Merci à Delphine Blanchard pour sa lecture de Je connaîtrai Luçon : je suis rentré à Paris, mais grâce à ce livre et grâce à son article dans Ouest France, je suis encore un peu en Vendée – sur le fameux vélo.
Pendant le récent salon de l’Autre Livre, Cyrille Latour a tourné cette vidéo de moi, présentant Le héros et les autres. Elle rejoint la petite collection qu’il a réalisée avec d’autres membres de la bande Lunatique : Jérôme Deneubourg, Benoît Fourchard et lui-même.
Il faudrait fuir. Mais le bord du cadre s’approche, les ombres se font plus denses, c’est un piège. Des silhouettes noires aux ramifications dérisoires : ils sont rabougris, les arbres. Les montagnes, au-delà, ne paient pas de mine. Elles sont avachies. Usées. Leur ligne, seul horizon, crée l’illusion que le paysage n’est pas vide. Pour cette raison je les hais : je leur en veux de mentir, car la lande est sèche, morne, et s’étendrait à perte de vue s’il n’y avait ces sommets mesquins. La route coupe en deux l’étendue sinistre et mène, peut-être, vers ces plateaux distants. Je n’en sais rien. Je connais seulement le village, ramassis de maisons basses le long du ruban d’asphalte.
Je me souviens de la traversée de la Seine, puis de la côte, puis des quatre ou cinq volées de marches pour arriver à Saint-Germain. Je me souviens de la maison de la presse, fermée, puis transformée en boutique de fringues. Je me souviens de la viennoise au chocolat, que je préférais à tout autre goûter car c’était le plus gros. Je me souviens des carreaux bleus sur la façade de l’hôpital où ma mère disait que j’étais né. Je me souviens de l’Univers du livre. Je me souviens du nom « Soubise » prononcé par d’autres lycéens, et du prix effarant des consommations à la terrasse dudit. Je me souviens des BD d’occasion achetées à la Marque jaune pour trente-cinq francs, puis, l’année d’après, pour cinq euros trente-cinq. Je me souviens de la file d’attente du cinéma qui gênait les gens qui entraient et sortaient du café. Je me souviens des briques rouges peintes en trompe-l’œil sur les murs du château. Je me souviens de la Dame de Brassempouy. Je me souviens des panneaux qui indiquaient deux directions opposées : « Poissy » et « Pologne ». Je me souviens de ce texte écrit il y a quelques années et que je publie ici : « Le domaine ».
« Je suis venu, déjà, il y a quelques mois, pour chercher la case de Maurice. Maurice est mort en 1934, il est un de mes ancêtres, et aussi le fils de Jules. Jules, c’est celui qui habitait dans la rue des Batailles, qui a disparu sous le Second Empire. Jules, qui a disparu à son tour sans laisser d’adresse, et dont l’acte administratif qui fait état de sa disparition a disparu, lui aussi, des rayonnages des Archives. Une histoire de trou, de manque. Une mise en abyme : ça m’avait plu. Maurice, je suis tombé sur lui comme ça, sans vraiment chercher. Il est né à Madrid, et j’ai vu qu’on l’avait mis dans une case du columbarium en 1934. J’aime bien le columbarium du Père-Lachaise, ces vies rangées, bien quadrillées. J’aimerais bien, un jour, être rangé moi aussi – dans la case 381, à côté de Georges Perec. Ce serait chouette. Et puis non : car, en fait, ce qui est beau, c’est que Georges Perec soit là avec sa famille et que, à sa droite, il y ait un mur : une impossibilité ; et, à sa gauche, une case vide. Une absence. Une case vide dont le numéro même est effacé : on peut seulement le déduire, en observant la succession dans laquelle il s’inscrit – et je pense à l’enseigne de coiffeur dans la rue Vilin, qui s’efface, puis réapparaît. Cette case vide, c’est une œuvre d’art, il ne faudrait pas l’occuper. »
Hier soir, j’ai eu un prix. C’était la remise du prix du roman gay, au centre LGBT, et j’ai eu la mention « prix du roman court » pour Le héros et les autres qui, ne nous le cachons pas, est un roman court. Et j’étais fier ! oui, je le dis franchement.
Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?
A.-L.,
de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié
l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était
très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont
dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a
dit : « une performance poétique ». Et moi, eh
bien, je n’ai rien vu : je lisais.
photo Guillaume Vissac
T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.
Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.
J’aime bien me trouver des points communs avec les gens que j’aime. Encore plus : avec les écrivains que j’admire. Avec René Crevel, j’en avais déjà plusieurs (je vous laisse trouver lesquels) et ça me suffisait. J’étais comblé. Puis, hier soir, il s’est passé quelque chose : j’ai montré cette photo à J.-E. – et J.-E. m’a dit : « Tu as le même maillot de bain que René Crevel ». Mais oui ! il a raison ! Et ce point commun n’était pas encore sur ma liste. Maintenant, il y est.
Louis Aragon et René Crevel en maillot de bain, 1923 (dans l’Album Aragon dans la Pléiade, par Jean Ristat)
Ça se passait jeudi prochain, c’est-à-dire à cette soirée, à la bibliothèque Saint-Éloi. Il y avait du monde dans la salle : des gens assis sur des chaises. Je ne voyais pas les visages, ce n’était pas cela qui était important. Je m’intéressais plutôt à la femme devant moi, qui interprétait mes paroles en langue des signes (en vrai, jeudi prochain, elle sera à mon côté, et non face à moi). J’ai commencé à lire un extrait de mon livre – elle a fait quelques gestes brefs. J’ai poursuivi ma lecture – elle n’a rien fait en réponse. Bizarre. J’ai lu quand même, inquiet, et j’ai levé souvent les yeux de ma page pour la surveiller – elle est restée les bras ballants. Là, c’est devenu vraiment inquiétant. Alors j’ai cessé de lire, je l’ai regardée dans les yeux. Je me suis dit, intérieurement : « Elle se fout de moi ». Mais, malgré le regard-qui-tue que je lui ai lancé, elle n’a pas moufté. Bon. Je l’ai tirée hors de cette pièce, hors des yeux et des oreilles de l’assistance : il fallait qu’on règle ça en privé.