Je n’ai rien vu

Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?

A.-L., de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a dit : « une performance poétique ». Et moi, eh bien, je n’ai rien vu : je lisais.

photo Guillaume Vissac

T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.

Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.

Les points communs

J’aime bien me trouver des points communs avec les gens que j’aime. Encore plus : avec les écrivains que j’admire. Avec René Crevel, j’en avais déjà plusieurs (je vous laisse trouver lesquels) et ça me suffisait. J’étais comblé. Puis, hier soir, il s’est passé quelque chose : j’ai montré cette photo à J.-E. – et J.-E. m’a dit : « Tu as le même maillot de bain que René Crevel ». Mais oui ! il a raison ! Et ce point commun n’était pas encore sur ma liste. Maintenant, il y est.

Louis Aragon et René Crevel en maillot de bain, 1923
(dans l’Album Aragon dans la Pléiade, par Jean Ristat)

Quand il se passera quelque chose

Ça se passait jeudi prochain, c’est-à-dire à cette soirée, à la bibliothèque Saint-Éloi. Il y avait du monde dans la salle : des gens assis sur des chaises. Je ne voyais pas les visages, ce n’était pas cela qui était important. Je m’intéressais plutôt à la femme devant moi, qui interprétait mes paroles en langue des signes (en vrai, jeudi prochain, elle sera à mon côté, et non face à moi). J’ai commencé à lire un extrait de mon livre – elle a fait quelques gestes brefs. J’ai poursuivi ma lecture – elle n’a rien fait en réponse. Bizarre. J’ai lu quand même, inquiet, et j’ai levé souvent les yeux de ma page pour la surveiller – elle est restée les bras ballants. Là, c’est devenu vraiment inquiétant. Alors j’ai cessé de lire, je l’ai regardée dans les yeux. Je me suis dit, intérieurement : « Elle se fout de moi ». Mais, malgré le regard-qui-tue que je lui ai lancé, elle n’a pas moufté. Bon. Je l’ai tirée hors de cette pièce, hors des yeux et des oreilles de l’assistance : il fallait qu’on règle ça en privé.

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Ils se sont laissés porter

Je reconnais aussitôt ce jeu. C’est un garage automobile à monter soi-même : des parois en plastique assemblées par pression dans des plaques grises figurant un plancher. Et des fenêtres, vachement réalistes. Sur les pompes à essence, ce logo en coquillage d’une compagnie connue. Quatre bonshommes arborent le même logo : les pompistes. Et puis, deux bonshommes aux cheveux roses (c’est-à-dire : couleur de la peau, parce que leur crâne n’est pas peint) : ceux-là, j’ai envie de les garder. Alors, J. me dit : « Tu peux les prendre, ils ne font pas partie du garage, et le jeu n’est pas complet de toute façon ». Les pièces sont contenues dans une grande boîte plate en carton, la boîte d’un puzzle représentant Jour et Nuit de M. C. Escher. De cette image-là, je me souviens bien. Quant aux bonshommes, aux voitures, aux maisons préfabriquées, quand J. me les a montrés, elle m’a dit : « Bien sûr, tu te rappelles, parce que c’était le seul jeu qu’on avait à Paris ». Elle a dit : à Paris.

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Une histoire de cœur

Il y avait d’abord cette histoire de bilan, où la sécu me voulait du bien : « on va observer votre corps pour voir si tout va bien ». J’avais trouvé ça plutôt naze, je l’avais dit. Puis, j’ai reçu les résultats par la poste et, sans surprise, c’est à l’avenant : un peu naze aussi.

C’est un rapport de quelques pages, à côté duquel une feuille d’impôts est un morceau de poésie pure. Ça commence par cette phrase :

« Le bilan ci-après ne montre pas, dans son ensemble, d’anomalies remarquables. »

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Ma boîte à moi

Je suis monté sur la chaise (la seule chaise) pour atteindre le levier rouge au-dessus de la porte d’entrée (la seule porte) et rouvrir l’eau. D’un coup, ça glougloute dans les tuyaux : voilà, la machine se remet en route. Je laisse couler un peu, ça crachote. J’emplis la bouilloire deux fois. D’abord, pour l’utiliser comme arrosoir (les trois plantes : un palmier qu’on m’a offert ; un truc exotique dont les graines viennent des serres d’Auteuil, qu’on m’a offert aussi, à l’époque ; une bouture que ma voisine avait en trop et que – ah oui, décidément – elle m’a offert). La deuxième fois, pour faire bouillir de l’eau. Et fabriquer un café avec.

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Poème rectangulaire

La piscine, ça a toujours ce côté fascinant et dégueu à la fois. Fascinant, parce que les corps (y compris les plus beaux) y sont presque nus, et en mouvement. Dégueu, parce que tous les corps (y compris les moins désirables) trempent dans la même eau, qu’ils digèrent et transpirent à travers toutes leurs porosités.

Il y a un truc un peu comme ça, dans Le héros et les autres :

« Martin observe de loin les corps souples, effilés, élastiques, qui courent au bord du bassin (alors que c’est interdit), qui se hissent à la force des bras sur l’échelle du plongeoir (comme si les marches ne servaient à rien), qui fendent la surface de l’eau (est-ce que ce sont toujours les mêmes gouttes qui glissent sur la peau de chacun ?), qui ressortent mouillés et galvanisés (les muscles aguerris par l’effort fourni).

[…]

L’eau bleue de la piscine le dégoûte : le corps de tout le monde y a trempé. Elle a été digérée et rejetée mille fois, et encore plus souvent par le dispositif de filtrage et ses additifs chimiques. »

Pour pousser un peu plus loin, quand j’ai vu que le thème de Dissonances était « impur », j’ai écrit un texte que j’ai appelé « Molécules ». Et, puisqu’une piscine c’est rectangulaire, eh bien, j’ai écrit un poème rectangulaire. En vers justifiés, quoi.

molécules

les copeaux détachés arrachés de la peau usée
râpée contre les carreaux les parois blanches
ça ne se voit pas à l’œil et pourtant je sais
le corps beau malgré eux malgré les fragments
les cellules renouvelées les débris et chutes
bouts de corps morts échappés du corps vivant
corps avalés digérés par les corps des autres

amas de molécules cellules déchets minuscules
les peaux les muscles les os de tout le monde
et dedans les siens bien assemblés tout beaux
beaux et forts comme lui car lui n’a pas peur
d’y tremper de mêler ce beau corps à la soupe
à la dégoûtation de la piscine tandis que moi
je n’y vais pas je surplombe je reste au bord

je le vois je le regarde je l’observe je veux
être lui ou être avec lui c’est la même chose
troquer contre mon corps un seul bout du sien
créer de la place en moi pour le faire entrer
pour avaler de lui ce qu’il ne me donnera pas
je devrai bien plonger à mon tour et me noyer
tacher le désir le tremper dans les molécules

Je viens de recevoir mon exemplaire de Dissonances, alors, je ne vais pas vous mentir, je ne l’ai pas encore lu. Mais pour le lire, vous, c’est là que ça se passe.

Luçon, c’est fini

N’est-ce pas étrange, qu’il fasse vingt degrés et un grand soleil, une semaine avant la Toussaint ? Quand j’étais à Luçon au printemps, déjà, on me disait que j’avais joui de conditions météorologiques exceptionnelles : il avait fait beau tout le temps. Cette fois, c’est l’automne et, ce matin, à la terrasse du café du Commerce, j’ai regretté une dernière fois d’avoir laissé mes lunettes de soleil à Paris. Je dis « une dernière fois », parce que ce n’est pas la première (j’ai été ébloui, à plusieurs reprises, par les lumières d’ici), et parce qu’il n’y en aura plus d’autre ensuite : c’est ce matin que je boucle ma valise.

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En corps et en images

« Le son est bon : on garde les réglages comme ça, dit A.
— Mais il y a un bruit bizarre, pourtant, un truc qui grésille ! je dis.
— C’est le micro qui frotte sur ta barbe. »

Ce sont des astuces qu’on ne connaît pas, quand on débute. Forcément. C’est la première fois que je suis sur scène, avec un micro et des lumières, et c’est autre chose que les petits bouts de lecture que j’ai déjà eu l’occasion de faire ici ou là. Cette fois, c’est un spectacle.

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Jour de fête pour l’escargot (festina lente)

J’avais pensé : « Ce dimanche, j’irai me promener à Nantes ». Ce petit festival littéraire auquel participe Thierry aurait été l’occasion faisant le larron. J’aurais pris le train tôt, j’aurais fait un tour au jardin des Plantes, j’aurais grignoté quelque chose sur le pouce, j’aurais traversé la ville en me perdant un peu, de façon à arriver juste à temps pour cette lecture qui m’intéressait. Ç’aurait été bien. Mais la ligne de train que j’aurais dû emprunter n’est pas fiable : c’est le Bordeaux-Nantes – vous savez, un tronçon du feu Vintimille-Brest – et, souvent, il ne circule pas. C’est ce qui arrive ce dimanche, allez savoir pourquoi.

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