« Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre »

Une sorte de fascination pour les archives. Pour l’accumulation des traces, indices minuscules qui contiennent des histoires. J’avais envie de visiter cette exposition, alors, pour voir en vrai des œuvres de Boltanski que je ne connaissais que par le discours qui les entoure.

Les reliques fragiles contenues dans ces vitrines, comme dans les vitrines du musée de Montauban : ce n’est pas pour rien que j’ai envie de voir cette expo maintenant, deux semaines avant de partir là-bas.

Les photos immenses dans lesquelles on s’immerge, on se perd, les photos agrandies et abîmées : ce ne sont pas celles qui m’intéressent le plus. J’aime les dispositifs les moins spectaculaires. Les plus sobres. Les photos de petite taille (celles des Suisses) collées sur des boîtes de biscuits. Ou : ces murs tapissés d’autres boîtes métalliques, chacune portant le nom d’un ouvrier de cette mine de Belgique. Des centaines (milliers ?) de boîtes et de noms. « Peu spectaculaire », vraiment ? Ce que je voulais dire, c’est plutôt : les traces conservées dans un état proche de leur forme originelle : un nom et une photo reproduits sur du papier fragile, à petite échelle, sans leur faire subir de transformation plastique.

J’ai passé un long temps à lire ces noms qui, pourtant, ne me disent rien. La matière est aride, austère : des lettres noires sur du papier blanc, collées sur du fer rouillé. C’est cette indifférenciation qui me fascine : ces noms (ces gens) rassemblés dans un ordre strictement arbitraire : la seule chose qui leur soit commune, c’est de figurer dans le registre du personnel de cette mine belge. Un nom ne suffit pas pour dire la singularité d’une vie, mais il peut être l’indice suffisant pour partir en quête d’un peu plus, ou d’autre chose. Cette salle produit sur moi le même effet que le columbarium du Père-Lachaise, par exemple. Des lettres gravées sur des petits carrés tous identiques, rangés selon une grille rigoureuse : un voisinage arbitraire, indifférencié. La matière est aride, alors – et puis, d’un coup, surgit une image. Une boîte sur cinq, ou sur six, je ne sais pas, est ornée d’un portrait (lorsque le dossier de l’ouvrier, de l’ouvrière, comportait une photo : la raison arbitraire, à nouveau). Et là, c’est une émotion immédiate, parce que c’est un visage, c’est un regard. Cette émotion est proche, alors, de celle que j’éprouve non pas au columbarium, mais dans les cimetières italiens. Où les morts ne sont pas sous terre, mais empilés dans des cases de pierre, scellées par des dalles presque identiques et ornées d’une photo. Presque toujours une photo. Le visage, le regard.

J’échange quelques mots avec S. au sujet de cette exposition. Il me demande si je connais l’installation de Boltanski dans le sous-sol du Conservatoire de musique. « Non, évidemment », me dit-il, parce qu’elle est inaccessible. Lui-même en a seulement entendu parler. Et il me raconte de quoi il s’agit.

Je lis ensuite le document qui accompagne l’expo que je viens de visiter, transcrivant ces mots de Boltanski :

« Ce que je dis, c’est qu’il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets. Dans ma vie, il y a eu plusieurs périodes : une, où les œuvres ont existé ; une autre, où elles étaient détruites mais re-fabriquées ; et puis, maintenant, il n’est plus question de voir les œuvres mais de savoir qu’elles existent. Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »

Peu importe, alors, que S. et moi ayons vu, ou non, cette installation au Conservatoire : son histoire nous plaît.

J’ai envie de revoir cette salle du Musée d’Art moderne visitée il y a des années, dans laquelle Boltanski a accumulé (rangé) des annuaires de téléphone. J’en garde un souvenir très vif (à cause de mon propre goût pour les annuaires), bien que je ne l’aie visitée qu’une fois. Je me souviens, aussi, de cet épisode de La nuit de l’oracle de Paul Auster, dans lequel le personnage découvre une pièce très proche de celle créée par Boltanski au musée : des centaines d’annuaires téléphoniques des années 20 à nos jours, rangés par ordre alphabétiques des villes et régions du monde, puis par année. Le dénommé Ed, à l’origine de cette mission de conservation, possède notamment un annuaire de Varsovie de 1937–1938 : Spis Abonentów Warszawskiej Sieci Telefonów – dont la plupart des noms juifs sont, on le sait (nous qui vivons aujourd’hui) les noms de personnes mortes dans les années qui ont suivi.

« Cette pièce contient le monde, réplique Ed. Ou du moins une partie. Les noms des vivants et des morts. Le Bureau de préservation historique est une maison du souvenir, mais c’est aussi une châsse pour le temps présent. En rassemblant ces deux choses en un lieu, je me démontre que l’humanité n’est pas finie. »

J’ai parcouru toutes les salles du Musée d’Art moderne avant de comprendre (observant un plan) que la salle Boltanski était située au sous-sol, accessible par un escalier quasi-dérobé. Je cherche l’escalier, je le trouve, mais il est fermé d’une barrière. Un garçon qui passe par là – qui descend l’escalier, lui, car il est de la maison – me dit que cette salle est fermée « pour réfection ». Je n’ai donc pas vu cette installation de Boltanski : Les abonnés du téléphone. Est-ce important ?

Je sais qu’elle existe : J’en garde le souvenir et j’en connais l’histoire. Cette histoire, je l’ai racontée à S. qui ne la connaissait pas, comme j’ignorais, moi, son histoire de Conservatoire.

« Il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets », avait-on lu. Et puis : « Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »

C’est à nouveau Martin

Il s’appelle Martin, comme celui du Héros et les autres, car, pour moi, c’est le même Martin. Qui n’a certes pas la même vie – mais dans sa tête, c’est tout pareil. C’est pourquoi je lui ai donné, naturellement, le même prénom.

C’est à nouveau Martin, donc, dans ce texte paru dans le numéro 13 du Cafard hérétique : « Peine perdue ».

« Peine perdue », dans le Cafard hérétique numéro 13

Et, sur cette photo, les mots que vous voyez sur la page de gauche sont de Guillaume Marie. Oui, c’est à nouveau Guillaume.

Il faut tout garder

Je leur ai donné rendez-vous aux Philosophes, puisqu’ils m’ont dit qu’ils seraient dans le Marais ce matin. Le Marais, j’ai beaucoup de choses à en dire, mais je les garderai pour moi. Je ne les assommerai pas, eux, avec mes tirades sur le grand capital, ni sur le fléau du tourisme, car je ne les connais pas très bien. Je ne sais pas quel genre de visiteurs ils sont ; je ne voudrais pas les froisser. En fait, nous nous connaissons peu. Lui, un peu plus qu’elle. Je les ai rencontrés en Vendée l’année dernière.

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Ne choisis pas ton camp, camarade

J’ai connu Guillaume sur Twitter, puis on a pris des cafés, des bières, et publié ces livres ensemble. La nouvelle que j’ai écrite, moi, est née d’abord dans des messages échangés avec lui, à distance. Elle se passe dans un endroit que je n’ai pas visité en vrai, mais exploré sur le site de l’IGN. À la fin, ces histoires sont devenues des livres « papier », certes, mais écrits sur traitement de texte, mis en page sur écran, transmis à l’imprimeur par mail. Nous vendons ces livres en ligne : vous les achetez avec de l’argent virtuel. La version papier, on vous l’envoie par la poste. La version ePub, par mail. Quand on a invité Laurent à faire partie du projet, je ne l’avais vu qu’une fois dans la vraie vie – et encore, de loin, sans lui parler. On s’écrivait sur Messenger. J’avais lu son Je suis un écrivain, qui existait depuis quelques années sur papier, mais qui était déjà paru dix ans plus tôt en numérique. Et moi, je fêtais la sortie de L’épaisseur du trait, chez le même éditeur, simultanément en papier et numérique.

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La trace laissée par des mots minuscules

Sur le fronton d’une maison (un ancien atelier, un genre de garage), on devine un mot : la trace laissée par des lettres détachées depuis longtemps, dont J.-E. me dit : « C’est drôle, c’est le nom du premier mari de ma grand-mère ». Je ne le savais pas. Je lui réponds : « En plus, on est dans la rue où elle a vécu après la guerre » et, là, c’est lui qui n’avait pas remarqué la coïncidence, car il ne sait reconnaître la rue du Capitaine-Marchal que dans le sens de la montée. Or, présentement, nous descendons. Puis, arrivés sur la placette, nous montons : le haut de l’escalier, c’est ce quartier qu’on appelle « la campagne à Paris ». Son nom volontairement paradoxal est censé combiner deux imaginaires rêvés, car ce quartier serait un idéal. Mais, moi, ce que j’aime à Paris, c’est d’être vraiment à Paris, pas à la campagne. Dans la rue Irénée-Blanc, deux flics gardent une maison, parce qu’elle est habitée par quelqu’un qui était président de la République récemment. Un homme normal qui exerçait un métier anormal. Il prend sa retraite dans un quartier typiquement parisien et, à la fois, ne ressemblant pas du tout à Paris. La voiture des flics est en civil, mais eux sont en uniforme. J’ai l’impression qu’il se joue quelque chose, là, en rapport avec le jeu des apparences, mais je ne sais pas quoi. Nous nous échappons par la rue Georges-Perec, qui est un escalier. Rue de Bagnolet, on achète une bouteille de jus de pomme bio, pour ne pas arriver les mains vides chez J., et le caissier du Franprix doit interrompre sa lecture d’Apollinaire (Poèmes à Lou) pour nous servir.

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Ça devient concret

Déjà, quand Guillaume me disait à propos de mon manuscrit : « On y est presque », je pensais : « Oh, ça devient concret. » Et puis, on a vu la première mise en page du livre par Roxane. Je l’ai parcourue en me disant : « Ça devient vraiment concret », parce que je pouvais me rendre compte de la densité des pages, de la façon dont ces petits symboles cryptés qu’on appelle caractères typographiques se débrouillaient pour cohabiter sur la page et donner du sens à tout ça. Et parce que j’ai vu le nombre de pages, et que j’ai converti ce nombre (d’une façon pas du tout scientifique, mais uniquement par la sensation imaginée) en épaisseur, en poids, en objet. Et puis, avec Roxane et Guillaume, on a commencé à causer de la couverture. Et je ne peux pas m’empêcher de me dire : « Ça n’en finit pas de devenir concret, cette histoire. » À un moment, ce sera vraiment concret, vous verrez.

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Dans une langue que je ne pige pas

J’avais prêté à F. Chambres séparées, de Pier Vittorio Tondelli, en lui disant combien ce livre m’avait bouleversé. Que c’était, pour moi, un souvenir de lecture important. Il m’a rendu le livre en me disant qu’il l’avait lu en plusieurs fois, ménageant des pauses, parce que c’était « un peu trop fort » émotionnellement. J’ai aimé qu’il me dise qu’il avait été touché, lui aussi. Que sa sensibilité avait rejoint la mienne, sur ce livre. Mais ce n’était pas gagné. D’une part, parce que nous sommes différents. Et d’autre part – et c’est le point crucial – parce que, en vérité, ce livre que je lui ai prêté, je ne l’ai pas lu. C’est-à-dire que j’ai lu, moi, Camere separate, et non pas sa traduction, que je n’ai pas même feuilletée. Je l’ai lu il y a presque cinq ans (mon état émotionnel a changé depuis, sans doute), pendant que j’étais à Rome. Je l’ai déchiffré avec mon petit italien balbutiant. Je n’ai pas tout compris, car je n’ai pas cherché tous les mots inconnus dans le dictionnaire : souvent, j’ai préféré les inventer. Combler les trous par moi-même. Et je n’étais pas capable de savoir, en constatant la structure d’une phrase, ou l’emploi d’un mot plutôt que d’un autre, si ces choix de l’auteur étaient classiques ou bien inattendus. Si les phrases étaient prévues pour glisser toutes seules, ou frotter sur les bords. J’ai choisi de les lire à ma façon. J’ai décidé que ce livre était magnifique et qu’il me bouleverserait. Mais alors… j’aurais pu avoir tout inventé. Et si ce livre n’était beau que dans ma propre lecture ? Dans la langue que je recomposais dans ma tête ?

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Ventre à terre

Il était « ventre à terre », mais littéralement. Au sens figuré, ça voudrait dire qu’il court comme un dératé, à perdre haleine, à toute vitesse. Mais là, c’était le contraire : il avait relevé ses petites pattes pour les passer en mode hors service : elles ne touchaient plus par terre. Seul le ventre glissait sur le sol, tout son petit corps potelé de bouledogue serré dans le harnais, tiré par la laisse. Il se laissait glisser, résigné, vers un destin funeste.

J’étais avec G. à la gare Montparnasse. On rigolait. On se moquait. Et puis, le maître a dit : « Mais non, puisque je te dis qu’on ne prend pas l’escalator. On ne prend pas l’escalator, je te dis. »

J’ai pensé à ce gosse, dans la cour de récré, qui refuse de sauter du haut de la quatrième marche de l’escalier, non pas parce qu’il est une chochotte, mais parce qu’il éprouve une peur véritable et, partant, respectable. Mais il n’en parlera pas, parce que ça ne regarde personne. J’ai pensé aussi à cet ado qui ne prend pas part aux plaisanteries salées des copains, non pas parce qu’il est prude, mais parce qu’il n’a pas les mêmes désirs qu’eux, qu’il ne veut pas faire semblant d’être comme eux, mais qu’il n’est pas prêt à dire qu’il est différent. J’ai pensé à celle qui ne boit pas d’alcool pendant les soirées, non pas parce qu’elle est coincée, mais parce qu’il lui est arrivé, un jour, une mésaventure qu’elle ne peut pas s’empêcher de relier à l’alcool, et que cet épisode est trop intime pour qu’elle en parle devant vous. J’ai pensé à celui qui s’assoit dans le métro bondé, non pas parce qu’il est égoïste, mais parce qu’il a des douleurs terribles dans une jambe et que, si vous ne le laissez pas s’asseoir, il restera debout en serrant les dents parce qu’il ne vous dira pas qu’il a mal. J’ai pensé à celui qui fait du vélo par tous les temps, à n’importe quelle heure, non pas par snobisme, mais à cause d’une peur panique des transports en commun dont il ne parle à personne. J’ai pensé à celle qui traverse Paris à pieds plutôt que de payer un ticket de métro, non pas parce qu’elle est radine, mais parce qu’elle est pauvre, même si ça ne se voit pas. J’ai appris ça, pendant ma petite vie : les gens ont des comportements bizarres. Parfois, c’est parce qu’ils sont mal lunés, ou bien pour emmerder leur monde. Mais, d’autres fois, c’est pour de bonnes raisons. Ou plutôt : c’est pour leur raison, bonne ou mauvaise, qu’ils n’expliqueront pas. Alors, je leur laisse le bénéfice du doute, je leur fais confiance.

On s’est moqué du petit chien, j’avoue. Et, à la fois, j’avais de la peine pour lui. Ou de l’empathie – je ne sais pas. Était-il un cabot capricieux ? Ou bien, était-il en proie à une panique sincère et puissante ? Il fallait le voir : terrassé. Glissant vers la mort, ventre à terre. C’était tragique. Puis, il fallait le voir, arrivant devant l’escalier : il a bondi sur ses pattes, rassuré. Et il a descendu les marches en trottant, guilleret. Et son maître de dire : « Tu vois, je t’avais dit qu’on ne prenait pas l’escalator. »

Châtellerault, roman

À Châtellerault, il y a Guillaume et moi (pour le weekend). À Châtellerault, Guillaume écrit une ode, parce qu’il est poète. À Châtellerault, il y a l’ancienne église Saint-Romain (dont les pierres sont vraiment, vraiment usées). À Châtellerault, j’ai gribouillé ça.

Saint-Romain

D’abord, le silence. Les pierres déformées, des éponges. Gorgées des voix de ceux, de celles. On n’entend pas les voix, ni le vent, rien.

Les pierres, des éponges. Les grandes ouvertures. Les ogives – non : le haut est arrondi : ces arches rondes, ce n’est pas gothique, c’est roman : Châtellerault, roman. Ces grandes ouvertures, murées. Ils en ont percé de plus petites à côté (carrées) et le carré, ce n’est pas roman.

Si c’était un roman : une de ces fenêtres s’ouvrirait. Une des carrées. Celle-ci, qu’ils ont affublée d’un balcon. Ils, ce serait qui ? Ça pourrait être lui : celui qui ouvrirait les volets. Qui pousserait le panneau de contreplaqué barrant le cadre de grosses pierres molles ; d’éponges. Qui dirait : Attends-moi là. Qui descendrait.

On irait sur l’île : l’éponge. La Vienne est un affluent de la Loire : je n’ai pas voulu le croire quand je l’ai lu d’abord. Mais, là, ce serait lui qui le dirait ; alors. Il dirait aussi : elle est montée d’un coup. L’île, inondée. Comme ça. Il plierait les genoux et, d’un coup, s’élèverait jusque-là. Un bond. Retomberait au sol sans bruit. Parce que la terre : une éponge. Molle. L’île gorgée de l’eau de la Vienne. Les arbres qui trempent dedans. Nos pieds aussi. On s’avancerait un peu ; surtout lui. Il saurait jusqu’où les poser sans s’enfoncer, sans sombrer. Je serais plus prudent.

Il ne dirait plus rien. Je lui parlerais des pierres en forme d’éponge, que j’ai grattées de l’ongle et qui s’effritaient. Je dirais n’importe quoi pour occuper le silence. Le vent ne sifflerait pas, les arbres ne bruisseraient pas. Les pierres gorgées de ces sons auraient tout absorbé.

La terre, éponge collée à mes semelles. La peau de l’île répandue derrière moi qui traînerais les pieds sur les pavés, derrière lui qui glisserait sans un mot. Il m’écouterait si fort que mes mots, sitôt prononcés, resteraient bloqués entre ses oreilles, dans son corps, sous sa peau. Il absorberait tout. Garderait tout pour lui.

À nouveau cette maison : le balcon fiché dans la pierre molle. Elle serait plus biscornue encore. Imprégnée, mais de quoi. Je la grattouillerais là, entre les yeux, sous l’arc. En plein cintre, l’arc – roman. Elle partirait en poussière. S’en échapperait un bruit, un souffle.

Il ne dirait pas : Attends-moi là. On entrerait ensemble. On irait sous la voûte. Entre sa peau et la pierre, rien que du silence, et puis moi. Je tendrais la main, je le toucherais là, entre les yeux. Du bout le l’ongle, et il tomberait en poussière. Un souffle. Et ma voix de nouveau : tous les mots que j’aurais dits plus tôt. D’autres, que je ne connais pas. Une voix dirait : La Vienne est un affluent de la Loire. Une autre : Un arc en plein cintre, c’est roman. Et puis : Châtellerault, roman.

Ils jouent le jeu

Soulagé. Je suis soulagé, parce qu’ils ont tous choisi un post-it qui leur fait plaisir. Sur ces petits feuillets fragiles, les précieuses idées qu’ils avaient lancées la semaine dernière : « ce qui pourrait se passer dans ce lieu » (le collège, la ferme, le Stade de France, la tour Pleyel, le tunnel-qui-fait-peur) au fil de notre roman. On avait cherché ensemble comment tisser des liens entre tout ça. Moi, je voulais en caser le plus possible dans le récit final, pour qu’ils se reconnaissent dedans. J’avais regroupé certaines idées, scindé d’autres en deux, et j’obtenais : une idée par post-it. Je les ai collés au tableau : le déroulé chronologique, et puis les flashbacks. Je me trouvais un peu idéaliste, mais tant pis, j’ai tenté le coup : j’ai fait ce pari que chaque élève choisirait son post-it préféré, qui deviendrait son chapitre dans notre roman. Vingt-quatre post-it, vingt-quatre chapitres, vingt-quatre élèves. Je n’ai pas redouté qu’ils se battent pour avoir le même. J’ai eu peur, surtout, que quelqu’un ou quelqu’une reste à sa place, sans envie de rien. Ne choisisse pas son chapitre préféré, car aucun ne lui donne envie. Ce serait affreux si ce garçon, si cette fille, devait écrire son chapitre parce qu’on l’oblige à le faire, au lieu de l’écrire pour se faire plaisir et pour le partager avec les autres. Rien que l’idée que je pourrais être associé à cette torture, ça me glace. Que ma présence puisse contribuer à leur faire croire que l’écriture, c’est une punition. Si c’est comme ça, je m’en vais tout de suite, hein : je ne suis pas venu pour vous faire du mal. Alors, j’ai surveillé les réactions. Et je dois l’admettre, oui : il y en a trois ou quatre qui ont tardé à se lever de leur chaise pour prendre leur post-it – « mais c’est pour laisser passer la foule », ai-je envie de croire. Parce qu’elle est agitée, cette classe : moi aussi ils me fatiguent, j’avoue (dans quel état je serais, si je passais toutes mes journées avec eux, comme ils le font eux-mêmes ?). Ces trois ou quatre-là, donc, ont attendu leur tour : c’était par timidité. Je crois qu’ils ont envie, eux aussi, comme les autres. Oui : tout le monde joue le jeu, personne ne reste à la traîne. Voilà : c’est pour ça que je suis soulagé.

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