Liste : lectures de mars 2020

Paul Auster. Ghosts.
Georges Perec. Je me souviens.
Laurent Herrou. Vie et mort du Duquesnoy.
Franz Kafka. La colonie pénitentiaire et autres récits (traduction d’Alexandre Vialatte).
Maurice Pons. Les saisons.
Pierre Michon. Vies minuscules.
Sophie Adriansen. Max et les poissons.
Anne Serre. Petite table, sois mise !
Claro. La maison indigène.
Christophe Grossi. La ville soûle.
Éric Pessan. Plus haut que les oiseaux.
Anne Serre. Le·mat.
Christian Garcin. Vidas.

Il manque le corps

J. me dit au téléphone que, parmi les dix collègues de S., six sont cloués au lit par le virus. Est-ce que S. a été contaminé ? « On ne le saura que dans quelques jours », me dit J. qui est confinée avec lui, puisque S. est son amoureux. J. est convaincue d’avoir déjà eu cette maladie il y a quinze jours : la grippe chelou qu’elle avait, c’était ça, elle en est sûre. Elle me décrit le même « symptôme d’après » que m’a expliqué T. dans son message : il a été malade ces derniers jours, ça va mieux maintenant, mais il a perdu l’odorat. Je lui dis : « Je ne crois pas avoir un odorat très sensible, ça n’est pas important pour moi, mais je suis sûr que, si je le perdais, il me manquerait ». Ça devient salement concret, cette menace. Elle est entrée dans des corps que je connais. Certes, les gens qui l’ont autour de moi vont bien, mais ils l’ont eu quand même. Voire : ils l’ont encore, comme mes voisines parisiennes. Est-ce qu’on dit encore « mes voisines », quand on ne vit plus côte à côte ? Je suis loin d’elles, loin de mon immeuble parisien, loin de cette petite cour qui ne doit plus résonner de la même façon que d’habitude. Loin de J.-E., surtout. On se manque, mais ça faisait partie du jeu de la résidence. C’est seulement plus radical que prévu. On se parle souvent, oui, au téléphone, mais il manque la présence, il manque le corps.

Ce que j’ai à dire est-il plus intéressant que ce que les autres diraient ? Laurent disait tout à l’heure : « C’est beau un écrivain qui fait son boulot. » Alors je continue, ça me donne quelque chose à faire. Je n’arrive pas à me concentrer suffisamment, toutefois, pour travailler sur les projets qui m’ont amené ici – pour « faire mon boulot », donc, reprenant les mots de Laurent.

Je relis des textes que j’ai déjà écrits. Je les lis à voix haute, pour les faire exister, et parce que : ce que j’ai de plus intéressant à dire, c’est ce que j’écris. Ce matin j’ai écouté (et regardé) ces lectures de Mathieu Riboulet et Marie-Hélène Lafon : j’ai vu « passer » ça sur Twitter grâce à Anne-Lise, et je l’ai accueilli comme un cadeau. Le décor n’est pas beau, la vidéo n’est pas mise en scène : alors, n’aurait-on pas pu se contenter du son (de la voix) ? Mais non : on voit les corps. On voit les sourires, les regards. Et, au-delà, la complicité des corps : comment ils s’approchent, comment ils se passent le relais (la parole). Comment l’espace entre les corps (l’interstice) fait partie, aussi, de la complicité.

Sur mes deux premières vidéos, j’avais choisi un contre-jour. Une façon de dire : « C’est le texte qui compte, pas moi. » Cette fois, j’essaie autre chose. J’ai envie d’incarner ces mots. Non seulement par ma voix, mais par mon corps.

Ne choisis pas ton camp, camarade

J’ai connu Guillaume sur Twitter, puis on a pris des cafés, des bières, et publié ces livres ensemble. La nouvelle que j’ai écrite, moi, est née d’abord dans des messages échangés avec lui, à distance. Elle se passe dans un endroit que je n’ai pas visité en vrai, mais exploré sur le site de l’IGN. À la fin, ces histoires sont devenues des livres « papier », certes, mais écrits sur traitement de texte, mis en page sur écran, transmis à l’imprimeur par mail. Nous vendons ces livres en ligne : vous les achetez avec de l’argent virtuel. La version papier, on vous l’envoie par la poste. La version ePub, par mail. Quand on a invité Laurent à faire partie du projet, je ne l’avais vu qu’une fois dans la vraie vie – et encore, de loin, sans lui parler. On s’écrivait sur Messenger. J’avais lu son Je suis un écrivain, qui existait depuis quelques années sur papier, mais qui était déjà paru dix ans plus tôt en numérique. Et moi, je fêtais la sortie de L’épaisseur du trait, chez le même éditeur, simultanément en papier et numérique.

J’ai eu, brièvement, ce complexe : suis-je « assez numérique » pour mériter de faire partie de la bande ? Par rapport aux autres auteurs de Publie.net, je veux dire. Mais la question ne doit pas être posée comme ça, évidemment. À part quelques exceptions (des œuvres de pionniers, peut-être), la littérature n’est pas en soi une « littérature numérique », mais une littérature au temps du numérique. Mon écriture est aussi numérique que le reste de ma vie. Autant que mes amis, par exemple. J’ai rencontré W. sur Instagram, ce qui ne m’a pas empêché de rencontrer O. dans un bar. Les deux sont possibles, les deux existent. Pourquoi choisir ? Moi qui suis souvent radical (au sens de « choisis ton camp, camarade »), cette fois mon camp est nettement celui-ci : « je veux tout ». Les livres que je fabrique avec Guillaume ont vachement l’air des fanzines que je bricolais adolescent ; pourtant, ils sont très, très différents, parce qu’on en a eu l’idée grâce à des rencontres virtuelles, parce qu’ils sont conçus avec des outils numériques, et parce qu’ils sont lus par des gens qui, sans le web, n’auraient jamais eu vent de leur existence.

J’avais vaguement ce complexe, disais-je : n’être pas assez numérique. Parce que je n’ai pas de liseuse. Pas de liseuse ? La belle affaire ! Je lis des sites d’écrivains, des blogs, des trucs dont je ne sais pas comment ils s’appellent, mais qui sont résolument littéraires et numériques. Et puis, je me suis rappelé que j’avais un blog moi aussi, depuis toujours, et que, à quinze ans, j’avais codé à la main un site en HTML pour faire exister ce personnage d’ornithorynque idiot qui, s’il avait dû vivre seulement sur des planches de BD photocopiées pour les copains, n’aurait pas vraiment vécu. Il avait de la gueule, mon site. J’y avais même dessiné trois cases de BD assorties d’un code qui générait des textes aléatoires dans les bulles.

J’avais (et j’ai toujours) un journal qui n’est pas fait pour être lu. Plus ce blog. L’écriture qui se produit sur ce blog n’existe que parce que le web la permet. Elle n’aurait aucun sens, elle n’aurait pas cette forme du tout, si l’outil n’existait pas.

J’ai repensé à tout ça en lisant le livre dirigé par Franck Queyraud : Connaître et valoriser la création littéraire numérique en bibliothèque. Il y a ces mots dans le titre : création ; littéraire ; numérique. Il ne dit pas « format ePub », ni « liseuse », ni « les écrivains qui savent coder un site ». Il dit : création ; littéraire ; numérique.

C’est excitant

Il y avait cette histoire de poulpe écrite par Guillaume. C’était excitant et marrant. On cogitait tous les deux sur cette question : écrire quelque chose d’érotique dans un ton qui ne déparerait pas avec le genre de littérature que nous aimons lire et écrire. Quelque chose de franchement explicite et, à la fois, de joyeux. Et même : de poétique. De son côté, le pari était réussi. Et moi, au même moment, j’ai découvert Lairoux, en Vendée, et j’ai écrit sur ce blog : « J’ai un faible pour Lairoux. » Ça a plu à Guillaume, l’idée que j’aime les roux. Il m’a répondu : « Il y a un village dans la Manche qui s’appelle : la Lande d’Airou. » C’était suffisant pour que je m’y mette, à mon tour. J’ai écrit cette nouvelle, dans laquelle le narrateur a un faible pour les roux et découvre, par hasard, la Lande d’Airou. Arrive ce qui doit arriver : je ne vous fais pas un dessin. J’ai aimé écrire ça. J’en ai parlé ici et .

On a pensé : « Deux nouvelles, c’est presque une collection. » Puis Guillaume a dit : « Mon copain Alban Robin écrit des contes coquins, tu verras, c’est bandant et rigolo. » Et moi, j’ai dit : « Ce serait étonnant que Laurent Herrou n’ait pas une histoire un peu salée à nous faire lire. » Voilà : quatre auteurs, quatre livres. C’est la collection « Histoires pédées » du collectif Pou. Plus tard, nous serons plus nombreux : la série s’agrandira. Pour l’heure, je vous invite – que dis-je : je vous encourage, je vous pousse – à découvrir ces premiers textes ! C’est une aventure excitante pour nous (de les publier), et ce sera excitant pour vous (de les lire). Pour nous donner un coup de pouce et faire partie des premiers : participez à la souscription sur Ulule. Et si vous voyez que l’objectif de la campagne est atteint, contribuez quand même ! Plus on est de fous, etc.

La campagne Ulule est ici.

Liste : lectures de juillet 2019

Paul Auster. City of Glass.
Jack London. To Build a Fire / The Love of Life.
Céline Minard. Faillir être flingué.
Laurent Herrou. Le bunker.
Marie Frering. Les souliers rouges.
Benjamin Adam. Joker.
Benjamin Adam. Lartigues et Prévert.
Pierre Michon. Abbés.