Californie, car il fallait qu’ils connaissent ce film que j’aime tant, qui m’émerveille, qui va chercher la gaieté en moi. Mais les images passent et je serre les dents pour ne pas pleurer. Je me lève pour préparer une infusion de n’importe quoi (j’ouvre une boîte au hasard), afin de cacher mon visage un instant. Je me rappelle la promenade à Saint-Maur-des-Fossés, la statue dérisoire de Tati : l’hommage d’une ville sinistre, aseptisée, standard. Depuis longtemps, j’ai pris l’habitude de passer plusieurs heures par jour seul : les moments de vide, j’essaie de les concentrer sur ces heures-là. Non pour les cacher, mais pour ne pas les faire subir. Ce soir J.-E. voulait voir un très beau film triste. Je lui ai dit : « plutôt quelque chose de gai », mais même Mon oncle me déprime. C’est faux : je suis triste et Mon oncle me fait du bien, mais il ne change pas tout par magie.
Je sais bien que je fais des trucs. Le cadavre exquis, les lectures, l’article dans Libé, le poème chez Pou, ce blog. Je n’ai pas besoin d’être rassuré, ni qu’on me dise « mais non, tu n’es pas oisif. » Désoccupé. Mais je le sais, moi, que je ne fais rien. Je m’en sors bien, parce que mes ambitions sont minuscules, mais il me manque quelque chose de sérieux. Depuis que j’ai fini Les présents : quoi d’important ? Je repousse le moment où je commencerai le prochain chantier, qui m’impressionne. J’y pense, j’en ai envie, mais je n’ose pas. Alors je bricole. Je reste en vie. C’est J.-E. qui résume ma pensée avec les mots justes : je meuble, mais je ne suis pas habité.
Lecture des premiers textes reçus dans le cadre de cet atelier d’écriture. On se projette dans les lieux par l’imaginaire, et cet imaginaire convoque à son tour des souvenirs. Réels ou pas, peu importe : si on s’en souvient, c’est que c’est vrai. Les textes ressemblent à ce que j’espérais et, à la fois, me surprennent. Ils me font parcourir des lieux désormais désertés, hantés, inhabités.
Je pense à trop de trucs, je m’éparpille. Je gaspille les connexions de mon cerveau pour essayer de comprendre ce qui n’en vaut pas la peine, ou pour me projeter vers des temps qui n’ont aucune réalité (genre : dans quelques semaines). Ma tête est pleine, mais elle est encombrée. Meublée de dix-huit chaises empilées les unes sur les autres, alors que je vis seul dans cette boîte crânienne. Meublée de placards insensés, de ces caisses qu’on n’ouvre jamais, de ces affreux buffets bretons en bois sculpté qui prennent la poussière, des bibelots absurdes qu’on sème dans les appartements de vacances, pour occuper l’espace. Meublé, mais pas habité. Plein jusqu’à la gueule, mais pas plein d’une présence, de la seule présence qui vaille le coup. J’essaie de la vider, ma tête, en me concentrant sur les mouvements de mon corps immobile : souvent, emplir tout l’espace de ces sensations suffit à chasser les parasites. Mais là, concentrer mes pensées sur la pression du drap contre ma peau, eh bien, ça ne marche pas du tout. Au secours. C’est ennuyeux à mourir.
Alors, contre ma peau, c’est la brûlure délicate du soleil et le tiraillement du sel que j’ai ressenti : j’ai emprunté ce chemin de crête inhabité, s’élevant de la mer pour y plonger à nouveau. Ce chemin parcouru l’été dernier, désert, et en ce moment plus encore sans doute. J’ai marché au long de cette ligne que ma mémoire avait gardée, puis, tout doucement, je m’en suis échappé. J’ai imaginé autre chose. Un espace, des gestes et des sensations. Et c’était beau. Moi qui n’ai pourtant aucune imagination – c’était donc une joie plus grande encore, pendant ces minutes, d’y être arrivé. N’être plus encombré, mais empli. Pas meublé, mais habité.
Il faudrait faire descendre sa « pile à lire » (je crois n’avoir jamais utilisé cette expression), il faudrait trépigner d’impatience de retrouver son libraire, il faudrait télécharger tout ce que le web compte de livres à découvrir – vous savez : pour profiter de cette parenthèse enchantée. Jouir de cet instant précieux. Les versions numériques des « Histoires pédées » se vendent bien : cinquante ventes ces derniers jours. Ça me semble énorme. C’est grâce à l’article dans Têtu. Ou bien : c’est grâce à cet état de grâce appelé « confinement » : il faut occuper ces longues journées de paresse par la lecture. Il faut se faire du bien. Pour ça, des histoires érotiques, c’est le top. Car nous sommes en manque – à dire sur le ton de : « Nous sommes en guerre ». En manque de livres, en manque de sexe. En manque de quoi ?
J’ironise, mais si ces petites choses font plaisir à des lecteurs, j’en suis ravi. À moi, elles font plaisir. Est-ce que je suis heureux ? Je ne me pose jamais la question ainsi.
Je relis la nouvelle d’Alix qui rejoindra sans doute la collection. Elle est romantique et lyrique, un brin sophistiquée et, à la fois, joyeusement naïve. Elle sera une belle « Histoire pédée ». Et j’ai relu ma Lande d’Airou pour en isoler l’extrait le plus chaud et l’enregistrer à voix haute. C’était excitant : le récit est écrit à la première personne, alors, le disant moi-même, j’ai vu les images en prononçant les mots. J’ai désiré ce personnage.
Sa tête, c’est seulement une peau claire tendue sur le squelette et, dessous, un million de vaisseaux pleins de vie qui illuminent chaque battement de paupière, chaque frémissement des lèvres. Il est éblouissant, Charles. Et sur un visage si mince, sa bouche semble immense, et ses yeux le sont véritablement. Je n’ai pas assez des deux miens pour fixer les siens tandis qu’il me parle. Et moi, je ne peux pas maintenir mon regard dans l’axe du sien, craignant les étincelles : je baisse les yeux quelquefois vers son cou, la pomme d’Adam qui gigote quand les mots sortent de sa gorge, et la pâleur de la peau (que seul le blanc vif du vêtement met en relief), mouchetée d’un ocre délicat déposé par le soleil ; d’autres fois, je lève les yeux vers son front, vers sa tignasse en feu, un grand panache d’écureuil.
Dans la dernière version de sa nouvelle, Alix a ajouté un garçon roux. Mais je crois qu’il est différent du mien. Plus costaud. Le mien est tout maigre. Tout sec, et tendre à la fois. J’ai écrit à Alix que, quand j’avais quatorze ans, j’étais tombé amoureux de Malik Zidi à la télévision. Peut-être que ça a conditionné un truc. Quand, le soir, je revois avec J.-E. ce film découvert plus tard (j’avais vingt ans), Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, je suis troublé de voir combien ce personnage ressemble au mien.
Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires serait fortuite.
Exergue du Dimanche de la vie de Queneau
J’avais seulement oublié qu’il mourait à la fin du film. Mais je ne suis pas surpris : on meurt toujours à la fin.
Une oppression dans la poitrine, est-ce que c’est un symptôme de cette maladie ? Ça peut. Mais moi, c’est le discours du président qui me l’a causée. Et son sourire qui apparaissait à des moments étranges, que je n’arrivais pas à identifier comme plaisants, ni agréables, encore moins amusants. Alors j’ai pensé : « Il se fout de notre gueule. » Fatalement. Je suis resté en colère, jusqu’à faire ce truc : respirer à fond, lentement, pour dissiper le poids qui comprime ma cage thoracique.
Mon petit confort, ça va. Je peux tenir un mois de plus. Mais ce monde là, autour, dirigé de la façon que vous savez : est-ce que j’ai envie de vivre dedans ? Pas tellement. C’est ça qui me fait du mal.
Est-ce que Pâques a toujours lieu en avril ? J’ignore comment la date est calculée. Noël, au moins, c’est clair : on sait quand ça tombe.
Je me souviens d’Avril. C’était le nom d’une boulangerie où nous n’allions jamais, parce que ce n’était pas la plus proche de chez nous (il y avait celle « du coin », cent mètres plus tôt). Peut-être aussi que notre mère disait qu’ils n’étaient pas très sympas, mais je ne suis pas sûr de ça. La chose certaine, c’est qu’elle était la boulangerie chic (voilà sans doute pourquoi nous n’y allions pas), et qu’elle faisait aussi pâtisserie et chocolaterie.
Quand c’était Pâques, nous avions le droit de goûter à deux plaisirs à la fois : la quantité et la qualité. À condition d’apprendre à distinguer les deux, et de les aimer pour leurs qualités propres. Des chocolats achetés au supermarché étaient donc cachés dans l’appartement et, parfois, dans le jardin. C’était le plaisir du jeu, et celui de l’accumulation. Ensuite, nous nous rendions chez Avril. Je me rappelle bien le nom, parce qu’il me faisait penser à cette fille habillée en jaune qui accompagne toujours les Tortues Ninja, qui ne s’appelle pourtant pas Avril mais April. Pourquoi donc le nom de cette boulangerie ne me faisait-il pas penser, simplement, au mois d’avril, mais plutôt à la fille des Tortues Ninja ? Le cerveau a d’insondables mystères. Dans la vitrine d’Avril, il y avait quantités de sujets en chocolats, tous différents. Des animaux aux costumes chatoyants (car le chocolat était coloré) jouant de la musique ou maniant des outils de jardinage (par exemple). Des poules et des lapins, mais pas que. Nous apprenions que ces chocolats étaient très bons et, comme nous savions lire les chiffres, qu’ils étaient chers. Nous en choisissions un chacun, parmi les petits modèles (on faisait attention au prix). On les dégustait à la maison, lentement. Le premier jour, une oreille. Le lendemain, la seconde. Notre plaisir était alors de faire durer le plaisir.
Chaque jour, on savourait le fragment précieux. En parallèle, on se gavait des autres chocolats. On calculait les quantités et le rythme : le petit bijou était terminé le même jour que nous épuisions le stock de tout-venant.
Je me souviens d’Avril et de ses petits animaux précieux. Aujourd’hui, j’ai eu un lapin : je mangerai une oreille ce soir, l’autre demain.