Montauban, à l’heure des étourneaux

L’archer sans sa flèche, son arc tendu sans sa corde : le puissant Héraklès de Bourdelle perdu, comme moi, dans ce Hall 2 de la gare Montparnasse que je découvre à la faveur de mon premier voyage en Ouigo. Je pense : « Avant Montauban, c’est déjà un peu Montauban. » Dans quatre heures, ce sera Montauban pour de bon et Bourdelle à tous les coins de rue.

Je lis, mais pas tant que je le voulais. Je m’assoupis même : je suis pris de frissons, je sens une pression bizarre dans ma tête, alors je me dis que le mieux est de dormir. Je fais ça, une demi-heure. Quand je reprends ma lecture, j’entends la dame de la rangée d’à-côté s’adresser à quelqu’un au téléphone avec une voix bizarre : c’est à cause du masque hygiénique qu’elle porte sur la bouche. De quel virus a-t-elle peur ? Celui de son correspondant ? Ou le sien propre, qui traîne sur la surface du téléphone ? Je pense à cette inscription que je voyais quand j’étais petit au guichets de la RATP : Parlez devant l’hygiaphone.

À la gare de Montauban, V. et K. s’excusent pour le temps gris. « La dernière fois, c’était pire », dis-je : il avait plu des cordes pendant deux jours. Elles m’emmènent chez moi. Marrant, d’être guidé jusque chez soi par d’autres que soi, parce qu’on ne sait pas où est chez soi. Il y a A. et M. devant le grand portail bleu : elles me précèdent dans la cour. Le bâtiment est impressionnant. « Tout n’est pas pour toi », dit A. par précaution, prévenant ma déception quand je comprendrai que seul un appartement m’est réservé, et pas l’hôtel particulier en entier. En fait, je ne suis pas déçu du tout, ou alors « déçu en bien » (il paraît que ça se dit en Suisse : pourquoi pas à Montauban ?), car l’appartement est très beau. Même si je ne suis pas fan a priori des lustres de Murano, je reconnais que, sous quatre mètres de plafond, ça fait le job. Dans ma chambre, un petit bureau aux jambes galbées, qui en a vu passer des joueurs de plume, de stylo et de clavier. Et la vue : je ne lui rends pas justice sur cette photo, tant pis, mais c’est pour les besoins du parallélisme avec l’autre photo.

J’entends piailler, dehors. La lumière décline : c’est l’heure des étourneaux.

En 2015, à Rome. C’était ma première « résidence » : je l’avais inventée tout seul, personne ne m’attendait. En fait, j’étais parti seul à Rome, comme en vacances, mais pour écrire. L’après-midi finissait tôt, car c’était l’hiver : j’achevais ma promenade au moment où les milliers d’étourneaux formaient ces nuages rapides, ces voiles ondoyantes et noires dans le ciel, puis s’abattaient brusquement sur la ville en pépiements tapageurs. J’avais appris qu’on nommait storno cet oiseau et, à une lettre près, stormo la nuée qu’ils formaient. Je les observais se regrouper dans un arbre, bavarder encore un peu, puis c’était fini.

Je sors à cette heure précise : je veux voir Montauban avant la nuit. Je traverse la cour, je les entends pailler plus fort encore. Ils sont perchés dans cet arbre, au coin de la rue du Collège, cet arbre dont A. et V. m’ont parlé plus tôt, me rapportant une lecture mémorable du Baron perché qui y fut donnée : le lecteur littéralement perché dans cet arbre, à la façon de Côme dans son yeuse. À propos des oiseaux, un homme me dit dit : « Ils sont toute une colonie ! » Je ne dis rien, je lui souris.

Ça résonne

Je n’écoute pas de musique, je n’y connais rien, et je suis presque incapable de reconnaître un morceau entendu la veille. C’est comme ça.

Au téléphone avec A., pour préparer ma résidence à Montauban qui approche : elle me propose de faire connaissance, dès la première rencontre avec le public, avec M., qui est designer sonore et pourrait accompagner ma lecture. Je lui dis que j’adore cette idée, parce que c’est une chose que je serais incapable d’inventer moi-même : choisir des sons, produire des sons. Ce n’est pas mon langage. Alors, nous serons différents et complémentaires, et ce sera riche.

J’ai montré Les bandits à E. et à G. parce que j’avais l’album sous la main. Je n’ai même pas pensé que les souvenirs de mon enfance contenu dans ce livre pourraient résonner si fort avec des morceaux de leur histoire, à l’un, à l’autre. C’était innocent. Leurs réactions m’ont beaucoup ému. Ça a résonné, oui.

Le soir, J.-E. me dit : « Les bandits, c’est tout à fait dans le thème de ta résidence : la mémoire, le souvenir. Comment le temps modifie la perception des choses passées. » Il me dit ça, au bar des Trois Baudets. Nous sommes déjà venus ici deux ou trois fois. Pourtant, je n’écoute pas de musique, je ne vais pas aux concerts : pourquoi donc sommes-nous déjà venus aux Trois Baudets ? Peut-être parce que les artistes qui se produisent ici chantent : il y a des mots et il y a une voix, alors, « ça me parle », littéralement. Mais ce soir, si on est là, c’est parce que j’avais lu « concert littéraire » sur le programme, et vu la tête de Gilles Marchand à côté, et que je l’aime bien. La soirée est très intense, parce que les trois artistes (Gilles, Chloé Delaume et Véronique Ovaldé) sont auteur et autrices, mais aussi de vrais performeurs, différents et complémentaires, et leurs lectures sont des spectacles, et la musique les accompagne : liée étroitement aux mots, tout du long, ou bien en alternance, en dialogue. On aimerait que les lectures soient, plus souvent, aussi belles et puissantes. Moi, je ne saurais pas faire ça. Mais, cette question d’être accompagné par du son, par de la musique, fait écho aux questions que je me pose depuis hier. Une question qui n’existait pas encore quand j’ai réservé les places pour ce spectacle. Alors, c’est une coïncidence.

Ce matin, je relis Les bandits. Il y a cet épisode où les enfants et le père, qui ont pris un train (toujours un train), partent à la recherche des maisons où s’accrochent les souvenirs d’enfance du père.

Puis, je lis des messages que S. m’a envoyés hier : un texte qu’il a écrit et dont le titre est celui d’une pièce de musique – il me précise que, idéalement, il faudrait lire son texte « avec la musique ». Ah oui ? Avec la musique ? Lui aussi, alors ! Ce n’est plus une coïncidence, c’est un complot. Plus tard, il m’a envoyé aussi un lien vers une chanson qui n’a rien à voir avec ce texte-là, mais fait écho à une autre partie de notre conversation. Françoise Hardy chante :

Oui je prendrai un jour le premier train du souvenir
Le temps a passé et me revoilà
Cherchant en vain la maison que j’aimais
Où sont les pierres et où sont les roses
Toutes ces choses auxquelles je tenais ?
D’elles et de mes amis plus une trace
D’autres gens, d’autres maisons ont volé leurs places
Là où vivaient des arbres maintenant la ville est là
Et la maison, où est-elle, la maison où j’ai grandi ?
Je ne sais pas où est ma maison
La maison où j’ai grandi

Elle dit, avec d’autres mots, la même chose que moi. Elle prend un train. Elle veut revoir une maison. Et elle ne sait pas où se trouve cette maison. Parce que le temps a passé et que la ville est là (« la faute à l’urbanisme », disent mes Bandits).

Ça commence à faire beaucoup, ces coïncidences. « Ils » sont ligués contre moi. Quand je dis à S. que « c’est un complot », il me répond le mot : « synchronicité ». On aurait pu dire : « magie ».

Ou bien : ça veut seulement dire que c’est le bon moment. Le bon moment pour quoi ?

C’est un film pour les enfants

« Ce panorama est pour toi », me dit J.-E. sur le boulevard des Batignolles, quand nous passons au-dessus des voies de chemin de fer de la gare Saint-Lazare : les trains, j’aime ça. C’est une des raisons pour lesquelles nous allons dans le 17e arrondissement, voir Bébert et l’omnibus au Mac-Mahon. Les autres raisons, c’est que le film a l’air rigolo, qu’on aime bien voir de vieux films, et qu’on n’a jamais été au Mac-Mahon.

C’est un film pour les enfants. Dans la salle, la plupart des gens ont le double de mon âge, voire : le double de l’âge de J.-E. : disons, pour simplifier, mon âge plus le sien. Alors, les enfants, ce seraient nous ? Non : les enfants, ce sont eux, qui avaient dix ans quand Bébert et l’omnibus est sorti au Mac-Mahon pour la première fois. Ils sont venus par nostalgie. Ou alors : ils viennent tous les jours à toutes les séances, car ils sont de cette sorte de cinéphiles qui hantent également les salles du Quartier latin que nous fréquentons parfois.

« Là, regarde ! Un cinéphile ! »

Un homme vient d’entrer. Il marche voûté, son manteau semble très lourd. Il porte un grand sac plastique empli de documents mystérieux. Il s’assoit au deuxième rang, au bord de l’allée. Pas de doute, c’en est un.

Puis, juste avant que les lumières s’éteignent, entrent des enfants d’aujourd’hui, accompagnés de parents.

Le film est marrant. On voit la Samaritaine, qui n’est pas un magasin de luxe. On voit des enfants turbulents, un ado à lunettes qui lit Tintin, un jeune homme qui conte fleurette aux vendeuses et aux serveuses. Une insouciance, quoi. Bébert est un môme insupportable et attachant, c’est décrété dès les premières images. Il doit rentrer chez lui avec son grand-frère à Tournan, mais ils se font avoir par un embranchement à la gare de Gretz-Armainvilliers : l’aîné abandonne Bébert dans un wagon qui aboutit à Verneuil-l’Étang. Le petit passe donc la nuit dans cette gare, semant le bazar, pendant que sa famille tente de le retrouver.

On ne pourrait plus faire le même film aujourd’hui, c’est entendu. Parce que les trains de Seine-et-Marne ne dégagent plus ces panaches de vapeur, et qu’on les appelle « RER E » ou « ligne P du Transilien ». Et parce qu’on ne poursuit plus les trains en vélo pour demander au chef de gare de téléphoner : on sort son portable de sa poche.

Mais aussi (surtout), parce que l’inquiétude des parents de Bébert ne serait plus du tout la même dans un film d’aujourd’hui. Un père qui craint que son petit, laissé seul, « fasse des bêtises » là où il passe, mais qui ne craint pas pour sa sécurité : ce père n’emporterait pas la sympathie du public. Il serait un mauvais père. Quand il découvre que son fils passe la nuit à la gare, au milieu de cheminots (c’est-à-dire : seul avec des hommes), et que l’un de ces hommes l’a emmené coucher chez lui, eh bien, ce père est rassuré de savoir son fils à l’abri. Dans un film d’aujourd’hui, il serait horrifié. Il aurait peut-être raison de l’être. Le serais-je, à sa place ? Et le public, comme le père, serait suspendu à cette inquiétude latente, alors que le film se veut une comédie innocente. L’atmosphère du récit serait modifiée, qu’on le veuille ou non. Il serait impossible aujourd’hui de faire abstraction de la menace qui pèse sur l’enfant : un film qui ne prendrait pas en compte cette question serait incompréhensible, inaudible. Une comédie aussi insouciante que celle-ci serait, au mieux, « naïve ». Au pire, irresponsable.

Est-ce que je le déplore ? (Ceci n’est pas une question rhétorique : je m’interroge vraiment). Je le constate, c’est tout.

Mais nous, on a trouvé ça très rigolo, Bébert et l’omnibus. Les deux mômes, devant nous, aussi.

Un dimanche après-midi (deux jours)

Une promenade : la Seine est grise, mais pas le ciel. Sur le quai : C. et L. qui vont dans le sens opposé au nôtre. Un hasard. On leur tombe dessus, on se fait la bise. « Paris est un village », leur dit-on pour rire, car ils sont de province, de passage – et nous avons dîné ensemble la veille.

Dans La beauté des choses, ces scènes où les deux hommes fraternisent : le mari et le jeune garçon. Le premier pourrait détester ou mépriser ce gosse de dix-sept ans qui couche avec sa femme, mais il ne le fait pas : il a décidé de se placer en retrait de sa vie, et d’observer ce qui arrive. Alors, pour ne pas mourir de tristesse ou d’ennui, il trouve son plaisir dans le rapport esthétique aux choses. En ce garçon, il voit plutôt : un gentil gars touché par la grâce, qui vit de grandes émotions. Le garçon est vraiment beau, cela dit, bien que très blond, très lisse. Mais tout ce qui est pur dans cette histoire est brusquement sali, si ce n’est une petite part d’enfance restée intacte, et le désir de grandes choses (les livres volés dans la dernière image ?)

Une conversation qui me rend nerveux : je ne sais même pas pourquoi, puisque l’objet en était joyeux. N’arrive pas à passer à autre chose : un truc lourd reste coincé derrière mon front jusqu’au coucher : mal nulle part, mais envie de pleurer. Enfin non, pas envie, mais je me comprends.

Pas envie de lire ce livre très beau, ni cet autre très intéressant. Envie plutôt d’un roman avec une histoire, où il se passe des choses – pour une fois. Je commence La vérité sur Bébé Donge: Simenon montre tout, dès le premier chapitre : l’empoisonnement, et la coupable qui avoue. Je n’ai aucune idée de ce qu’il va trouver à raconter ensuite pour que ça continue de tenir la route. Quoi qu’il se passe dans ce livre, j’essaierai de comprendre pourquoi ça tient. D’un point de vue mécanique, j’entends.

Encore des gens pour participer à notre campagne de souscription. C’est inattendu et ça me fait plaisir – plaisir d’être attendu, justement.

On emmène R. manger une pizza. Il nous dit qu’il a un copain de classe qui s’appelle Léon, et que ça fait Noël dans le désordre, et que c’est une anagramme. Nous, on lui explique les palindromes : non ; radar ; Léon Noël. Je m’aperçois, après qu’on s’est quittés, que j’ai oublié de lui dire que la date d’aujourd’hui était un palindrome. La prochaine fois, ce sera dans un an. Je serai vigilant.

On veut prendre un raccourci en coupant par le bois : R. est censé nous guider et on se perd un peu. Tant mieux. Arrivés à Charenton, il dit : « J’espère qu’on va passer sur le pont au-dessus des trains, parce que j’aime bien passer là. » Moi aussi, j’aime bien. Sur la passerelle, il saute à pieds joints pour la faire résonner, vibrer, tanguer. Un train passe dans un sens, un deuxième dans l’autre sens.

Un dimanche après-midi à Charenton (à lire sur le ton de : la même chose à Coutances). Il pleut. On entre au palais de la Porte Dorée, parce que c’est le jour où c’est gratuit. Un monde fou. À vue de nez, deux tiers vont visiter l’Aquarium, l’autre tiers va au même endroit que nous. Ce musée de l’immigration me fait penser au petit musée de Montauban, parce qu’il n’y a que des objets très pauvres dans les vitrines : des trésors dérisoires, des papiers de famille, qui racontent des parcours de gens connus ou inconnus, tous aussi importants les uns que les autres parce qu’ils sont les pièces d’un puzzle plus grand qu’eux, plus grand que nous.

Pluie encore. On marche jusqu’à ce café, du côté de la Nation. On attend la séance de cinéma. Le petit blondinet qui joue Jojo Rabbit nous fait penser à R., mais le visage plus rond. Quand il a ce sourire charmeur, quand il sait qu’il va faire mouche. Et puis, sa maladresse. À la fin du film, J.-E. dit qu’il a été a été ému par la dernière scène. Assis devant nous : deux garçons, dont l’un est beau. Ils se font un bisou. « Nous aussi on est beaux », me fait remarquer J.-E., et il a raison.

Le voyage (c’était doux)

C’était mon cadeau d’anniversaire : J.-E. m’a emmené voir la mer. On a pris le train à travers un brouillard opaque. Dans cette ville où nous arrivons, les avenues sont larges et longues, les immeubles hauts. On n’en voit pas le bout, ni le haut : perdus dans la blancheur épaisse de cette atmosphère bizarre. La mer est glacée, sans doute. Deux garçons nous disent bonjour, sur la plage : ils sortent de l’eau. Ils ne sont même pas bleus. Alors que nous, nous sommes engoncés – moi dans mon blouson, J.-E. dans son manteau. Et le vent ! Les goélands sont posés dessus, ailes ouvertes, ils dérivent. Ils voient la ville de haut : son plan hippodamien, son rythme musical, les travées toutes égales, le métronome bloqué à six mètres vingt-quatre. Nous, nous marchons, au sol. Nous tombons sur un porche, percé dans une barre d’immeubles. Ce devrait être une ouverture, un débouché, mais dans son encadrement on ne voit rien. Un écran blanc. On pense : « Le ciel est tombé, on ne voit plus au travers ». Mais on se trompe, car la masse de brouillard se dissipe et, ce qu’on voit au bout de ce passage, c’est la surface blanche et mate d’un nouvel édifice, d’une forme et d’une couleur inédites au milieu des parallélépipèdes de béton gris. Un volcan qui semble de plâtre. Dans son cœur, des livres. Et aussi : un café, où nous nous sommes réchauffés. Ce lieu aussi, c’était du béton, mais c’était doux.

Plus tard, quand les dernières brumes se sont dissoutes, nous sommes montés sur les collines, pour embrasser la ville du regard : au loin, le port, les grues, les silos. Là-haut, c’est un fort vidé de ses militaires, transformé en jardin botanique. On en fait le tour (un chemin de ronde), on s’en échappe par une porte creusée dans la muraille (un chemin de traverse). Au bout, c’est une autre commune et, dans cette terre-là, quelques ancêtres de J.-E. sont enfouis. Nous n’avions pas prévu ce pèlerinage : c’est improvisé. Nous allons au cimetière et cherchons, dans la botte de foin, une aiguille où serait encore lisible le nom des aïeux, car c’est dimanche et le bureau de la conservation est fermé. Personne pour nous aider : tant pis ou tant mieux. Si la pierre est encore là, et les os dessous, il y a fort à parier que les lettres et les dates gravées dessus ont été mangées par la mousse. On déambule, on scrute. Je trouve une fontaine : l’eau est glacée, je me frotte les mains dessous avec vigueur. Je les lave. Parce que, un peu plus tôt, nous avons rencontré des moutons. Pourquoi faut-il, dès que je vois un mouton, que je lui caresse le crâne, que je cueille pour lui un bouquet d’herbe grasse, que je lui laisse la happer avec ses grosses lèvres ? Il était un peu crado, ce mouton, la laine grisâtre. Il avait une bonne tête. Et ses coups de langue sur ma paume, pour ne pas manquer le dernier brin d’herbe, c’était un peu dégueu, mais c’était doux.

Remonter le temps (et la rue des Amandiers)

Je lis Hic. Je lis au lit, comme je le fais les matins où je m’éveille seul. Quand je ne suis pas seul, c’est-à-dire en temps normal, c’est le soir que je lis au lit, avec J.-E., parce qu’on voit plus clair dans la chambre que dans le salon. À moins que ce ne soit qu’une excuse pour nous serrer dans le nid. Ce matin, il est déjà parti : je fais des rêves sans intérêt. Dans l’un d’eux, je me lève, je trouve le téléphone de J.-E. sur le chevet et je me dis : « Il l’a oublié », et ça m’inquiète terriblement parce qu’il ne pourra pas m’avertir si quelque chose lui arrive, une impossibilité de rentrer ce soir, une catastrophe, par exemple l’obligation de passer la nuit à Limoges (histoire vécue). Il s’est levé à cinq heures pour prendre son train. Ça m’a réveillé vaguement, mais seulement vaguement. On ne peut pas appeler vraiment cet état : l’éveil. Juste assez conscient pour m’apercevoir que j’avais un peu mal à la tête, et pour m’en étonner parce que, normalement, la petite gêne que je sens dans mon crâne le soir s’en va toute seule avec le sommeil, parce qu’elle n’est qu’une manifestation de la fatigue. Là, c’est peut-être à cause de ce vin blanc qui pique, que j’ai bu pourtant très modérément : je l’ai bu le ventre vide, et dehors, dans le froid. Le froid qui déjà, sans alcool, a tendance à rabougrir les tuyaux de la tête, à faire un peu mal derrière le front. Mais je me suis attardé sur le trottoir parce que je discutais avec F. : il a été question d’Un homme qui dort, des gosses qu’on rencontre dans les écoles, de la Seine-Saint-Denis et de la magie dans les villes, de l’écriture inclusive, et puis des communistes qui, en vrai, ne mangent pas les enfants. Je suis content d’avoir vu F. et, surtout, je suis content qu’il m’ait attrapé à ce moment-là, alors que j’étais sur le point de partir. Hésitant entre : faire mon timide, et : faire semblant de devoir partir urgemment parce que j’ai laissé un truc sur le feu. Je ne connaissais pas grand monde, je ne savais pas qui aborder, ni comment. Les lectures étaient terminées, ç’avait été vachement bien. Ceux qui ont lu savaient lire, et y prenaient du plaisir. C’était joué. Incarné. Drôle. Avant la lecture, j’avais déjà bu un demi-verre de ce breuvage, à l’invitation de V. qui m’avait indiqué le cubi, dehors, parce qu’il faut sortir de la librairie pour boire, oui. Je suppose que c’est pour éviter de tacher les livres. « La semaine dernière, au même endroit, j’ai fait une tache de rouge sur mon exemplaire de Hic, alors je sais de quoi je parle », je dis à quelqu’un, qui me demande en réponse : « Tu étais ici la semaine dernière ? » Et il se trouve que hic, ça veut dire ici, alors ça tombe bien, et je réponds que oui. Dans Hic, le récit commence dans un futur proche, puis remonte le temps jusqu’aux origines de l’humanité, et même avant. Une chronologie inversée, un récit à rebours. J’ai fait un peu ça, dans un autre genre, avec cette nouvelle « Ici-Haut », parue dans ce numéro de Papier Machine dont nous célébrons la sortie ce soir. Aller de la fin jusqu’au début. J’étais content que ça leur plaise. Je revois V., que je connais un peu, et je rencontre en vrai L., avec qui je n’avais échangé que dans le monde virtuel. Elle reconnaît ma bobine, grâce aux réseaux sociaux. Je lui dis : « Mais toi, tu n’as pas de visage » (je voulais dire : sur Facebook, on ne voit pas ta tête sur ta photo de profil). « Mais ce soir, tu en as un. » Moi, je ne sais pas trop quelle tête j’ai : il a plu pendant que je montais la rue des Amandiers, mes lunettes sont criblées de gouttes. La rue des Amandiers qui croise la rue des Panoyaux : passant au niveau de ce carrefour, je me suis rappelé l’ancienne adresse du Monte-en-l’Air, et j’ai pensé « Ça ne me rajeunit pas ». Je me suis rappelé cette excitation de fabriquer mes propres livres, en toute légèreté, pour rire ; cette excitation que je retrouve en travaillant avec Guillaume sur nos Histoires pédées. S’amuser. Je me rappelle aussi ma timidité : j’étais entré au Monte-en-l’Air en faisant semblant de chercher quelque chose, jusqu’à prendre mon courage à deux mains pour parler à un libraire et lui montrer mes petits livres. Il avait été drôlement chic avec moi : il ne les avait pas pris en dépôt, non, il les avait carrément achetés pour les mettre en rayon. J’étais fier. Ces petites choses agrafées, imprimées à cinquante exemplaires à la reprographie de la rue de Bretagne. Vous savez, la boutique qui fait le coin, en face de l’immeuble où habitait J.-E. à l’époque : c’était il y a une douzaine d’années, je n’étais pas vieux.