C’est de lumière qu’il s’agit, justement

C’est lui qui m’a écrit le premier : « Nous voilà voisins de palmarès. » Ses Planètes et mon Héros avaient eu le même prix ex-æquo. Puisque notre rencontre n’a pas eu lieu en vrai, forcée par des circonstances, mais seulement parce que nous en avions envie, nous n’avons pas eu besoin de meubler une conversation creuse. Et, puisque nous n’avions pas de banalités à échanger, nous avons parlé des choses qui comptent. Il s’est procuré mon Héros et j’ai acheté ses Planètes. Je lui ai offert Passerage parce qu’il m’offrait Nuit claire comme le jour. Je me suis trompé dans ma propre adresse, alors le colis s’est perdu, puis il est arrivé quand même. Entretemps, Mario m’avait renvoyé son livre. Je l’ai dévoré aussitôt. Le premier exemplaire, arrivé en second, je l’ai offert à un ami, car la dédicace de Mario m’y invitait — elle contenait ce mot : amitié.

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Liste : lectures de janvier 2020

Annie Dillard. Apprendre à parler à une pierre.
Mathias Énard. Zone.
Mario Cyr. Nuit claire comme le jour.
Amélie Lucas-Gary. Hic.
Marie-Hélène Lafon. Sur la photo.
Arnaud Gosselin. Les abeilles noires de l’île d’Ouessant.
Paul Nizon. Chien.
Antoine Wauters. Pense aux pierres sous tes pas.
Raymond Queneau. Le dimanche de la vie.
Gabriella Zalapì. Antonia.

J’avais envie de regarder des photos

J’ai commencé le livre de Marie-Hélène Lafon, Sur la photo, en pensant que certains passages pourraient me servir de références pour l’atelier d’écriture de Montauban. À propos de l’archive intime. Il s’agit de fragments d’une vie, dans un ordre dispersé : cet homme observe des photos, les classe, écrit leur histoire. Je l’ai commencé juste avant d’aller chez Juline : j’avais envie de regarder les photos qui sont chez elle, celles de notre enfance, et surtout celles de notre père. J’aurais pu faire cela mille fois déjà, à n’importe quel moment, mais j’attendais sûrement une bonne raison. Or, en ce moment, je me demande si ça n’aurait pas du sens de voir ces photos, à cause de cette histoire dans Les présents. Non, ce n’est pas le bon mot : du sens. Je me fous que cela ait du sens. J’avais envie, c’est tout. Ou bien : c’était le moment. Le week-end précédent, j’étais déjà chez Juline, qui avait cuisiné pour mon anniversaire. Elle m’avait montré des jouets qui étaient déballés : des jouets de quand on était petits, dont nous nous séparons parce qu’ils prennent de la place pour rien. Nos playmobils seront plus heureux dans les mains d’autres enfants que dans ces caisses en plastique. Je les ai regardés longuement, parce qu’ils sont chouettes, et parce que : les souvenirs. Mais ce n’est pas un crève-cœur de les laisser partir. Pas du tout. C’est un plaisir de jouer avec eux comme avec une madeleine, pour se rappeler des trucs. Et puis, j’en ai choisi un, pour le rapporter chez moi. Un barbu à casquette (j’aimais bien ces barbes dentelées et amovibles), avec sa chambre à soufflet, son trépied et ses plaques de verre. Un photographe. Cela ne peut pas être un hasard. Est-ce une coïncidence ?

Il y a des photos que je connais par cœur, et puis d’autres. Celle-ci ne me disait rien. Je reconnais le décor (c’est chez nous) ; Juline reconnaît ce petit garçon (c’est moi). Alors, c’est une photo de moi. Soit. Elle est étrange. Elle est belle. Et j’ai emprunté à Juline quelques photos de notre père pour les regarder chez moi.

« Les photos étaient dans le premier tiroir de droite, couvertes au verso d’une mince écriture serrée. Il en prenait deux ou trois, les alignait, les regardait. Les premières fois il avait noté des mots, à peine des phrases derrière les photos. Il avait commencé comme ça. Ensuite il avait continué. Il écrivait sur des feuilles de papier quadrillé qu’il rangeait au fur et à mesure, en les numérotant en bas à droite, dans des chemises cartonnées à rabats. Il y avait autant de chemises que de photos et chacune était d’une couleur différente. »

Marie-Hélène Lafon, Sur la photo

Je reçois un message de Mario qui me dit : « Comme Le héros, Passerage montre combien tu affectionnes le thème de la disparition. Je ne parle pas de la mort, mais de l’interruption, de la perte d’intensité, du flétrissement. De la douleur de voir s’éteindre la lumière, alors que c’est la condition même de son scintillement. »

J’ai terminé Sur la photo. J’ai corné deux, trois pages qui pourront me servir. Aussitôt après, j’ai lu Les abeilles noires de l’île d’Ouessant*, prêté par Juline. Tant pis si je divulgâche, mais c’est important de le dire : ces deux livres se terminent exactement de la même manière, sans que rien ne le laisse prévoir. À la fin, le père s’en va. On ne sait pas ce qu’il devient : il disparaît, c’est tout. Cela ne peut pas être un hasard. Est-ce une coïncidence ?

* Arnaud Gosselin (éditions Sans sucre ajouté)

Liste : lectures de décembre 2019

Henri Calet. Les grandes largeurs.
Quentin Zuttion. Sous le lit.
René Crevel. Le clavecin de Diderot.
Raymond Penblanc. Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner.
Claro. Les souffrances du jeune ver de terre.
Frédéric Arrou. Lettre ouverte à celui qui m’a plaqué.
Mario Cyr. Planètes.
Justine Arnal. Finir l’autre.
Denis Roche. Temps profond.

À tu et à toi

Le projet est dans ma tête, j’y pense, mais je n’ai pas commencé à l’écrire. Je me disais : il faut d’abord que je sache mieux où je veux aller. Quitte à m’apercevoir en cours de route (voire : quand tout sera fini) que je n’ai pas été dans la direction que je prétendais suivre. Cela n’a pas d’importance, de dévier sa trajectoire. Au contraire : ça justifie l’écriture. Si on n’apprend pas pendant qu’on écrit, si tout est déjà connu avant, à quoi bon écrire ? N’empêche, je ne me vois pas commencer Rue des Batailles maintenant. D’abord, en savoir plus sur mon personnage, mieux le comprendre. Mais, pour en savoir plus, il faut écrire : on n’en sort pas. On se mord la queue.

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