Ces fantômes

Ce picotement entre les yeux, derrière, et là où le nez devient le front. C’est ça que je ressens. Je suis dans la rue des Francs-Bourgeois et il fait beau, je me dis que c’est le bon moment pour être ici, dans cette rue, cet endroit qui devient tellement épouvantable quand toutes les boutiques sont ouvertes, quand les touristes-de-masse déferlent. C’est vendredi matin. Il y a des touristes sympathiques, seulement. Pas encore les autres. Il y a des femmes de soixante, soixante-cinq ans, qui se promènent par deux ou trois : elles habitent en banlieue et ne connaissent pas Paris aussi bien qu’on pourrait le croire, elles sont de jeunes-retraitées-en-pleine-forme et font une sortie entre copines. Moi, je pense à ma mère. Qui a été retraitée pendant quelques mois et qui suivait assidûment les cours de l’université libre de Saint-Germain-en-Laye, pour rattraper les études qu’elle n’avait pas faites, mais aussi (je ne saurai pas dire « surtout » : je peux seulement deviner) pour tromper l’ennui, et puis pour le petit café qu’elle prendrait avec sa copine, après, en ville. Ce sont des touristes comme ça, ce matin. C’est pour ça que ça me pique.

Ce picotement, c’est ça que je ressens. Le truc qui pourrait me faire pleurer parce que là, au coin d’une rue, je pense à ça : on aurait pu profiter de ce soleil, ce matin. À l’écart des hordes du week-end, profitant de notre chance : d’être à la retraite, elle, et de faire ce que je veux de mon temps, moi. Je me rappelle qu’une seule fois j’ai déjeuné en terrasse, place du Marché-Sainte-Catherine : c’était avec elle, je ne connaissais pas bien le quartier, je venais de m’installer. Je n’aurais pas idée d’aller là, maintenant.

Ce truc derrière les yeux, dans le front, ça tape un peu. Parce que c’est aussi de la colère : c’est injuste. C’est dégueulasse. Moi, c’est au musée Cognacq-Jay que je vais, et je ne crois pas qu’on y ait été ensemble. C’est un peu kitsch, le musée Cognacq-Jay. Faut aimer les bibelots, les angelots, les grelots. Mais c’est une promenade, c’est joli. Il n’y a personne aujourd’hui, à cette heure-ci. Quasi désert. Seulement moi (et des fantômes).

Ces fantômes, ils vont, ils viennent. Il y a quelques années, j’avais aimé une statue ici, puis elle avait disparu. On m’avait dit qu’elle était descendue dans les réserves, qu’elle reviendrait peut-être un jour. Je l’ai retrouvée lors de ma dernière visite : elle a repris sa place. Mais ce n’est pas elle. Je ne la reconnais pas. Je veux dire : je la reconnais, mais ce n’est pas la même. Je suis sûr qu’elle était vachement plus grande avant, et que, là, c’est un modèle réduit. Une variante. Je dois me baisser pour regarder le personnage dans les yeux. Ça m’embête. De ne pas me souvenir mieux. D’oublier. J’aime pas ça.

Ce que j’aime, c’est L’accident d’Hubert Robert. Je l’aurais appelé, moi, Passerage des décombres. Mais ce n’est que moi. Titus est monté tout en haut de la ruine pour faire le malin, il a cueilli des plantes sauvages, puis il tombe, tout droit dans la tombe qui s’ouvre déjà à ses pieds. Cela fait deux cents ans qu’il tombe, deux cents ans qu’il va bientôt mourir. Il est en sursis : plus vraiment vivant, mais pas encore mort. Déjà parti, mais pas arrivé. Il est bloqué entre les deux. Comme les fantômes, mais à l’envers. Eux sont coincés dans l’autre sens : ils sont déjà morts, mais ils ne sont pas encore partis.

Je quitte le musée avant midi. Ç’aurait été bien, un déjeuner dehors, en terrasse ou au jardin.

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.