Ils se sont laissés porter

Je reconnais aussitôt ce jeu. C’est un garage automobile à monter soi-même : des parois en plastique assemblées par pression dans des plaques grises figurant un plancher. Et des fenêtres, vachement réalistes. Sur les pompes à essence, ce logo en coquillage d’une compagnie connue. Quatre bonshommes arborent le même logo : les pompistes. Et puis, deux bonshommes aux cheveux roses (c’est-à-dire : couleur de la peau, parce que leur crâne n’est pas peint) : ceux-là, j’ai envie de les garder. Alors, J. me dit : « Tu peux les prendre, ils ne font pas partie du garage, et le jeu n’est pas complet de toute façon ». Les pièces sont contenues dans une grande boîte plate en carton, la boîte d’un puzzle représentant Jour et Nuit de M. C. Escher. De cette image-là, je me souviens bien. Quant aux bonshommes, aux voitures, aux maisons préfabriquées, quand J. me les a montrés, elle m’a dit : « Bien sûr, tu te rappelles, parce que c’était le seul jeu qu’on avait à Paris ». Elle a dit : à Paris.

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Une histoire de cœur

Il y avait d’abord cette histoire de bilan, où la sécu me voulait du bien : « on va observer votre corps pour voir si tout va bien ». J’avais trouvé ça plutôt naze, je l’avais dit. Puis, j’ai reçu les résultats par la poste et, sans surprise, c’est à l’avenant : un peu naze aussi.

C’est un rapport de quelques pages, à côté duquel une feuille d’impôts est un morceau de poésie pure. Ça commence par cette phrase :

« Le bilan ci-après ne montre pas, dans son ensemble, d’anomalies remarquables. »

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Ma boîte à moi

Je suis monté sur la chaise (la seule chaise) pour atteindre le levier rouge au-dessus de la porte d’entrée (la seule porte) et rouvrir l’eau. D’un coup, ça glougloute dans les tuyaux : voilà, la machine se remet en route. Je laisse couler un peu, ça crachote. J’emplis la bouilloire deux fois. D’abord, pour l’utiliser comme arrosoir (les trois plantes : un palmier qu’on m’a offert ; un truc exotique dont les graines viennent des serres d’Auteuil, qu’on m’a offert aussi, à l’époque ; une bouture que ma voisine avait en trop et que – ah oui, décidément – elle m’a offert). La deuxième fois, pour faire bouillir de l’eau. Et fabriquer un café avec.

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Poème rectangulaire

La piscine, ça a toujours ce côté fascinant et dégueu à la fois. Fascinant, parce que les corps (y compris les plus beaux) y sont presque nus, et en mouvement. Dégueu, parce que tous les corps (y compris les moins désirables) trempent dans la même eau, qu’ils digèrent et transpirent à travers toutes leurs porosités.

Il y a un truc un peu comme ça, dans Le héros et les autres :

« Martin observe de loin les corps souples, effilés, élastiques, qui courent au bord du bassin (alors que c’est interdit), qui se hissent à la force des bras sur l’échelle du plongeoir (comme si les marches ne servaient à rien), qui fendent la surface de l’eau (est-ce que ce sont toujours les mêmes gouttes qui glissent sur la peau de chacun ?), qui ressortent mouillés et galvanisés (les muscles aguerris par l’effort fourni).

[…]

L’eau bleue de la piscine le dégoûte : le corps de tout le monde y a trempé. Elle a été digérée et rejetée mille fois, et encore plus souvent par le dispositif de filtrage et ses additifs chimiques. »

Pour pousser un peu plus loin, quand j’ai vu que le thème de Dissonances était « impur », j’ai écrit un texte que j’ai appelé « Molécules ». Et, puisqu’une piscine c’est rectangulaire, eh bien, j’ai écrit un poème rectangulaire. En vers justifiés, quoi.

molécules

les copeaux détachés arrachés de la peau usée
râpée contre les carreaux les parois blanches
ça ne se voit pas à l’œil et pourtant je sais
le corps beau malgré eux malgré les fragments
les cellules renouvelées les débris et chutes
bouts de corps morts échappés du corps vivant
corps avalés digérés par les corps des autres

amas de molécules cellules déchets minuscules
les peaux les muscles les os de tout le monde
et dedans les siens bien assemblés tout beaux
beaux et forts comme lui car lui n’a pas peur
d’y tremper de mêler ce beau corps à la soupe
à la dégoûtation de la piscine tandis que moi
je n’y vais pas je surplombe je reste au bord

je le vois je le regarde je l’observe je veux
être lui ou être avec lui c’est la même chose
troquer contre mon corps un seul bout du sien
créer de la place en moi pour le faire entrer
pour avaler de lui ce qu’il ne me donnera pas
je devrai bien plonger à mon tour et me noyer
tacher le désir le tremper dans les molécules

Je viens de recevoir mon exemplaire de Dissonances, alors, je ne vais pas vous mentir, je ne l’ai pas encore lu. Mais pour le lire, vous, c’est là que ça se passe.

Luçon, c’est fini

N’est-ce pas étrange, qu’il fasse vingt degrés et un grand soleil, une semaine avant la Toussaint ? Quand j’étais à Luçon au printemps, déjà, on me disait que j’avais joui de conditions météorologiques exceptionnelles : il avait fait beau tout le temps. Cette fois, c’est l’automne et, ce matin, à la terrasse du café du Commerce, j’ai regretté une dernière fois d’avoir laissé mes lunettes de soleil à Paris. Je dis « une dernière fois », parce que ce n’est pas la première (j’ai été ébloui, à plusieurs reprises, par les lumières d’ici), et parce qu’il n’y en aura plus d’autre ensuite : c’est ce matin que je boucle ma valise.

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En corps et en images

« Le son est bon : on garde les réglages comme ça, dit A.
— Mais il y a un bruit bizarre, pourtant, un truc qui grésille ! je dis.
— C’est le micro qui frotte sur ta barbe. »

Ce sont des astuces qu’on ne connaît pas, quand on débute. Forcément. C’est la première fois que je suis sur scène, avec un micro et des lumières, et c’est autre chose que les petits bouts de lecture que j’ai déjà eu l’occasion de faire ici ou là. Cette fois, c’est un spectacle.

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Jour de fête pour l’escargot (festina lente)

J’avais pensé : « Ce dimanche, j’irai me promener à Nantes ». Ce petit festival littéraire auquel participe Thierry aurait été l’occasion faisant le larron. J’aurais pris le train tôt, j’aurais fait un tour au jardin des Plantes, j’aurais grignoté quelque chose sur le pouce, j’aurais traversé la ville en me perdant un peu, de façon à arriver juste à temps pour cette lecture qui m’intéressait. Ç’aurait été bien. Mais la ligne de train que j’aurais dû emprunter n’est pas fiable : c’est le Bordeaux-Nantes – vous savez, un tronçon du feu Vintimille-Brest – et, souvent, il ne circule pas. C’est ce qui arrive ce dimanche, allez savoir pourquoi.

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Je serai tout nu

Presque personne n’a lu Les présents. Quatre personnes, seulement. Le premier, c’est J.-E., parce que tout ce que je fais (et tout ce que je suis) le concerne : on s’aime, on partage tout, c’est comme ça. La deuxième, c’est J., parce que le personnage des Présents a une sorte d’air de famille avec moi-même, et qu’il a des parents qui ressemblent drôlement aux miens et, donc, aux siens : son regard est précieux (indispensable) sur ce texte-là. Le troisième, c’est ce garçon qui comprend mes intentions lorsque j’écris, et qui m’aide mettre de l’ordre dans mes idées, à aller plus loin, à faire mieux avec lui que tout seul – l’éditeur, quoi. Et le quatrième, eh bien, c’est Benjamin ! qui va inventer des images sur mes mots. Pour le redire en bref : il n’y a pas grand monde qui l’a lu, ce manuscrit. C’est une petite chose fragile, qui sort de l’œuf. Et il contient beaucoup de moi, comme tout ce que je fais. Je ne sais pas faire les choses avec détachement, je fonce toujours tête baissée. Alors, mardi soir, en lisant des extraits de ce travail, je serai tout nu.

Ça m’intimide un peu, mais ça m’excite aussi. J’aime bien ça, être tout nu. J’ai l’impression d’être comme ça tout le temps, en fait : incapable de dissimuler au monde les choses qui comptent pour moi – et ce qui compte, ce sont les sentiments, les émotions et les idées : ce que j’ai de plus intime. Des choses que tout le monde voit, donc, pour peu qu’on cherche à le voir. Ma coquille est transparente, on en perçoit distinctement l’intérieur qui bat, qui palpite. C’est comme ça que je me représente mon corps, en pensée. Autant dire que, comparée à cette exhibition permanente, l’idée de me retrouver nu sur scène mardi prochain, ça ne me paraît pas exceptionnel.

On a parlé de ça, hier, lors de cette après-midi avec des profs, à la salle des fêtes de Luçon. C’était une formation où l’on causait de « comment inviter un auteur dans sa classe ». Je rapportais certaines de mes expériences. Je disais que j’étais capable, au pire, de débarquer dans une classe qui n’avait pas été préparée, afin de répondre aux questions stéréotypées des élèves et de faire le job. Mais que c’était trop con de travailler ainsi. Que les vraies belles expériences, c’est quand les mômes sont aussi préparés que moi, et qu’on peut vraiment faire connaissance. J’ai parlé de cette fois magique de Thiais, qui avait été particulièrement intense : ils avaient lu Le héros et les autres et en avaient déjà longuement parlé entre eux. Autrement dit, ils connaissaient tout de moi : mes émotions, mes goûts, un certain rapport à l’espace, mon fantasme d’amitié totale et cette fameuse histoire de désir mimétique – tout, quoi. Je suis donc arrivé dans la classe déjà tout nu. Les barrières étaient abolies, on a pu s’épargner les échanges préalables de banalités. On a pu aborder tout de suite les sujets importants dans nos vies : la littérature, l’amour, la mort. C’était fou. Et j’ai compris que pendant cette séance, je n’étais pas le seul à m’exposer de façon si impudique. Les jeunes gens qui osaient dire devant les autres « voilà comment j’ai compris tel passage du livre » (ce qui signifie : « voilà mon interprétation, à l’aune de mes propres représentations et des sentiments que j’ai projetés dans ma lecture »), ces jeunes gens-là ont osé parler d’eux-mêmes, intimement.

Dans une autre classe, un autre établissement. Un garçon qui avait tenu à me dire qu’il avait été touché par mon livre. Et qui, porté par son enthousiasme, avait enregistré un petit reportage pour la radio scolaire, au sujet de mon livre et de ma venue – c’était beau comme tout. Et ce garçon-là, aussitôt après, demandant à son prof de supprimer le reportage déjà publié – ce garçon qui a eu le sentiment de s’être trop exposé en partageant son émotion, et qui n’osait plus l’afficher aussi ouvertement. Ce garçon, alors, qui a éprouve ceci : que la lecture, c’est aussi intime que l’écriture. C’était beau, de faire cette expérience, aussi.

Pourquoi, dans mon amitié avec G., cette impression de se comprendre et de se connaître si bien, dès la première fois que nous nous sommes rencontrés ? Parce qu’il m’avait lu, et que je l’avais lu. On ne s’était certes pas rencontrés, mais on connaissait déjà la part la plus importante de l’autre. Un regard sur les êtres et les choses, des souvenirs, des fantasmes. On était tout nus.

Passerage de Luçon

Il est beau, ce terrain vague luçonnesque, à deux pas de « chez moi ». Un tas de caillasse, un beau « merdier » (c’est le mot que j’utilise dans Passerage des décombres) avec des trucs qui poussent dedans. C’était l’occasion de faire cette vidéo.

Je suis à peu près sûr que ces plantes-là ne sont pas des Lepidium ruderale, mais c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas. Le terrain vague que j’avais sous les yeux en écrivant ça, à l’époque, il a disparu. Et si d’aventure cette vidéo vous donnait envie de connaître mon Passerage en entier, eh bien, le livre est toujours ici !

Cent soixante-dix mots par minute

Lire Les présents en public : l’idée est simple, a priori. L’ennui, c’est que Les présents est un roman. C’est long, un roman. J’ai passé une bonne partie de la journée d’hier à déclamer tout seul dans ma chambre, à m’enregistrer et à me chronométrer. Dans les moins pires de mes essais (ceux où ma voix est à la fois agréable et expressive et intelligible), j’ai calculé que mon débit moyen était de cent soixante-dix mots par minute. Alors, si je lisais l’ensemble du roman, il nous faudrait six heures et demie – sans pause. Il n’est évidemment pas question d’infliger cela à qui que ce soit – et surtout pas à moi-même.

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