Il nous reste le jardin de Reuilly

On descend l’avenue Gambetta à visage découvert. Il est trois heures du matin, on a pas mal picolé, l’avenue est déserte. On ne craint pas de projeter nos fluides et notre haleine sur des inconnus : il n’y a personne. Il ne fait même pas froid, on avale de grandes bouffées d’air. C’est un moment rare.

Ce weekend, j’avais prévu de traîner au salon de la revue (annulé), puis de retrouver les camarades de Papier Machine pour une lecture à la librairie (annulée). Vendredi, j’ai appris l’annulation du Marché de la poésie qui devait avoir lieu dans quinze jours. Je m’accrochais encore à cet espoir : il serait épargné, parce que c’est un marché de plein air. « Les grands magasins et les centres commerciaux fonctionnent, alors pourquoi nous interdirait-on de vendre des livres en plein air ? Les théâtres et les cinémas fonctionnent : pourquoi nous interdirait-on de lire nos textes en plein air ? » J’ai été naïf. C’est un sale coup qu’on nous fait encore. À nouveau, s’abattent sur moi la tristesse et la colère. Un étau se resserre d’un cran sur ma poitrine. À défaut de le faire éclater (je ne sais pas faire ça), l’envie de disparaître pour échapper à son emprise.

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S’il y a un peu de rouge

Je dois déjà arroser les plantes à Gambetta. Si je dois aussi nourrir la bestiole à Charenton, ça va faire beaucoup. Quand il me dit « si tu peux rendre service à ton frère de sang, pendant nos vacances », je vois tout de suite où il veut en venir : ce chat et moi, l’été dernier, on a fait un pacte d’Indiens gravé dans la peau. À la vie, à la mort. Il faut le dire : ce chat n’est pas sympa. J’avais rempli sa gamelle. Je lui avais même parlé pour qu’il se sente moins seul (mais je ne sais pas quoi dire à un chat, moi). Et lui, en traître, m’a balafré le mollet. Je portais un short. J’ai taché le parquet : quelques gouttes pour marquer mon passage. Les chats marquent leur territoire d’un autre fluide.

Les plantes que j’arrose à Gambetta sont moins fourbes. Elles poussent. Les tomates sur le bord de la fenêtre ne sont pas encore rouges. S’il y a un peu de rouge, c’est seulement à l’endroit où j’en ai laissé, ce matin : sur le torchon dont j’enveloppe la bouteille faisant fonction d’arrosoir pour qu’elle ne dégoutte pas sur le parquet. Pas une goutte d’eau par terre, donc ; mais une goutte de sang sur le torchon blanc. Car, cette bouture, ne croyez pas qu’elle trempe dans un verre innocent : son récipient est aussi vache que la bête de Charenton. Il s’agit d’un cul de bouteille tronquée, aux bords tranchants. Et voilà : cette bouture est ma sœur de sang, à la vie, à la mort.

Je crois avoir laissé tomber une goutte dans la terre de sa voisine, abreuvant ses sillons d’un sang impur. Le patriotisme et moi, ça fait deux, mais je connais la chanson. Mon sang est-il impur ? Je me souviens, j’avais dix-huit ans, ça se passait dans une roulotte géante sur la place d’Italie : j’avais donné mon sang à une infirmière pour qu’elle le donne à quelqu’un d’autre. Avant moi, J. avait fait la même chose, à ses dix-huit ans tout juste révolus, parce qu’une transfusion venait de sauver notre mère. Elle et moi, on voulait recharger la banque pour les suivants. Je n’ai fait ça qu’une fois, pendant cette brève période après ma majorité où j’étais certes pédé, mais pas encore pratiquant – sur le formulaire, on vous demande avec qui vous couchez dans la vraie vie, pas dans vos rêves. Forcément, j’ai repensé à cette histoire de sang impur avec ironie quand, quelques mois plus tard, je me suis pointé de nouveau sous ce chapiteau et qu’on m’a dit : « Ce n’est plus possible. »

Aujourd’hui, on me l’a réclamé, mon sang. Mais juste un peu. L’équivalent de ce que j’ai laissé, l’été dernier, sur le parquet à Charenton : cinq gouttes. J’ai reçu ce truc par la poste parce que je fais partie d’une « cohorte » (et là, je ne pense plus à « Formez vos bataillons, marchons, marchons », mais aux Romains d’Astérix : « 1re légion, 3e cohorte, 2e manipule, 1re centurie »). Sur un formulaire, je leur dis régulièrement si j’ai des douleurs quelque part, si je mange équilibré (c’est bien), si je bois (c’est mal). Ils font des statistiques avec. Cette fois, ils veulent savoir si j’ai eu le fameux virus. Dans quelques jours, ils me diront si j’ai été contaminé à mon insu. Ils m’ajouteront à leurs statistiques. Moi, j’ajouterai un mot de cinq syllabes à ma liste d’épithètes : asymptomatique. Il faut se piquer le doigt, puis remplir les cinq cercles en entier, sur le buvard. Moi, ça ne coule pas assez : j’ai fait seulement la moitié d’un cercle. Mais ils ont pensé à mettre un deuxième appareil piqueur dans l’enveloppe, si le premier n’a pas suffi. Cette fois, c’est bon : ça coule. Mais je m’arrête à quatre et demi. Après, je suis à sec. Il m’aurait fallu la bestiole de Charenton : elle sait s’y prendre. Du premier coup.

Elle nous a fait passer par des endroits impossibles

Je fais un détour par les rues du Marais jusqu’à Saint-Sébastien–Froissart : j’aurais pu prendre le métro à Ledru-Rollin, mais c’était l’occasion de marcher. Je réalise soudain que je n’ai pas mon attestation : y aura-t-il un contrôle dans la station ? Je me demande s’il en faut une pour les enfants aussi : comment fera-t-on tout à l’heure, avec R., quand je l’emmènerai au bois de Vincennes ? Parce que c’est chez lui que je me rends, pour le garder.

Beaucoup de monde dans les couloirs et sur le quai. Impossible de respecter les règles de distanciation. Les gens se massent dans un métro, moi j’attends le prochain. Arrive alors une rame inattendue : un seul wagon, sans toit, à la forme très arrondie. Comme les bus dans les films de Tati, ou celui de Fédor Balanovitch dans Zazie. On ne tiendra jamais tous dedans. Je me fraie un passage entre les sièges très serrés, qui sont tous orientés dans le même sens, c’est-à-dire face au quai. Un agent demande à l’assemblée « Qui veut monter ? » et seule une minorité lève la main. Alors pourquoi les gens sont-ils présents sur ce quai ? En tout cas, c’est une bonne nouvelle pour nous qui sommes dans le wagon, car nous pouvons n’occuper qu’une place sur trois ou quatre. Ce qui ne nous empêche pas d’être extrêmement proches, tant les sièges sont étroits. À ma droite, un garçon roux aux yeux de biche. À gauche, une femme qui explique qu’elle a déjà chopé le virus et qu’elle est désormais tranquille (elle a pour seule séquelle une altération de son caractère). Devant moi, une petite fille portée sur les épaules de quelqu’un. Elle me regarde fixement, en souriant, son visage à trente centimètres du mien. Le métro se met en marche.

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Un dimanche après-midi (deux jours)

Une promenade : la Seine est grise, mais pas le ciel. Sur le quai : C. et L. qui vont dans le sens opposé au nôtre. Un hasard. On leur tombe dessus, on se fait la bise. « Paris est un village », leur dit-on pour rire, car ils sont de province, de passage – et nous avons dîné ensemble la veille.

Dans La beauté des choses, ces scènes où les deux hommes fraternisent : le mari et le jeune garçon. Le premier pourrait détester ou mépriser ce gosse de dix-sept ans qui couche avec sa femme, mais il ne le fait pas : il a décidé de se placer en retrait de sa vie, et d’observer ce qui arrive. Alors, pour ne pas mourir de tristesse ou d’ennui, il trouve son plaisir dans le rapport esthétique aux choses. En ce garçon, il voit plutôt : un gentil gars touché par la grâce, qui vit de grandes émotions. Le garçon est vraiment beau, cela dit, bien que très blond, très lisse. Mais tout ce qui est pur dans cette histoire est brusquement sali, si ce n’est une petite part d’enfance restée intacte, et le désir de grandes choses (les livres volés dans la dernière image ?)

Une conversation qui me rend nerveux : je ne sais même pas pourquoi, puisque l’objet en était joyeux. N’arrive pas à passer à autre chose : un truc lourd reste coincé derrière mon front jusqu’au coucher : mal nulle part, mais envie de pleurer. Enfin non, pas envie, mais je me comprends.

Pas envie de lire ce livre très beau, ni cet autre très intéressant. Envie plutôt d’un roman avec une histoire, où il se passe des choses – pour une fois. Je commence La vérité sur Bébé Donge: Simenon montre tout, dès le premier chapitre : l’empoisonnement, et la coupable qui avoue. Je n’ai aucune idée de ce qu’il va trouver à raconter ensuite pour que ça continue de tenir la route. Quoi qu’il se passe dans ce livre, j’essaierai de comprendre pourquoi ça tient. D’un point de vue mécanique, j’entends.

Encore des gens pour participer à notre campagne de souscription. C’est inattendu et ça me fait plaisir – plaisir d’être attendu, justement.

On emmène R. manger une pizza. Il nous dit qu’il a un copain de classe qui s’appelle Léon, et que ça fait Noël dans le désordre, et que c’est une anagramme. Nous, on lui explique les palindromes : non ; radar ; Léon Noël. Je m’aperçois, après qu’on s’est quittés, que j’ai oublié de lui dire que la date d’aujourd’hui était un palindrome. La prochaine fois, ce sera dans un an. Je serai vigilant.

On veut prendre un raccourci en coupant par le bois : R. est censé nous guider et on se perd un peu. Tant mieux. Arrivés à Charenton, il dit : « J’espère qu’on va passer sur le pont au-dessus des trains, parce que j’aime bien passer là. » Moi aussi, j’aime bien. Sur la passerelle, il saute à pieds joints pour la faire résonner, vibrer, tanguer. Un train passe dans un sens, un deuxième dans l’autre sens.

Un dimanche après-midi à Charenton (à lire sur le ton de : la même chose à Coutances). Il pleut. On entre au palais de la Porte Dorée, parce que c’est le jour où c’est gratuit. Un monde fou. À vue de nez, deux tiers vont visiter l’Aquarium, l’autre tiers va au même endroit que nous. Ce musée de l’immigration me fait penser au petit musée de Montauban, parce qu’il n’y a que des objets très pauvres dans les vitrines : des trésors dérisoires, des papiers de famille, qui racontent des parcours de gens connus ou inconnus, tous aussi importants les uns que les autres parce qu’ils sont les pièces d’un puzzle plus grand qu’eux, plus grand que nous.

Pluie encore. On marche jusqu’à ce café, du côté de la Nation. On attend la séance de cinéma. Le petit blondinet qui joue Jojo Rabbit nous fait penser à R., mais le visage plus rond. Quand il a ce sourire charmeur, quand il sait qu’il va faire mouche. Et puis, sa maladresse. À la fin du film, J.-E. dit qu’il a été a été ému par la dernière scène. Assis devant nous : deux garçons, dont l’un est beau. Ils se font un bisou. « Nous aussi on est beaux », me fait remarquer J.-E., et il a raison.

Des mots sont passés

« Tu m’enverras une carte postale de Montauban ? » J’ai l’habitude d’envoyer une carte à R. et S. à chaque fois que je suis en voyage : R. me montre la boîte où il les range, avec celles de sa famille. Et des photos, et d’autres trésors. Quand j’avais l’âge de R., ma mère nous habituait, ma sœur et moi, à écrire des cartes quand nous partions en vacances. En réalité, elle profitait de nous pour ne pas les écrire elle-même : on faisait des dessins, et elle ajoutait un petit mot. La plupart des gosses de mon âge ont fait comme moi, j’en suis sûr, puis ils ont laissé tomber. Moi, je continue, mais pas avec tout le monde. Le truc chouette avec R., c’est qu’il en écrit aussi.

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Le roman et la poésie

Je ne sais pas, parfois, pourquoi on fait la différence entre la poésie et le roman. Moi, je dis que je n’écris pas de poésie (c’est vrai), mais d’autres disent que mes romans ne sont pas de vrais romans (et c’est vrai aussi). J’ai déjà entendu l’expression roman poétique, qui voudrait dire que je ferais de la poésie sans le savoir, à la manière de l’autre avec sa prose. Je pensais à ça, hier, en lisant un roman qui n’en est pas un, dans ce café au coin de la rue des Jardiniers et de la rue de Charenton : je surveillais la sortie de l’école, en face, transformée en centre de loisirs le temps de l’été. Quand R. sort, je lui demande ce qu’il a fait de sa journée (c’est écrit sur la porte, je le sais déjà), puis il me demande ce que j’ai fait, moi. Je lui parle du moment que j’ai passé à la photothèque de Paris historique, l’après-midi, à la recherche (vaine) d’une photo de la rue des Batailles. Je lui explique que, dans les lieux que je connais bien, j’aime bien savoir aussi « ce qu’il y avait avant ». À ce moment-là, on est dans la rue de Wattignies et je me demande ce qu’il perçoit, lui, du haut de ses neuf ans, de l’échelle du temps dans la ville et dans les architectures – je lui dis (en montrant l’immeuble à droite) : il y a cent ans, c’était peut-être pas si différent de ce que c’est maintenant, puis (en lui montrant le côté gauche) : ça, par contre, ça n’existait pas encore. Et il m’explique, lui, que l’appartement où il vit actuellement à Charenton était occupé par un médecin, avant. Il ne sait pas si c’était l’appartement où celui-ci vivait, ou bien le lieu où il travaillait. Ou les deux. Et il imagine alors comment la configuration des lieux permettrait leur usage comme cabinet médical : dans le couloir assez large, il dispose des chaises pour les patients qui attendent leur tour ; au milieu de ce couloir, une porte sépare la partie consultation de la partie habitation ; elle porte un écriteau « privé », mais un patient malpoli veut forcer le passage pour y aller tout de même : il commence à me raconter l’histoire de ce malotru, et la réaction des autres personnages. Je lui dis que c’est exactement ce que je fais, moi, avec mes archives (ce que j’ai l’intention de faire, du moins) : je lis dans un annuaire ou un acte d’état civil le nom et la profession de ceux qui habitaient au 1, rue des Batailles (ces éléments sont attestés, ils sont le point de départ dans le réel, comme le fait que l’appartement de R. ait appartenu à un médecin), mais je ne sais rien d’autre : alors, je l’invente, et ça devient de la fiction. Un roman. Il a bien pigé le truc, R., et il me dit qu’on pourrait faire ça à partir de n’importe quoi. Il a raison. C’est à ce moment qu’on arrive à l’école de la Brèche-aux-Loups (« ils sont chelous, ceux de la Brèche-eu-Loups », dit-il plus tard, pour la rime) où nous attend S., son petit frère.

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C’était même balnéaire

Cela faisait, quoi, six semaines que je n’étais pas descendu sous terre, à cause des cinq passées en Vendée, puis de celle qui vient de s’écouler pendant laquelle je ne me suis déplacé qu’à pied et, une fois, en bus, c’est-à-dire au-dessus du niveau du sol ; mais hier soir, on a pris le métro, J.-E. et moi – pour aller à Charenton. C’était une fête chez J.-M. et C., qui sont les parents de R. et S. et qui viennent d’emménager dans cette banlieue qu’on croirait lointaine, mais où, en réalité, ils habitent à une adresse qui se trouve, finalement, à cent mètres environ de leur adresse précédente, à Paris.

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Feu le silo

On pouvait dire qu’il en avait dans le ventre, le vieux silo. Qu’il avait quoi, dans le ventre ? À vrai dire, on ne le savait pas très bien, parce les choses techniques, bon, ce n’était pas trop notre truc. On aurait aimé que ce soit un silo à grain, pour le côté agricole ; c’était une idée qui flattait le citadin. Mais un jour qu’on y passait d’un peu plus près, on avait vu écrit dessus : ciment. Alors, va pour le ciment : c’était un silo à ciment, tant pis ou tant mieux. Et ça avait fini par nous plaire aussi, à la longue : le côté industriel, ça plaisait au jeune homme de l’ère numérique qu’on était.

On traversait la Seine le matin et on la retraversait le soir. Elle était large à cet endroit, et d’autant plus large qu’elle semblait doublée d’un autre fleuve sur sa rive droite, un fleuve mécanique formé des dizaines de voies ferrées qui quittaient la ville pour relier le reste du monde. Le même pont enjambait les deux flots d’un coup, les voies ferrées et la Seine, dans une grande foulée. À pieds, on en avait pour des plombes. On avait le temps de tout observer, de compter les voies, d’imaginer. On se disait : « Je choisis une ligne, plouf plouf, et je la suis des yeux jusqu’au bout. Si j’ai de la chance, c’est le train de nuit pour Venise. Sinon, c’est l’omnibus de Juvisy. » C’était un peu la roulette russe, en moins fatal quand même. De toute façon, on n’avait aucun moyen de vérifier si l’on avait gagné ou perdu, c’était notre imagination qui décidait. On était gai, et on gagnait. On était triste, et c’était une défaite. Puis le lendemain rebelote. La Seine, elle, ne nous invitait pas à l’imagination. Sur ce pont si long, la fin de la traversée était plutôt contemplative. On observait le décor immuable de ce qui ne changerait jamais, et c’était rassurant. À droite, la Seine nous montrait la ville de pierre millénaire avec la flèche de Notre-Dame, à gauche, la banlieue d’acier et de béton avec ses cheminées. L’une d’elles, la plus grande — la plus belle, pensait-on parfois — émettait en continu un épais filet de nuage blanc, qui, par ces étés clairs et secs, comme sans air, s’élevait verticalement dans le ciel et qui, lorsqu’au contraire le vent se déchaînait, venait nourrir la masse des autres nuages, plus denses encore, si bien qu’on ne savait plus distinguer les nuées naturelles du panache de la cheminée. C’était notre fabrique de nuages. Elle avait toujours été là ; enfant, déjà, il nous arrivait de passer par ici, et on était fasciné de ce spectacle. On ne voulait pas que les choses changent. Et on était inquiet, parfois : il fallait qu’on aille voir les choses, souvent, pour vérifier qu’elles étaient en place. Comme une ronde d’inspection. Un rite de reconnaissance.

Le silo était là, après la Seine, sur la rive gauche. Le clou de la traversée. Il avait l’air en bonne santé. Les camions allaient et venaient, les grues et les pelles le remplissaient jusqu’à la gueule, les chariots le déchargeaient. Le ciment circulait en lui comme s’il s’était agi de son fluide vital, c’était un mouvement continu plutôt sain (pour lui) et réjouissant (pour nous). On aurait dû être rassuré, alors ; mais pourtant, on sentait toujours que le fragile équilibre était menacé.

La menace avait pris la forme d’un deuxième silo, plus petit. Plus performant, nous disait-on — mais bon, l’efficacité d’un silo, pour nous qui étions si peu techniques… Il avait été construit un peu plus loin, si bien qu’on ne l’avait pas vu sortir de terre. Un petit silo de rien du tout, très blanc, un peu snob, qui venait nous défier. Le message était clair : il allait remplacer notre bon gros silo, notre brave vieux silo.

On devait résister. Il ne fallait pas qu’on démolisse notre compagnon de route, le gros bonhomme de ciment qui ponctuait nos traversées de la Seine. On devait lui trouver une utilité, à ce vieux silo, une raison de rester parmi nous.

On le viderait de son stock de ciment. Il ne resterait qu’un colossal cylindre de béton, vide. On y percerait des fenêtres. On créerait des planchers. À l’intérieur du volume, on installerait un deuxième cylindre concentrique, tout de verre : ce serait un puits de lumière en même temps qu’une grande serre végétale, dont les arbres les plus hauts dépasseraient la hauteur du silo et viendraient le couronner de leur cime. On vivrait bien, là-dedans : on aurait une vue sur la Seine et sur les voies de chemin de fer, on regarderait passer les trains pour Venise. Les voisins, de l’autre côté du cylindre de verre, auraient vue sur la ville et sa folle activité. Entre eux et nous pousseraient les arbres. Des oiseaux viendraient y nicher, et leurs cris seraient les seuls bruits qui nous parviendraient.

C’était notre pari. Mais on ne nous a pas consulté, et les engins sont arrivés. Des véhicules à long cou, avec une mâchoire qui mord le béton et découpe les murs. Le bonhomme s’émiette par plaques. Le silo — feu le silo — tombe en petits morceaux. On a perdu le pari.

On ressent le besoin, l’impérieuse nécessité, de vérifier que la fabrique de nuages est toujours là. Qu’on n’a pas touché aux trains de Venise et de Juvisy. On gravit trois par trois les marches de l’escalier, et là-haut sur le pont on se sent suffoquer, on court, droit devant nous, au-dessus de la Seine. Ce pont si long, dont on aimait d’habitude la longueur, nous semble cette fois interminable, et on court encore plus vite, comme si en abrégeant le temps on pouvait raccourcir les distances, et c’est presque à bout de forces qu’on arrive sur la rive droite, parce qu’on est asthmatique et qu’on n’a pas l’habitude de courir. On reprend notre souffle, on regarde autour de nous. Les choses ont changé, on n’a rien pu y faire. Le temps a passé. Accoudé au parapet, on choisit une voie ferrée en contrebas, plouf plouf, ce sera toi. On attend une minute, puis deux, puis trois. On entend un train qui s’approche et qui passe sous le pont. Notre cœur bat vite et fort (mais c’est à cause de la course). Le train arrive à portée de nos yeux. Il bringuebale sur deux cents mètres, assez piteusement, et finit sa course au hangar technique de la Porte de Charenton. On a perdu. Et en plus, on a vieilli.

Boulevard du Général-Jean-Simon

Antonin Crenn
Paris, 27 octobre 2014

 Publié en mars 2015 dans La femelle du requin no43.