Est-ce une métaphore ?

Je suis le genre de personne qui aime bien les bananes, mais qui n’en achète jamais parce que ça vient du bout du monde. Il y a des tas de fruits et de légumes formidables à côté de chez moi que je ne connais pas, et qui sont aussi bons que la mangue ou l’ananas, sans doute. C’est un peu extrême, je me dis parfois. Ne pas acheter de pommes du Chili parce qu’il y en a tout près d’ici, certes, c’est du bon sens, mais se priver de bananes, c’est peut-être exagéré. Je ne sais même pas dans quelles proportions ça pollue, un cargo de bananes – si ça se trouve, moins qu’un camion de pommes du Limousin. À la Biocoop, j’achète du riz de Camargue parce que c’est moins loin que la Thaïlande : certains diront que ce n’est pas le même riz, et je m’en fous : je n’ai pas l’ambition de devenir connaisseur, de comparer les arômes subtils de chaque variété, j’ai d’autres projets de vie. Je suis ce genre de personne, qui renonce aux bananes, mais qui boit du chocolat tous les matins et du café aux autres heures de la journée – et mon café n’est pas limousin, et mon chocolat ne pousse pas en Camargue. Alors ? Arrêter de consommer ces substances-là ? Même pas en rêve. Mais, en acheter moins ? Est-ce une bonne idée, ou est-ce idiot ? (laisser les questions en suspens ; ne pas y répondre soi-même ; faire confiance au lecteur pour comprendre seul)

Ce matin, à la Biocoop. Il y a un nouveau caissier et, comme ça arrive souvent ici, il est très beau. Mais c’est du rayon « café et ersatz de café » que j’ai prévu de parler. J’ai trouvé un truc qui pousse en Italie. L’étiquette dit : Carobpulver (car ce sont des Allemands qui l’ont mis en boîte). Elle dit aussi : « brukt som en erstatning for kakao ». C’est de la caroube. Il n’y a pas de caféine dedans. Une autre idée : diminuer ma dose quotidienne de psychotropes. Est-ce une bonne idée ? (laisser la question en suspens)

J’ai le projet d’alterner. Une boisson, puis l’autre. D’abord, je goûte ce nouveau truc. Le problème est que ça se mélange mal : il reste un fond, un peu pâteux. Est-ce que c’est bon au goût, au moins ? (ne pas répondre)

La fois d’après, j’ajoute un peu de café soluble dans la pâte de caroube qui refroidit au fond de la tasse. Et je couvre le tout d’eau bouillante, et je remue. Le résultat, eh bien, c’est un mélange de café et de caroube. Voilà. Mais, est-ce que c’est bon au goût ? (le lecteur se fera son opinion)

Il faudra tester des dosages différents. La même chose tous les jours, c’est lassant. Mais, tout remplacer d’un coup, ça n’a pas de sens. Varier les options, oui. Passer de l’un vers l’autre progressivement ? Ou bien les laisser s’entremêler, se confondre ? Brouiller les pistes ? Savoir soi-même quels ingrédients sont utilisés, d’accord, mais ne pas révéler sa recette. Maîtriser le jeu. Laisser l’un des deux prendre le dessus sur l’autre, puis renverser l’équilibre. Tout mélanger. Je ne sais plus ce que j’ai dans la bouche, c’est ennuyeux. Je bois mon truc sans y penser, je suis concentré sur ce que j’écris : je corrige mon manuscrit. C’est le moment où mon personnage joue à ce jeu, précisément : il apprend à alterner la réalité à la fiction, puis à les mélanger. Sait-il faire encore la part des choses ? Ou bien toutes les idées, réelles et imaginaires, ont-elles le même goût pour lui ? Et moi, dans tout ça, est-il indispensable que je sache ce qui, dans mon écriture, relève de la réalité du récit et de la fiction de mon personnage ?

J’ai lu ce matin, dans la nouvelle « L’infirme » de Yòrgos Ioànnou* :

Il s’agit d’alterner, puis de mélanger. Mélanger de plusieurs façons successives, en changeant les doses. Mais alors, mon histoire de caroube ? Est-elle une métaphore ?


* Douleur du Vendredi saint, traduit du grec par Michel Volkovitch

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