Il est question de plaisir, rien d’autre

Au début, l’idée n’était pas de s’embarquer dans un vrai projet d’édition. C’était juste un défi d’écriture. Et puis, surtout, l’envie de faire quelque chose avec Guillaume. Une histoire d’amitié, rien de plus. Et puis Alban est arrivé : un ami de Guillaume. L’amitié, encore. Ensuite, on a embarqué Laurent : on n’était pas vraiment amis, on se connaissait à peine, mais il y avait déjà des liens entre nos écritures : c’était une autre sorte d’amitié. La saison 1 des Histoires pédées a trouvé ses lecteurs, ses lectrices. Elle nous a fait plaisir et ce plaisir a été partagé. C’était notre seul désir.

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Il faut que j’expérimente le système

On me propose de publier une sélection de mes nouvelles, à l’unité, et de les distribuer au format numérique exclusivement. J’ai appris cette offre récemment, alors je n’ai pas encore eu l’occasion de me renseigner sur les détails. Là, je ne suis pas chez moi : je me trouve dans un espace fermé, grand, haut de plafond (une salle des fêtes, un lieu d’exposition). C’est un endroit de passage. Si on veut, on peut utiliser les tréteaux pour poser des trucs dessus, mais il n’y a pas vraiment de tables. J’utilise tout de même cette possibilité pour consacrer un peu de temps à ce projet d’édition : il faut que j’expérimente le système, nouveau pour moi. Personne ne peut me l’expliquer, car les gens qui m’entourent n’ont rien à voir avec ça.

C’est un objet rectangulaire, du format d’un grand cahier. Peut-être une ardoise entourée d’un cadre en bois. Ou alors c’est vraiment un cahier : ma perception évolue progressivement (sans que cela ne me perturbe). Sur la couverture (sur la surface de la tablette) sont collées trois ou quatre vignettes rondes, toutes différentes et, à la fois, ressemblantes : au milieu, il y a la tête d’un bonhomme et, autour, les mots composant le titre (leur disposition épousant le cercle). Je sais que chaque autocollant correspond à une de mes nouvelles : en fonction des titres que l’utilisateur aura téléchargés, ce seront d’autres macarons qui apparaîtront. J’explique ce système à une personne à côté de moi. J’essaie même de lui en faire la démonstration : « Tu choisis par exemple de lire ceci ou cela, et voilà ce qui se passe. » Effectivement, ça marche : les autocollants ronds ont été remplacés par d’autres. Au fond, c’est une liseuse low-tech en papier. Je ne sais toutefois pas comment on accède au texte (il ne me semble pas que ça me préoccupe). Mon interlocuteur m’écoute poliment, mais je crois qu’il s’en fout un peu.

Nous sommes en manque

Il faudrait faire descendre sa « pile à lire » (je crois n’avoir jamais utilisé cette expression), il faudrait trépigner d’impatience de retrouver son libraire, il faudrait télécharger tout ce que le web compte de livres à découvrir – vous savez : pour profiter de cette parenthèse enchantée. Jouir de cet instant précieux. Les versions numériques des « Histoires pédées » se vendent bien : cinquante ventes ces derniers jours. Ça me semble énorme. C’est grâce à l’article dans Têtu. Ou bien : c’est grâce à cet état de grâce appelé « confinement » : il faut occuper ces longues journées de paresse par la lecture. Il faut se faire du bien. Pour ça, des histoires érotiques, c’est le top. Car nous sommes en manque – à dire sur le ton de : « Nous sommes en guerre ». En manque de livres, en manque de sexe. En manque de quoi ?

J’ironise, mais si ces petites choses font plaisir à des lecteurs, j’en suis ravi. À moi, elles font plaisir. Est-ce que je suis heureux ? Je ne me pose jamais la question ainsi.

Je relis la nouvelle de A. qui rejoindra sans doute la collection. Elle est romantique et lyrique, un brin sophistiquée et, à la fois, joyeusement naïve. Elle sera une belle « Histoire pédée ». Et j’ai relu ma Lande d’Airou pour en isoler l’extrait le plus chaud et l’enregistrer à voix haute. C’était excitant : le récit est écrit à la première personne, alors, le disant moi-même, j’ai vu les images en prononçant les mots. J’ai désiré ce personnage.

Sa tête, c’est seulement une peau claire tendue sur le squelette et, dessous, un million de vaisseaux pleins de vie qui illuminent chaque battement de paupière, chaque frémissement des lèvres. Il est éblouissant, Charles. Et sur un visage si mince, sa bouche semble immense, et ses yeux le sont véritablement. Je n’ai pas assez des deux miens pour fixer les siens tandis qu’il me parle. Et moi, je ne peux pas maintenir mon regard dans l’axe du sien, craignant les étincelles : je baisse les yeux quelquefois vers son cou, la pomme d’Adam qui gigote quand les mots sortent de sa gorge, et la pâleur de la peau (que seul le blanc vif du vêtement met en relief), mouchetée d’un ocre délicat déposé par le soleil ; d’autres fois, je lève les yeux vers son front, vers sa tignasse en feu, un grand panache d’écureuil.

Dans la dernière version de sa nouvelle, A. a ajouté un garçon roux. Mais je crois qu’il est différent du mien. Plus costaud. Le mien est tout maigre. Tout sec, et tendre à la fois. J’ai écrit à A. que, quand j’avais quatorze ans, j’étais tombé amoureux de Malik Zidi à la télévision. Peut-être que ça a conditionné un truc. Quand, le soir, je revois avec J.-E. ce film découvert plus tard (j’avais vingt ans), Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, je suis troublé de voir combien ce personnage ressemble au mien.

Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires serait fortuite.

Exergue du Dimanche de la vie de Queneau

J’avais seulement oublié qu’il mourait à la fin du film. Mais je ne suis pas surpris : on meurt toujours à la fin.

Je n’ai rien fait de la journée et je m’en veux. Le soir, dans l’obscurité, pour chasser la tristesse, rien ne marche mieux que de me dire : Ça ne durera pas. Fais ce que tu peux, le temps que tu pourras. Et la pression se relâche.

J’ai joué à un jeu lancé par D. : un cadavre exquis avec des auteurs et autrices que je ne connais pas. Mon tour arrivait en deuxième. Le premier avait sauté à pieds joints dans la consigne : un cadavre, aussi exquis soit-il, est un cadavre. À cette mort, il ajouté un soupçon d’amour. En prenant la suite, je me suis engouffré dans les deux directions à la fois : on pense à la mort, et on fait l’amour.

Si on ne parle pas de la mort et de l’amour, je ne sais pas de quoi on pourrait bien parler.

Ne choisis pas ton camp, camarade

J’ai connu Guillaume sur Twitter, puis on a pris des cafés, des bières, et publié ces livres ensemble. La nouvelle que j’ai écrite, moi, est née d’abord dans des messages échangés avec lui, à distance. Elle se passe dans un endroit que je n’ai pas visité en vrai, mais exploré sur le site de l’IGN. À la fin, ces histoires sont devenues des livres « papier », certes, mais écrits sur traitement de texte, mis en page sur écran, transmis à l’imprimeur par mail. Nous vendons ces livres en ligne : vous les achetez avec de l’argent virtuel. La version papier, on vous l’envoie par la poste. La version ePub, par mail. Quand on a invité Laurent à faire partie du projet, je ne l’avais vu qu’une fois dans la vraie vie – et encore, de loin, sans lui parler. On s’écrivait sur Messenger. J’avais lu son Je suis un écrivain, qui existait depuis quelques années sur papier, mais qui était déjà paru dix ans plus tôt en numérique. Et moi, je fêtais la sortie de L’épaisseur du trait, chez le même éditeur, simultanément en papier et numérique.

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