Je me souviens des pétoncles

Je me souviens de la traversée : c’était la première fois que je prenais le bateau. On franchissait le bras de mer en quinze minutes, c’était bref, mais c’était assez pour impressionner. On avait fait un tour sur l’île de Batz. Je me souviens que c’était plat, et qu’on n’avait pas marché très loin, parce qu’il fallait reprendre le bateau.

Je me souviens aussi du port, un matin. Ça devait être un autre jour : nous serions donc venus deux fois. Je me souviens des panneaux bilingues : « Rosko » en breton, d’accord. Mais « Roscoff » en français, vraiment ? Ça sonnait bizarre. Je ne crois pas avoir pensé : « ça sonne russe », mais quelque chose clochait, c’est sûr. Je ne crois pas, non plus, avoir demandé à mon grand-père s’il avait parlé breton dans son enfance.

On était au café. Il ne faisait pas beau. Nous, on avait sûrement pris un chocolat, j’avais neuf ans, Juline onze. Le grand-père, je ne sais pas ce qu’il buvait. Mais je n’ai pas oublié qu’il avait ouvert le couteau pliant (sans doute un Opinel) qu’il gardait toujours dans sa poche. Il piochait dans un sac plastique, plus ou moins caché sous la table : une pétoncle, tout juste achetée sur le port. Il l’ouvrait d’un coup de lame, et hop. Vivante. Juline et moi : dégoûtés, vous pensez. Lui : il recommençait. Amusé, vous pensez.

Je me souviens des blagues du grand-père. Mais cet été-là, il n’en faisait pas trop. On ne riait pas beaucoup. C’était la première fois qu’il nous emmenait en Bretagne, chez cette grand-tante que nous ne connaissions pas. Car cet été-là, on n’aurait pas pu passer les vacances chez lui comme d’habitude. Il manquait notre père, il manquait notre grand-mère. Alors, seulement nous avec lui, ç’aurait été trop triste. On n’aurait vu que les places vides, à table avec nous. On n’aurait vu que les fantômes. Vous n’y pensez pas. Quelqu’un avait donc pensé : la Bretagne.

Je me souviens de Roscoff, car c’était l’une des escapades de ces trois longues semaines passées à Milinou, dans la maison de la grand-tante. C’était un été tellement triste, mais c’était beau d’une autre façon. Parce que c’était la tentative de s’accrocher à des liens plus anciens, plus lointains, alors que les plus proches venaient de disparaître.

Je ne me souviens pas de l’allure des maisons, de la forme de la ville. Je les découvre aujourd’hui : c’est beau cette pierre grise, c’est exactement ce que j’aime. Depuis la rue, dans les vitrines des restaurants chics, les homards attendant la mort dans leur aquarium. Je me souviens des pétoncles crues ouvertes à l’Opinel : un coup de lame, et hop. Et le grand-père au café qui recommençait, en loucedé, comme s’il ne pouvait pas s’en passer. On n’était pas dupes : c’était pour nous amuser, pour nous faire plaisir, pour nous laisser un souvenir.

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