Choses vues, Montauban

« Nous sommes un petit centre d’archives, nous n’avons que deux kilomètres de documents », dit K. en montrant les rayonnages. Moi, je trouve que c’est déjà pas mal, deux kilomètres. Parce qu’il s’agit seulement de l’épaisseur de ces papiers serrés les uns contre les autres – mais, si on voulait lire ces papiers, il faudrait les sortir des boîtes et les poser à plat sur une table. Et, si on les étalait tous côte-à-côte, alors quelle serait la surface de ce fonds d’archives ? En dizaines, centaines, ou milliers de kilomètres carrés ?

C’est le Pôle Mémoire de Montauban qui m’accueillera en résidence, au printemps. Alors, ce matin, j’ai droit à une visite particulière des trois entités qui composent ce lieu : les archives municipales, la bibliothèque patrimoniale, le musée de la résistance et du combattant. « L’idée, c’est juste de me frustrer, puis de me renvoyer à Paris, c’est ça ? » On me répond en substance que, oui, c’est l’idée. Je survole donc les collections à toute vitesse pour avoir une idée vague de ce qu’elles renferment, puis je laisserai mariner tout ça pendant deux mois dans le bouillon de mon crâne – machine à fantasmes. Et je reviendrai pour m’immerger pour de bon, pendant dix semaines. Et là, j’aurai le droit de tout voir, je m’émerveillerai de tout, je serai comme un môme dans un magasin de jouets – et, comme à un môme, on me dira parfois : « ne touche pas à ça ! »

J’ai vu des photos de Pétain en visite officielle à Montauban. J’ai vu des dessins réalisés dans le camp d’internement de Septfonds. J’ai lu l’histoire de Louis Sabatié, l’étudiant qui a pris le maquis et qui est mort fusillé par la milice. J’ai vu le livret scolaire et la carte d’abonnement SCNF de Louis Sabatié. J’ai appris que Manuel Azaña, le président de la République espagnole exilé en France, était mort en 1940 dans l’hôtel où je dors ce soir. J’ai vu une mitraillette et du matériel d’imprimeur ayant appartenu à la Résistance. J’ai vu de petits objets fabriqués par des femmes déportées à Ravensbrück pour servir de monnaie d’échange.

J’ai vu des affiches annonçant le passage de Buffalo Bill à Montauban. J’ai vu le registre traçant les déplacements des nomades forains, qui précise en face du nom d’une certaine Mme Vargas : « exhibe un décapité parlant ». J’ai vu le récépissé du transport par la SCNF de la dépouille de l’éléphant du cirque Pinder, à destination du Muséum de Montauban. J’ai vu une gravure du Colisée fantasmé par Piranèse.

J’ai déplié les volets d’un large plan, démontrant la nécessité de prolonger le canal du Midi « jusqu’à la rivière de Tarn à Montauban ». J’ai vu les dessins d’élévation d’un projet de bains-douches pour le quartier Sapiac. J’ai vu des centaines de boîtes de toutes les couleurs ayant contenu des photos sur plaques de verre, désormais conservées dans d’autres boîtes (mais on a gardé ces vieux emballages parce qu’ils sont jolis). J’ai vu un livre de Clément-Marot imprimé à Charenton, alors j’ai envoyé la photo à J.-M., qui est né à Montauban, qui a rencontré J.-E. au lycée Clément-Marot de Cahors, et qui habite maintenant à Charenton, parce qu’un tel alignement de planètes ne s’observe pas tous les jours (il m’a demandé de voler ce livre, mais je n’ai pas promis de le faire). J’ai vu un manuscrit sur parchemin, protégé par une reliure en bois clouté, genre porte de prison. J’ai vu deux incunables qui m’ont rappelé les grimoires de l’école Estienne, que la bibliothécaire nous montrait seulement si notre prof insistait lourdement pour qu’ils sortent du coffre-fort. J’ai vu des livres du XVIIIe siècle dévorés par des insectes appelés vrillettes qui, visiblement, s’y connaissent en bibliophilie.

Le thème de la résidence, c’est : « tisser la mémoire, une histoire sans fin ». On a pourtant mis fin à cette visite, parce qu’il fallait déjeuner. Et, ensuite, rencontrer un tas de gens très motivés (les « partenaires » de la résidence) pour tendre des perches, les saisir, dire tout ce qu’on aimerait faire pendant ma résidence. Travailler, quoi.

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