Habiter à Montauban

À Paris, j’ai pris le train pour Toulouse ; il est passé à Montauban sans s’arrêter. Puis, à Toulouse, j’ai pris le train pour Paris. Et je me suis arrêté à Montauban.

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Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

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Regarder avant, regarder après

« Votre collège, vu d’en haut, a la forme d’une colombe qui déploie ses ailes : vous le saviez ? ». Certains élèves disent que oui, d’autres ne disent rien. Le guide explique que le collège Elsa-Triolet est paré de briques, mais qu’en dessous il est construit en béton. « On le voit là où c’est abîmé ». L’illusion qui commence à craquer. Regarder dessous, regarder derrière. Regarder avant et après. C’est ce qu’on a fait ce matin. Le guide, S., nous a montré Saint-Denis. Aux élèves, aux profs (monsieur P. et monsieur G., car les profs n’ont jamais de prénom), à M. et à moi.

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On était dans le 17e

On aurait voulu une boulangerie : on commençait à avoir un petit creux, et on pensait à la boulangère d’Éric Rohmer, rue Lebouteux. On lui aurait demandé un sablé nature. Depuis belle lurette, sans doute, la boulangère de Monceau a pris sa retraite, à supposer qu’elle ait existé un jour – avec le cinéma, comment savoir ? J’ai confiance dans Henri Calet : les choses qu’il décrit, lui, ont existé. C’est un peu à cause de lui que nous sommes venus dans le 17e arrondissement ce dimanche : on venait de lire Les grandes largeurs. Il parcourt les avenues de son enfance – petit garçon pauvre dans les quartiers bourgeois, quartiers dessinés au cordeau, divisés par ces lignes droites en quartiers d’orange, ou en quartiers de noblesse. Il décrit le château des Ternes, dans lequel un porche a été découpé, pour faire passer une rue en plein dedans – une rue bien droite, naturellement. On n’a pas étés voir le château des Ternes. On a pris des boulevards, des avenues, des voies immenses. Je n’ai pas admiré leurs grandes largeurs : j’ai protesté contre leurs dimensions qui ne collent pas à mon corps, à ma façon d’habiter ma ville. Elles se ressemblent toutes, ces avenues. Je vous mets au défi de reconnaître l’avenue de Villiers du boulevard Malesherbes. Mêmes façades uniformes, même absence de boutiques. Même absence de vie. Même fracas des voitures rapides franchissant leurs grandes largeurs, seuls objets animés dans ces quartiers morts. Il faut dire que c’était dimanche – mais le dimanche, du côté de chez nous, n’est pas mort. Les gens sont au café, au cinéma.

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Est-ce une métaphore ?

Je suis le genre de personne qui aime bien les bananes, mais qui n’en achète jamais parce que ça vient du bout du monde. Il y a des tas de fruits et de légumes formidables à côté de chez moi que je ne connais pas, et qui sont aussi bons que la mangue ou l’ananas, sans doute. C’est un peu extrême, je me dis parfois. Ne pas acheter de pommes du Chili parce qu’il y en a tout près d’ici, certes, c’est du bon sens, mais se priver de bananes, c’est peut-être exagéré. Je ne sais même pas dans quelles proportions ça pollue, un cargo de bananes – si ça se trouve, moins qu’un camion de pommes du Limousin. À la Biocoop, j’achète du riz de Camargue parce que c’est moins loin que la Thaïlande : certains diront que ce n’est pas le même riz, et je m’en fous : je n’ai pas l’ambition de devenir connaisseur, de comparer les arômes subtils de chaque variété, j’ai d’autres projets de vie. Je suis ce genre de personne, qui renonce aux bananes, mais qui boit du chocolat tous les matins et du café aux autres heures de la journée – et mon café n’est pas limousin, et mon chocolat ne pousse pas en Camargue. Alors ? Arrêter de consommer ces substances-là ? Même pas en rêve. Mais, en acheter moins ? Est-ce une bonne idée, ou est-ce idiot ? (laisser les questions en suspens ; ne pas y répondre soi-même ; faire confiance au lecteur pour comprendre seul)

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Il s’est exposé

Il regarde les bustes d’enfants si réels, leurs yeux ardents percés dans la matière, les surfaces délicates de la peau. Il les considère droit dans les yeux, à hauteur d’enfant, parce qu’il est un enfant : c’est un petit garçon très beau, silencieux et ébouriffé, curieux. Le voyant évoluer parmi les sculptures, je ne peux faire autrement que de le regarder de la même façon : comme une œuvre d’art. Puis, je prends conscience de ce regard-là et je me dis : « On ne dévisage pas les gens comme ça. » Puis : « Et pourquoi pas ? » On contemple bien ces têtes de bronze et de terre cuite, aussi vraies que des vraies ; on peut faire la même chose avec les têtes vivantes : je n’ai pas envie de faire de différence.

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Combien, parmi eux

J’ai déjà quelques minutes de retard, mais je ne me presse pas. Je voudrais faire un détour. Je me dis : « Que je sois là ou pas, ça ne change rien, ils n’ont pas besoin de moi ». Mais, j’arrive devant le bar, et ce serait trop étrange de ne pas entrer. Le bar est au fond de la cour, il y a du monde dans la cour, mais personne que je connaisse. Et ça y est, je sens le truc arriver : je suis sur le point de faire demi-tour. Déjà. Et je me dis : là, ce ne serait plus étrange, ce serait idiot. Alors, j’entre. Et je ne reconnais pas les gens qui sont là. Je vais même à l’étage, pour voir : pas mieux. Un escalier descend, que je n’emprunte pas : dans ma tête, quelque chose suggère : « Ils doivent être en bas », et autre chose proteste : « Je ne les ai pas trouvés, ils ne doivent pas être arrivés ». Alors, je sors du bar, je fais quelques pas dans la rue. J’ai envie de me barrer. Non, pas envie : j’ai besoin, j’éprouve cette pulsion de me barrer. Dans ma tête, entre moi et moi-même, mon excuse paraît valable : « Je suis venu, il n’y avait personne, alors je suis parti ». Mais, dans le monde extérieur à ma tête, je sais que le prétexte ne tient pas. Il est impossible qu’ils ne soient pas là : je suis déjà en retard et P. a invité un tas de gens. Surtout, dès ce matin, j’avais anticipé le truc, la pulsion. J’avais dit à L. : « On se voit ce soir à l’anniversaire de P. », et on avait convenu de l’heure à laquelle on arriverait. À P. lui-même, j’ai confirmé ma présence. Dans l’après-midi, rencontrant F. par hasard, je lui ai carrément proposé de se joindre à nous, alors qu’il ne connaît pas ces amis-là. Je sais très bien pourquoi j’ai envoyé ces signaux, tendu ces perches : pour m’empêcher de me défiler au dernier moment. Pour être attendu. Je fais les cent pas dans la rue, je m’empêche de fuir. Combien de fois ai-je fait cela ? Et voilà, je reçois un message de L. qui dit : « Je suis arrivé, vous êtes où ? » Je comprends que lui aussi est entré dans le bar sans comprendre que la fête avait lieu en bas, à la cave. Je suis piégé (par moi-même) : je n’ai pas le droit ne pas répondre à L., de le laisser tout seul. J’entre dans le bar.

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La boîte en bois et la boîte en carton (le retour)

J’avais choisi quatre photos d’inconnus. J’avais décidé que ces quatre inconnus seraient un seul et même homme, mais que cet homme resterait un mystère : il s’agissait d’inventer sa vie et de regretter de ne pas mieux le connaître. J’avais écrit cette nouvelle : La boîte en bois et la boîte en carton, parue en 2017 dans la revue Squeeze. Elle est toujours en ligne, ici.

Voilà ma nouvelle qui reparaît en compagnie de vingt autres dans ce Sacré numéro hors-série de la revue : c’est un gros volume, la couverture est belle, c’est une anthologie que je suis en train de lire. Le sommaire et la liste des auteurs, c’est ici !

Je suis pittoresque

Elle m’a pris en photo. Carrément. Parce que la cour où j’habite est jolie et qu’elle photographiait la cour, et que, moi, j’étais au milieu de cette cour, sortant de mon escalier. J’étais juste en face d’elle et elle m’a pris en photo, oui. Déjà qu’ils ne disent jamais bonjour, les touristes de ma cour (car nous ne sommes pas des êtres humains : nous sommes seulement des objets, meublant le décor qu’ils sont venus consommer), maintenant ils nous prennent en photo. Bon. Cela faisait longtemps déjà qu’ils photographiaient les fenêtres fleuries, les toits de zinc, les pavés gris et les chats en goguette : alors, poursuivant la logique, pourquoi ne pas me photographier, moi ? Un Parisien dans une cour : comme c’est pittoresque !

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Il ne rêve pas exactement de ce fantôme-là

Souvent, dans ses annotations, il me demande : « Utile ? » – et la réponse est dans la question. Je me rends à l’évidence : ce petit bout de phrase est superflu. Alors, je le coupe. Guillaume a l’œil pour dénicher les mots en trop. Plusieurs fois, en lisant ses commentaires, j’ai commencé par râler : « Il exagère, j’aime bien ce truc-là, je voudrais le garder », et je retourne le problème dans ma tête, et je finis par conclure : « Il a raison ». Il me dit : « Fais confiance au lecteur », car celui-ci est plus malin qu’on le croit. Et aussi pour me dire que mon truc n’est pas si mal écrit et, donc, que le lecteur a déjà tout compris. Inutile de lui répéter les choses, de tout expliciter.

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