Nous nous reverrons très vite

Une fête est donnée dans un parc, avec lampions, guirlandes, fanions. Une ambiance bon enfant, du genre guinguette. Ce n’est pas une foule, c’est un mouvement gai, les gens arrivent par grappes, ils ont l’air heureux. La fête a lieu malgré le confinement. Ou plutôt, elle nous est offerte parce que nous sommes confinés : il s’agit de nous récompenser pour nos efforts et de nous aider à tenir. Elle est organisée par les autorités : je lis « offert par le Front populaire » sur une banderole attachée aux grilles du parc. L’entrée se fait du côté de cette esplanade d’où j’observe la scène, le parc étant situé en contrebas, exactement comme le Jardin des plantes de Montauban. Il fait très beau. Sur l’esplanade, un kiosque à musique : un concert aura lieu en soirée.

Le kiosque à musique a cette forme habituelle, mais il est clos : entre les colonnes, des parois vitrées empêchent de voir distinctement l’intérieur, car elles sont fumées ou dépolies. Je parviens tout de même à reconnaître l’homme, seul, qui se trouve au milieu de cette pièce. Il est probablement le DJ, ou alors un technicien qui prépare le concert. Il est debout au milieu de cet espace assez sombre, car la seule lumière qui y pénètre est filtrée et amenuisée. Pas de doute : c’est E. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Ces dernières années, nous avons seulement échangé, à deux ou trois reprises, des messages très intenses. Les derniers, il y a peut-être deux ans, m’avaient beaucoup remué. Je m’en étais voulu de ne pas l’appeler suite à ces mots écrits – de ne pas renouer véritablement avec cette amitié. J’entre dans le kiosque sans qu’il perçoive ma présence. J’attends, immobile, qu’il se tourne. J’ai l’impression de rester longtemps ainsi. Quand il me voit enfin, je ne crois pas que nous parlons. Ou alors, très peu. Nous sommes très émus et ce n’est pas par les mots que nous exprimons cette émotion : il me prend dans ses bras. Je suis surpris, car cette proximité physique n’a jamais existé entre nous, mais heureux, car c’est de cela que j’ai envie. Étrangement, il est plus bas que moi, comme s’il s’était mis à genoux. Sa tête est blottie sur ma poitrine : je ferme mes bras sur elle, mais avec douceur, tandis que lui m’enserre d’une étreinte plus forte.

Nous nous séparons sans nous parler. Il est évident que ces retrouvailles n’en resteront pas là : nous nous reverrons très vite, sans qu’il soit nécessaire de le dire. Juste après la fête, sans doute. Au concert. Je quitte le kiosque et me dirige vers le jardin. Il me semble que le rêve se poursuit, mais de quelle façon ? Je ne m’en souviens pas.

Rentrez chez vous

Pour quelle raison les gens vont-ils d’un lieu à un autre ? Souvent, dans le train, je m’interroge. Mais ce jeu a pris une tournure inédite depuis que la police le joue aussi : elle joue avant moi, il faut que je passe mon tour. Dès l’arrivée à la gare, elle demande à chacun de prouver qu’on a une bonne raison de prendre ce train. Dans mon cas, mes papiers disent en substance : « je rentre chez moi ».

Sur le quai quasi désert, qui sont ces trois ou quatre jeunes types, hyper bien gaulés ? Où vont-ils ? Dans le wagon quasi vide, qui est cette dame portant un masque fait main, coupé dans une pièce de tissu à fleurs ravissant ?

Continuer la lecture

Je n’ai pas dit ça du tout

C’est un rassemblement dans un lieu clos, peut-être une salle de spectacle. Il y a du monde. Je ne me souviens pas de la salle elle-même, mais d’un couloir ou d’un escalier. Les murs sont sombres, mais l’ambiance générale ne l’est pas, car le lieu est éclairé correctement. Je dirais que l’escalier est peint en noir, comme c’est souvent le cas dans les cinémas.

Quelqu’un me demande ce que je fais, sur le ton de « Alors tu es en résidence ? » Peut-être me dit-il vous. Je n’ai encore parlé à personne, dans cet endroit, alors je suis content de m’exprimer : ma réponse s’adresse à tous les gens présents dans ce couloir. C’est une sorte de prise de parole publique. J’explique qui je suis, ce que je fais. Au bout de quelques phrases, le gars se barre, sans me dire où il va. Je m’arrête donc de parler. Un autre me dit de continuer. Je proteste : « Mais il est parti ! » Il me fait comprendre que ce n’est pas grave, car je parle aussi à l’attention des autres. Il connaît bien ce type, il n’est donc pas étonné de sa réaction :

« Il pensait que ton histoire l’intéresserait, mais il a vite compris que non. Les histoires de libraires à la retraite…
— Mais je ne suis pas libraire, je suis écrivain. Et je ne suis pas à la retraite. Je n’ai pas dit ça du tout.
— Et puis, quand tu as dit que la résidence était avant tout une expérience de solitude, ça l’a fait fuir, je le connais.
— Mais je n’ai jamais prononcé ces mots ! »

La petite grappe qui s’était formée autour de moi se disperse. Une seule personne reste. Un garçon qui ne s’était pas encore manifesté. Nous nous trouvons en tête-à-tête, dans un décor plus confortable. Peut-être sommes-nous assis. En tout cas, ce n’est plus un lieu de passage.

Je sais qui est ce garçon timide : j’ai lu son premier livre il y a quelques années, que j’avais trouvé très beau. C’était un conte adolescent un peu surréaliste, plein de sentiments purs et farouches. Un genre de Château d’Argol. Ce garçon a un visage extrêmement jeune. Il est censé avoir mon âge, mais ses traits sont presque enfantins. J’ai cherché, au réveil, qui il pouvait être : son visage reste très précis dans mon souvenir, ainsi que certains de ses gestes, et les intonations de sa voix, même. Mais je ne sais pas où je l’ai connu dans la vraie vie. À cause de son âge, je suppose que nous étions dans la même classe au lycée. Je l’aimais bien, mais je n’ai jamais été son ami. Un prénom apparaît soudain. J’ignore si c’est celui du vrai garçon, ou celui qui irait bien au personnage qu’il est devenu dans ce rêve.

Dans le rêve, il n’a pas de prénom. Il me dit que mon discours l’intéresse, lui. Il veut savoir comment se passe ma résidence à Montauban. En particulier, cette histoire de « solitude ». Je persiste à dire que je n’ai pas prononcé ce mot, mais, de fait, à cause des circonstances qu’on sait, ma résidence est bel et bien devenue une expérience de solitude. Je lui demande s’il écrit en ce moment : il répond, penaud, que non. Pas une ligne, depuis ce livre que j’avais tant aimé. Je vois qu’il est triste.

C’est à ce moment qu’il me rappelle qu’il est de Montauban. Je ne l’avais jamais su, mais je ne le lui dis pas. Et il me dit que son livre que j’avais lu est lié à des souvenirs dont la source est ici. Il saisit le cahier que je tiens avec moi, dont la couverture est décorée d’un motif de pictogrammes naïfs, de dessins en silhouettes, minuscules, imprimés en bichromie sur la surface du papier. Il pointe certains de ces dessins avec son doigt et me raconte à quel souvenir chacun se rapporte, et dans quel lieu de Montauban la chose a eu lieu. Lorsque je lui demande où il vivait, il me répond « Puces ». Je remarque alors la réaction étonnée d’une autre personne qui n’était pas présente jusqu’ici. C’est ma mère. Dans ses yeux, je lis l’incompréhension. Je réponds à son adresse que ce mot de « Puces » est une sorte de nom de code pour les habitants : ce n’est certes pas l’appellation officielle, mais c’est ainsi que les gens de Montauban désignent une place que je connais bien. Je lui montre donc que je fais partie des initiés, à présent. Je réponds au garçon, d’un air complice : « Oui, à Villebourbon ! » Il se renfrogne. « À Villenouvelle, voulais-je dire. » Il sourit. Je me suis bien rattrapé. Il m’explique, du même air entendu, qu’il y avait un magasin, sur cette place, où sa famille se fournissait pour la chasse. Car je suis censé savoir, en ayant lu son roman, qu’il était obligé de suivre son père à la chasse dans la campagne alentour. Mais je ne m’en souvenais pas du tout.

J’ai rêvé de Montauban. J’ai rêvé, plutôt, que j’avais connu Montauban, et que je voulais que cela se sache. Et demain, je quitte Montauban.

En souvenir et par anticipation

Je rentre à Paris vendredi. Cette vidéo est-elle une façon de me promener à Paris par anticipation ? Il s’agit alors d’une anticipation à long terme, car je n’irai pas dans la rue de Picpus ce weekend, ni le suivant : elle sera hors de mon périmètre autorisé. Ce serait une promenade dans mon souvenir de ce lieu, en relecture de ce billet récent, et surtout dans le fantasme de ce qui pourrait se passer. Ce matin, je suis donc retourné dans la rue de Picpus avec Street View, pour monter cette vidéo.

Une expérience : l’atelier d’écriture en ligne que nous lançons dans le cadre de ma résidence. Première fois que j’essaie cela. J’y ai mis du cœur, comme dans tout ce que je fais. Je partage quelques unes de mes envies, de mes réflexions, de mes références. J’espère que celles et ceux qui participeront le feront avec le même désir : celui de partager. Que mes maladresses servent au moins à cela : à lever les complexes de celles et ceux qui craindraient de l’être aussi, maladroits. Écrivons et partageons, tant que cela nous fait plaisir.

Il s’agit d’écrire avec sa mémoire (c’est le thème de ma résidence), et d’aller vers l’imaginaire. Il me semble que l’imaginaire est un enjeu sanitaire urgent, pour pallier l’enfermement qu’on nous impose. Il s’agit de se balader sur Street View, puis d’écrire un texte.

Visiter la rue de Picpus sur Street View depuis Montauban, est-ce différent que de la visiter sur Street View depuis la rue de la Roquette ? Oui. Le premier cas me fait plaisir, car cet outil magique abolit la distance. Le second cas me déprime d’avance, car l’outil magique est un palliatif au manque que j’éprouve déjà.

Je lirai les textes écrits dans le cadre de l’atelier, chez moi, à Paris. Je lirai à Paris, loin de Montauban, ces histoires situées à Montauban, écrites à Montauban par des Montalbanais qui n’ont pas plus accès que moi aux rues de leur propre ville. Ce sera frustrant et excitant.

Ce sera le désir d’une promenade, en même temps que son souvenir.

Le confinement de Fabrice del Dongo

On est assaillis de ces injonctions pénibles : mettre à profit ce temps suspendu pour lire, penser, écrire. Autrement dit, pour faire ce qui, en temps normal, est mon travail. Puis, très vite, on a entendu ces aveux (à demi honteux) de celles et ceux qui ne parviennent pas se concentrer sur un livre, à faire le net sur leurs pensées, à écrire… Y compris parmi les artistes qui désiraient depuis longtemps disposer de temps, et qui aujourd’hui n’arrivent à rien faire, malgré le confinement – non, plutôt à cause du confinement. Alors, est apparu ce slogan salutaire, afin de soulager la culpabilité de celles et ceux qui ne se sentent pas au sommet de leur créativité : « Le confinement n’est pas une résidence de création ». J’ai aimé cette formule pleine de bon sens. « Mais » – me suis-je dit aussitôt… Parmi les trois milliards de personnes confinées sur cette terre, il se trouve par hasard que je suis, moi, en résidence de création. Et que je ne suis pas au sommet de ma créativité.

S. me demande où j’en suis dans mon travail. Je lui réponds « Bof ». Il dit alors, pour me rassurer, qu’on n’est pas obligé d’écrire à un rythme « soutenu, soutenu » tout le temps. Je lui rétorque que La chartreuse de Parme a été écrite en cinquante-deux jours, et Les enfants terribles en dix-sept. Et c’est à son tour de me dire « Bof », parce qu’il n’aime pas ces livres. Ce n’est donc pas si grave si je ne les ai pas écrits.

Si j’avais commencé La chartreuse de Parme à mon arrivée à Montauban il y a vingt-huit jours, j’en aurai déjà écrit plus de la moitié. Je serais arrivé à ce moment du chapitre XV :

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches qui conduisaient à la tour Farnèse, nouvelle prison bâtie sur la plateforme de la grosse tour, à une élévation prodigieuse. Il ne songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui venait de s’opérer dans son sort.

Stendhal, La chartreuse de Parme, chapitre XV

Ce serait le moment où Fabrice est confiné – pardon : emprisonné. Ça tomberait bien.

Je sens encore cette pression dans la tête. Et puis, une fatigue dans le poignet droit : pas vraiment une douleur, mais presque. Je sais pourquoi, évidemment. J’ai failli écrire la même remarque, déjà faite hier à propos de mon mal de crâne : « je suis puni par là où j’ai péché », mais vous auriez cru que c’était une allusion sexuelle. En vrai, cette fatigue dans le poignet est causée par une autre pratique dont j’abuse : toutes ces heures passées sur cet ordinateur, qui n’abîment donc pas que mes yeux. Les coudes posés sur le bureau, mais les mains planant au-dessus du clavier, les doigts tapotant doucement sans jamais s’appuyer véritablement, sans se reposer ; et l’index de la main droite, surtout, glissant avec minutie sur la surface tactile, se déplaçant au millimètre près, sans exercer aucune pression, retenant toujours son poids. Toujours en tension. Suspendu. Comme ce temps que nous traversons : suspendu. C’est de cela que le corps souffre.

Toujours choisir

Ça pesait lourd, dans ma tête, quand je me suis couché hier soir. Je suis sûr que c’est le soleil, car (ne le dites pas à la police) je suis resté deux heures au bord de la rivière, en pleine lumière, et ça tapait fort. J’avais mal au crâne en rentrant. Le plus souvent, ça passe en dormant, mais je me suis éveillé plusieurs fois cette nuit, dans le même état. « J’ai été puni », dirais-je, si je croyais à ces trucs-là. Puni par là où j’ai péché : la tête, toujours la tête. Car c’est elle qu’on nous demande de débrancher en ce moment, en déléguant notre faculté de penser à l’attestation de déplacement dérogatoire dans notre poche. J’aurais pu, aussi, faire confiance à mon expérience : ne pas prendre le soleil aussi longtemps. J’aurais pu faire ce choix. Aujourd’hui il fait gris, alors c’est réglé : je ne choisis pas.

Nouveaux déchets apparus sur les trottoirs en ce printemps 2020 : sur le boulevard Gustave-Garrisson, un masque chirurgical ; dans la rue Calvet, une attestation ; devant la préfecture : un gant en latex. Un jour, reviendront les beaux jours : les gens se rassembleront dans les parcs, boiront des bières et laisseront leurs papiers gras derrière eux. Et on aimera ces déchets, alors qu’on les détestait autrefois, parce qu’ils signifieront que la vie a recommencé.

Sous un porche, faubourg Lacapelle : « Porno partout, amour nulle part » (notez la proximité visuelle de l’interdiction d’entrer). « Pourquoi choisir ? », me demandé-je, pensant aux Histoires pédées que nous avons écrites, et aux prochaines que nous publierons, dans lesquelles nous ne choisissons pas : nous prenons les deux, ensemble.

Dans les supermarchés capitalistes, on trouve très peu de fruits bio. Les rares spécimens sont traités comme tels : rares. Et donc précieux. Ils sont emballés dans un écrin solide, protégeant la merveille de tout dommage, autrement dit : une coque rigide non biodégradable. Alors, il faut choisir : le fruit avec pesticides, ou le fruit avec plastique. Poison ou poison. Peste ou choléra.

J’ai enregistré une lecture ce matin, j’ai monté la vidéo. Le résultat n’était pas bon. Alors l’alternative s’est posée ainsi : est-ce qu’il vaut mieux ne rien publier, laissant un trou dans mon rythme de parution quotidien ? ou publier une vidéo pourrie ? J’ai hésité un quart de seconde, pour la forme. Et j’ai choisi.

Il a été question de baignade

J’ai lu ce matin cet extrait des Présents : « Deux garçons étaient insolents sans le faire exprès » parce qu’en sautant dans la rivière ils nous éclaboussent de leur beauté, plus encore que de l’eau froide. Ils sont aujourd’hui plus insolents que jamais, parce qu’il fait si beau qu’on voudrait faire comme eux : se jeter à l’eau. Laurent, lui, n’est pas insolent du tout : s’il m’envoie une photo de l’océan, ce n’est pas pour me narguer, c’est pour me faire plaisir. La joie de Laurent, dans la vie en général et dans ces semaines en particulier, c’est que l’océan fait partie du rayon d’un kilomètre où il a le droit de s’ébattre.

J’étais sur mon écran, alors que le soleil était dehors. J’explorais le faubourg du Moustier sur Google Maps pour savoir à quoi ressemble l’arrière de la maison du numéro 21, où Jules Michelet a séjourné. Dans l’histoire que j’écris, mes personnages passent dans cette rue en 1863 : je me suis rappelé que c’était précisément l’année marquée sur la plaque commémorative. Mes personnages passent donc sous les fenêtres de Jules Michelet pendant qu’il écrit un chapitre de son Histoire de France, et il me semble que ça mérite d’être dit ; d’autant plus que ces personnages vont, ensuite, être mêlés à certains événements de cette « histoire de France » – comme nous le sommes tous, qu’on le veuille ou non.

Voici la façade arrière de la maison de Michelet. Je crois donc pouvoir écrire sans me tromper que, de ses fenêtres, il voyait un jardin dégringoler jusqu’au bord du Tescou. Alors je l’écris. Car j’ai envie de rivière, voyez-vous.

C’est au bord du Tarn que je me rends ensuite, mais dans la vraie vie. Et là, je ne suis pas seul : je parle à quelqu’un. Quelqu’un qui me parle de Michelet : encore lui. Mais il ne parle pas de l’homme : du lycée. Car il a été élève entre ces murs, ainsi que J. et que T., mais il me parle de Michelet en regardant le Tarn, alors que J. me parlait de Michelet depuis Paris, et T. depuis une autre ville des boucles de la Seine. Il arrive un moment où, marchant au long de l’eau, nous descendons jusqu’à elle. Si l’endroit n’est pas une plage, il y ressemble drôlement. Alors, il n’est plus du tout question de Michelet. Le souvenir d’autres plages est convoqué. Et le mot est prononcé à nouveau : baignade.

Comme si ce n’était pas grave

Je fais le bilan de mes interactions sociales in real life aujourd’hui : deux êtres humains.

Premier être humain. Ça commençait bien : un monsieur un peu enrobé qui promène son clébard avec nonchalance. Le genre qu’on croit sympathique. Arrivé à quelques pas de moi : « Je suis obligé de descendre sur la route à cause de vous, parce que vous êtes au milieu du trottoir. » Je ne comprends pas. Je me dis que c’est une plaisanterie qui m’échappe, alors je souris bêtement. « Pour respecter les distances de sécurité, je suis obligé d’aller sur la route, et c’est dangereux, à cause de vous. » Je dois lui adresser un air encore plus bête (dans cette rue ne doivent pas circuler plus de deux voitures par heure), puisqu’il termine par : « Comme s’il ne se passait rien ! Comme si c’était pas grave ! Allez, dégage. »

Deuxième être humain. À la boulangerie, je demande une chocolatine, pour raviver ma bonne humeur qui vient d’être émoussée. Le boulanger : « On n’en a plus. » Puis il se ravise : « Ah, si. Mais elles sont pas belles, elles sont un peu loupées. Je veux bien vous en compter une, mais je vous en donne trois. » Je remercie avec tout l’enthousiasme dont je suis capable. Je m’exprime avec le cœur, puisque ma tête est encore occupée par le « Allez, dégage » qui résonne dedans. Et je regarde les chocolatines : elles ne sont pas si loupées que ça. J’en mange une, puis deux. Je garde la troisième pour demain matin. C’est vrai qu’elles ont une drôle de tête, mais je veux bien faire comme si ce n’était pas grave.

Je les mange en marchant, au bord du Tarn. Les promeneurs qui passent en sens inverse font un pas de côté à mon approche, et moi aussi, symétriquement. Avec quelle rapidité s’acquièrent les réflexes les plus aberrants : ce que cette épidémie fait de nous. Comme si ce n’était pas grave !

Je lis ici un extrait des Présents, mon roman qui paraîtra bientôt chez Publie.net. Je le lis avec cœur. Je fais comme si ce n’était pas mon personnage qui s’exprimait, mais moi-même, et que c’était à J.-E. que je m’adressais (c’est mon astuce Actors Studio).

Avec bonhomie, dit-il

Il y a eu cette rencontre surréaliste, à Versailles. La veille au soir, l’armée entrait dans Paris par la porte du Point-du-Jour ; l’artillerie pilonnait les positions des Parisiens qui, après avoir résisté plusieurs mois au siège par les Prussiens, allaient se faire massacrer par leur gouvernement même. Le lundi matin, les troupes envoyées par Adolphe Thiers avaient déjà reconquis dans le sang les quartiers ouest. À 10 heures, le même Adolphe Thiers recevait une délégation de conseillers municipaux venus de Montauban pour lui présenter leurs hommages. J’en parlais ici.

Une semaine plus tard, le lundi 29 mai à sept heures du soir, alors que les corps des derniers Communards viennent d’être jetés dans une fosse à Vincennes, le conseil municipal de Montauban écoute le rapport de ce M. Lacroix, de retour de son voyage. Il est encore tout ému d’avoir posé ses fesses sur le « petit canapé de maroquin vert » du président du Conseil qui a bien voulu s’entretenir avec lui, « avec bonhomie ».

Continuer la lecture « Avec bonhomie, dit-il »

Le droit d’un arbre

La nature reprend ses droits. Il paraît que des gens sont tentés de dire cela, à cause des canards qui se promènent dans les rues de Paris, des dauphins qui nagent à Venise et des coyotes qui ont pris possession de San Francisco. Est-ce que le droit de ces animaux serait donc de jouir en toute liberté des abribus de la RATP, des avenues qui se croisent à angle droit, et d’un canal bordé de palazzi baroques ? Et moi qui croyais que les villes étaient faites pour que les hommes et les femmes y habitent.

La nature ne reprend pas ses droits, et nous perdons les nôtres. On avait cru possible d’inventer sa propre façon de vivre avec ceux qu’on aimait : se libérer du mariage et de la famille, vivre chez l’un ou chez l’autre, se voir dans les moments où l’on croyait bon de le faire. Mais soudain, il faut choisir son camp : se séparer ou rester enfermés ensemble. Retour du domicile conjugal. Hors de la famille, plus de salut.

Autrefois, les hommes et les femmes sortaient de leur appartement ou de leur maison : ils allaient au café. Ils y donnaient rendez-vous aux personnes qu’ils avaient envie de voir, mais qu’ils n’aimaient pas suffisamment pour les inviter dans leur intimité. D’autres habitaient ensemble, et sortaient ensemble : ils préféraient aller au café, pour changer, ou parce que chez eux c’était petit. D’autres encore n’avaient rendez-vous avec personne, mais ils venaient quand même : ils assistaient à la vie des autres. Depuis que les cafés n’existent plus, des arbres ont poussé dedans, leurs branches ont crevé le toit. La nature a repris ses droits. Est-ce que le droit d’un arbre, c’est de pousser entre quatre murs ?

Dans la nature sauvage, autrefois, un homme ou une femme seule marchait dans les herbes hautes ou sur les cailloux, et contemplait l’horizon, loin de la ville, loin des porteurs sains et des sujets à risque. Soudain, un hélicoptère se posa : quelqu’un en sortit et demanda à cet homme, à cette femme (très fort, pour couvrir le bruit du moteur) son attestation dérogatoire. Naturellement, il était sorti depuis plus d’une heure ; naturellement, elle habitait à plus d’un kilomètre. Naturellement. Cette personne ignorait que la montagne devait rester vierge, que les gens devaient rester chez eux, et que les abribus de la RATP étaient conçus pour les canards.