Ça fait toc-toc quand je bouge la tête. Je ne m’en aperçois pas. Je suis à fond dans mon truc. Absorbé. Je n’oublie pas de regarder les gens (ils ont l’air intéressés), mais je n’écoute pas, moi, le bruit que je fais. J’ai mes livres étalés sur la table et je pioche dedans les citations que je lis, que je tisse, pendant quinze minutes. Plus tôt au téléphone j’ai dit à Pierre : « C’est un collage », alors il a répondu : « Toi aussi tu fais des collages. » Pourtant, ce qu’il fait lui et ce que je fais moi ne se ressemblent pas (je prononce des phrases dans l’espace tandis qu’il découpe et assemble du papier), mais on appelle nos trucs avec le même mot parce que les mots sont la face visible du gros iceberg de nos pensées profondes et que, dans le profond, on se ressemble beaucoup. Je fais mon numéro sur la scène de la salle Stravinsky de l’Ircam, quinze minutes, avec Thierry à côté de moi et Anne en face, au premier rang : je la regarde de temps en temps, surtout quand je parle d’elle. Elle ne se doutait pas de ce que je dirais à propos de son livre et de sa démarche d’écrivaine en général. Et lui faire plaisir, ça fait partie de mon plaisir de cette soirée. Faire plaisir aux gens : d’abord à Thierry qui donne beaucoup d’épaisseur à ma vie littéraire en m’embarquant dans ses projets, et aux gens de la BPI qui nous ont invités : j’espère toujours que mes hôtes ne regretteront pas leur geste. Qu’ils ne penseront pas : « Bon, il a fait le job, mais c’était pas ouf. » Même si je ne prétends pas être génial, j’aimerais qu’on pense de moi que je me suis donné du mal, que je me suis investi, que j’ai été généreux. Quand j’ai fini, je sors de scène, je m’assois dans la salle pendant la projection de la vidéo, et le régisseur s’approche subrepticement : il vient ajuster mon micro : il dit que ma boucle d’oreille tape contre la tige, c’est ça qui fait toc-toc. Je n’avais rien entendu. Si on avait su, on aurait mis le micro à droite. Plus tard, Jean-Eudes me dit qu’il s’est d’abord demandé d’où venait le bruit, puis qu’il a remarqué que c’était synchronisé avec les mouvements de ma tête, alors il m’a commandé par télépathie de ne pas trop bouger, mais ça ne marchait pas. Quand je parle, je bouge. Jean-Eudes était presque au fond de la salle, avec Juline et Pierre. Et puis Christophe. Christophe m’a dit des trucs hyper gentils après. Puis il est reparti chez lui à pied, parce que les métros étaient en grève. « Me faire ça à moi ! », comme dit Zazie dans Zazie dans le métro. Se mettre en grève justement aujourd’hui, alors que j’avais cette soirée ! Je ne suis pas allé en manif. J’y vais de plus en plus rarement. Les flics me font peur. J’ai traversé le cortège en sortant de chez moi à 16 heures. Mais, avant de voir les jolies gueules des manifestants sur le boulevard Voltaire, j’ai dû me coltiner les sales bobines de dizaines de flics en armure : mon avenue était la base arrière des troupes patibulaires, les gros flingues en main, les camions blindés alignés tête-à-cul sur cent mètres, le moteur qui tourne. Bienvenue dans la zone de libre expression politique. Sur le terrain de l’intimidation, je leur donne raison : avec moi, ils gagnent à tous les coups. Je flippe, je baisse la tête, je traverse le plus vite possible « l’insupportable horreur des boulevards à flics, Haussmann, Magenta ; Charonne. » La fin de cette phrase vient d’Un homme qui dort. Cette fois je vous le signale, mais souvent je ne dis rien. Des phrases que j’ai lues cent fois, je les ai digérées et elles ressortent comme si elles étaient de moi : c’était l’objet de mon piochage-collage d’hier soir à propos de Georges Perec. La salle était quasi pleine, preuve d’une grande motivation de notre brave public qui n’a pas craint de venir à pied ou à vélo — ou bien, peut-être qu’ils habitent tous le quartier, qui sait ? J’ignore qui ils sont. Voilà une nouveauté dans ma vie, déjà constatée à Nantes en juin dernier : parler de mon travail devant des gens qui ne me connaissent pas, qui ne sont ni mes amis ni les amis de mes amis (pourtant ô combien j’aime avoir des amis), venus pour des raisons strictement littéraires : le sujet de la causerie les intéresse, wow, quel miracle. Je dis ça à Pierre, le soir, quand tout est terminé. Je lui parle de cet homme que j’avais déjà vu au Café de la Mairie l’an dernier, puis à ma lecture dessinée à Villetaneuse, et qui tout à l’heure m’a dit : « J’ai enchaîné deux grands écrivains aujourd’hui, Mauvignier aux Cahiers de Colette à 18 heures, et la soirée Perec ici juste après. » Un assidu. Le lecteur curieux (espèce rare et recherchée). Et puis les fidèles archi-fidèles : ceux que j’aime et qui m’aiment. Au dîner (les pizzas ne sont pas dingues, mais je m’attendais à pire) nous sommes huit. Quelqu’une me demande, à propos de Jean-Eudes et Juline et Pierre : « Ce sont tes amis ? ou des nouveaux amis de ce soir ? » La chose serait charmante : des amitiés toutes neuves, nées au sortir de la salle Stravinsky, le nez dans les treize bouquins de la collection « Perec 53 ». Jolie scène. Mais, nenni. Je souris. Juline répond à ma place : « Il faut deviner. » Et moi, bêtement, je me sens piégé par cette question — pourtant la plus innocente du monde. Très facile de répondre que Juline est ma sœur. Mais Jean-Eudes et Pierre ? Jean-Eudes seul, j’aurais répondu du tac au tac. Mais lui, accompagné de Pierre ? Dire que l’un est mon amoureux et l’autre un ami ? C’est faux. Que les deux sont mes amoureux ? Ça sonne absurde : ce serait comme les mettre dans le même sac, alors que nos relations et sentiments n’ont rien à voir. J’hésite. L’enjeu est pour moi, absolument pas pour mon interlocutrice à la bienveillante curiosité, qui ne sera bouleversée en aucun cas par ma réponse. Je voudrais ne créer aucune hiérarchie. Trouver les mots qui rendraient compte de la singularité de chaque histoire, de chaque personne. Je voudrais abolir les étiquettes. Dire seulement : « C’est Jean-Eudes » et « c’est Pierre », car il n’y a rien d’autre à dire — ou alors, il y aurait mille choses à dire. Dire que Juline est « ma sœur » ne raconte rien de notre passé partagé, de notre intimité présente. Alors, dire « mon ami » (ambigu) ou « mon copain » (on n’a plus quinze ans) ou « mon compagnon » (Jean-Eudes trouve que ça fait chien) ou « mon mari » (quel ennui) ou quoi encore ? Je m’empêtre dans une phrase cheloue qui a le mérite d’être purement objective : « On vit ensemble. » Puis, me tournant vers Pierre : « Pierre est mon ami aussi. » J’ai dit « aussi ». Voilà, c’est réglé. On s’en contentera.
