Dans une langue que je ne pige pas

J’avais prêté à F. Chambres séparées, de Pier Vittorio Tondelli, en lui disant combien ce livre m’avait bouleversé. Que c’était, pour moi, un souvenir de lecture important. Il m’a rendu le livre en me disant qu’il l’avait lu en plusieurs fois, ménageant des pauses, parce que c’était « un peu trop fort » émotionnellement. J’ai aimé qu’il me dise qu’il avait été touché, lui aussi. Que sa sensibilité avait rejoint la mienne, sur ce livre. Mais ce n’était pas gagné. D’une part, parce que nous sommes différents. Et d’autre part – et c’est le point crucial – parce que, en vérité, ce livre que je lui ai prêté, je ne l’ai pas lu. C’est-à-dire que j’ai lu, moi, Camere separate, et non pas sa traduction, que je n’ai pas même feuilletée. Je l’ai lu il y a presque cinq ans (mon état émotionnel a changé depuis, sans doute), pendant que j’étais à Rome. Je l’ai déchiffré avec mon petit italien balbutiant. Je n’ai pas tout compris, car je n’ai pas cherché tous les mots inconnus dans le dictionnaire : souvent, j’ai préféré les inventer. Combler les trous par moi-même. Et je n’étais pas capable de savoir, en constatant la structure d’une phrase, ou l’emploi d’un mot plutôt que d’un autre, si ces choix de l’auteur étaient classiques ou bien inattendus. Si les phrases étaient prévues pour glisser toutes seules, ou frotter sur les bords. J’ai choisi de les lire à ma façon. J’ai décidé que ce livre était magnifique et qu’il me bouleverserait. Mais alors… j’aurais pu avoir tout inventé. Et si ce livre n’était beau que dans ma propre lecture ? Dans la langue que je recomposais dans ma tête ?

J’ai quitté F., je suis rentré chez moi et j’ai ouvert le message que V. m’avait promis. C’était son idée : traduire un de mes textes dans sa langue, pour le publier dans une revue serbe. Je vous montrerai cela le moment venu : pour l’instant, je découvre son manuscrit. Et je n’y comprends rien, parce que c’est en serbe – et en plus, en cyrillique. Figurez-vous que la langue serbe peut s’écrire indifféremment en latin ou en cyrillique (c’est V. qui ma l’a appris). C’est étonnant. Et c’est émouvant, de parcourir ces lignes. Plus encore que je le croyais d’abord. C’est la première fois qu’un de mes textes sera publié dans une autre langue et, voilà : il aura fallu que ce soit dans cette langue-là, que je ne pige pas. Tant pis ou tant mieux. Tant mieux, je crois. Ce sera de la pure poésie visuelle.

Je lui avais proposé « Feu le silo » : c’était mon premier texte publié (dans La femelle du requin) et il me plaît toujours. C’était une première fois, qui continue donc d’être une première fois.

J’ai demandé à V. s’il existait, dans sa langue, une expression identique à ce mot que plus personne n’utilise en français : feu.
« Est-ce que c’est comme Il fu Mattia Pascal ? m’a-t-il demandé (parce qu’il lit l’italien, lui aussi).
— C’est exactement ça : en français, je serais content si un lecteur qui connaît Feu Mathias Pascal pensait à cette référence en découvrant mon titre. »

Alors, il m’a montré la couverture de Pokojni Mattia Pascal, en serbe. Et déjà, « Feu le silo » devenait « Pokojni silos ». Et, puisque cette revue est composée en cyrillique : « Покојни силос ». Ça sonne bien à l’oreille, et à l’œil aussi.

Pure poésie, vous dis-je.

Il y a des moments où le temps s’accélère

Il y a des moments denses. Extrêmement riches. Est-ce que le temps s’accélère, ou plutôt ralentit ? je ne saurais pas bien le dire. Je sais seulement que, parfois, il se passe en quelques jours (ou même : en un jour) plus de choses que pendant tous les jours, toutes les semaines qui ont précédé. Quand je dis des choses, je veux dire des émotions, bien sûr, et aussi des idées. Des idées neuves qui débarquent, des idées anciennes qui reviennent et, surtout, des bribes d’idées en puzzle dont les pièces, peu à peu, se déplacent et s’assemblent. Et ces idées éparses, alors, commencent à ressembler à quelque chose.

On est partis tôt à travers le marais (cette brume encore accrochée au bord de la route). François a parcouru les lieux qu’il a connus autrefois : je les ai découverts ou redécouverts à ses côtés. Des lieux qui ne sont pas liés, pour moi, à une histoire intime si profondément ancrée. Mais que j’ai connus au printemps, déjà, dans un moment qui a été important pour moi – et qui ressemblent, surtout, à d’autres lieux que je connais. Non pas dans leur configuration physique, mais dans l’image que je forme de ces lieux à partir des émotions qui les ont décidés à s’ancrer dans ma mémoire. Ce n’est pas mon patelin, non, certainement pas. Mais un cimetière, quel qu’il soit, fait penser à tous les cimetières qu’on a connus. Et nous avons tous des histoires de cimetières. Et je repense à des idées d’écriture qui, jusqu’ici, n’étaient que des envies, et qui pourraient ressembler à des projets si je le voulais ; et François, depuis qu’il est arrivé, me donne confiance dans ces projets qui sont les miens. Je sens qu’il est largement question, dans toute mon expérience luçonnaise (et plus densément encore depuis deux jours, et c’est pour cette raison que je parle, ici, d’une accélération du temps) de ce sujet-là : la confiance. La confiance en soi et la confiance en les autres qui croient en vous. Se sentir légitime, se sentir autorisé. Se dire qu’on n’est pas là par hasard ; que c’est bon de se laisser faire, oui, mais qu’il faut aussi se laisser (au sens de s’autoriser à) mener les projets les plus excitants : ceux qui ont du sens. C’est une question qui revient souvent, celle de croire en ce qu’on est capable de faire, dans ma tête, à propos de moi-même – et dans mes conversations avec W., à propos de moi (un peu) et à propos de lui (surtout).

W. nous rejoint à l’Aiguillon-sur-Mer où, ma foi, nous partageons un déjeuner au-dessus de nos attentes. Puis nous reprenons la route à trois : mes deux guides sont deux enfants du pays – l’un est plus vieux que moi, l’autre est plus jeune. Ils parlent du pays, alors, et nous parcourons ensemble les paysages. François filme des lieux qui comptent pour lui. Parmi ceux-ci, il y a la pointe de l’Aiguillon, et c’est intéressant qu’il nous emmène précisément là, car c’est le premier endroit où m’a emmené W. au printemps. Puis, il nous montre un silo qu’il aime. Oui, François aime ce silo – car il est possible d’aimer un silo – et je raconte, moi, que le premier texte littéraire que j’avais publié c’était, précisément, une histoire de silo. « Feu le silo », ça s’appelait. Il s’agissait d’un pèlerinage, d’un lieu connu depuis l’enfance, que mon personnage observait rituellement – d’un lieu qui se transformait, puis qui disparaissait. Ce silo était un point de repère dans son décor familier. Il était aussi le lieu de ses fantasmes, le lieu par lequel le décor pouvait devenir autrement que dans la réalité, aussitôt qu’il décidait de l’imaginer autrement. Il était question d’un paysage réel et d’un monde imaginaire (celui de l’enfance, oui), et de la bascule dans la fiction qui rendait la vie plus belle, plus intéressante (mais pas forcément plus gaie). Ce silo qui semblait bâti pour les siècles des siècles était abattu en quelques jours par les pelleteuses. Et sa disparition était, précisément, l’un de ces moments denses où le temps s’accélère.

Le coup de vieux

Vous voyez cet empilement de béton ? Avant, c’était un pont de pierre, le pont du chemin de fer de ceinture : trois arches à demi effondrées et surmontées d’un talus vert, sauvage et touffu. C’est ce lieu-là que je décris dans Passerage des décombres — eh bien, il a disparu. Envolées, les arches de pierre. Sur la deuxième photo, prise en 2014, on voit aussi les silos à ciment (feus les silos), démolis depuis. Là, je prends comme un coup de vieux.

Allée Paris-Ivry (rue Jean-Antoine-de-Baïf et boulevard du Général-Jean-Simon), Paris.

Feu le silo

On pouvait dire qu’il en avait dans le ventre, le vieux silo. Qu’il avait quoi, dans le ventre ? À vrai dire, on ne le savait pas très bien, parce les choses techniques, bon, ce n’était pas trop notre truc. On aurait aimé que ce soit un silo à grain, pour le côté agricole ; c’était une idée qui flattait le citadin. Mais un jour qu’on y passait d’un peu plus près, on avait vu écrit dessus : ciment. Alors, va pour le ciment : c’était un silo à ciment, tant pis ou tant mieux. Et ça avait fini par nous plaire aussi, à la longue : le côté industriel, ça plaisait au jeune homme de l’ère numérique qu’on était.

On traversait la Seine le matin et on la retraversait le soir. Elle était large à cet endroit, et d’autant plus large qu’elle semblait doublée d’un autre fleuve sur sa rive droite, un fleuve mécanique formé des dizaines de voies ferrées qui quittaient la ville pour relier le reste du monde. Le même pont enjambait les deux flots d’un coup, les voies ferrées et la Seine, dans une grande foulée. À pieds, on en avait pour des plombes. On avait le temps de tout observer, de compter les voies, d’imaginer. On se disait : « Je choisis une ligne, plouf plouf, et je la suis des yeux jusqu’au bout. Si j’ai de la chance, c’est le train de nuit pour Venise. Sinon, c’est l’omnibus de Juvisy. » C’était un peu la roulette russe, en moins fatal quand même. De toute façon, on n’avait aucun moyen de vérifier si l’on avait gagné ou perdu, c’était notre imagination qui décidait. On était gai, et on gagnait. On était triste, et c’était une défaite. Puis le lendemain rebelote. La Seine, elle, ne nous invitait pas à l’imagination. Sur ce pont si long, la fin de la traversée était plutôt contemplative. On observait le décor immuable de ce qui ne changerait jamais, et c’était rassurant. À droite, la Seine nous montrait la ville de pierre millénaire avec la flèche de Notre-Dame, à gauche, la banlieue d’acier et de béton avec ses cheminées. L’une d’elles, la plus grande — la plus belle, pensait-on parfois — émettait en continu un épais filet de nuage blanc, qui, par ces étés clairs et secs, comme sans air, s’élevait verticalement dans le ciel et qui, lorsqu’au contraire le vent se déchaînait, venait nourrir la masse des autres nuages, plus denses encore, si bien qu’on ne savait plus distinguer les nuées naturelles du panache de la cheminée. C’était notre fabrique de nuages. Elle avait toujours été là ; enfant, déjà, il nous arrivait de passer par ici, et on était fasciné de ce spectacle. On ne voulait pas que les choses changent. Et on était inquiet, parfois : il fallait qu’on aille voir les choses, souvent, pour vérifier qu’elles étaient en place. Comme une ronde d’inspection. Un rite de reconnaissance.

Le silo était là, après la Seine, sur la rive gauche. Le clou de la traversée. Il avait l’air en bonne santé. Les camions allaient et venaient, les grues et les pelles le remplissaient jusqu’à la gueule, les chariots le déchargeaient. Le ciment circulait en lui comme s’il s’était agi de son fluide vital, c’était un mouvement continu plutôt sain (pour lui) et réjouissant (pour nous). On aurait dû être rassuré, alors ; mais pourtant, on sentait toujours que le fragile équilibre était menacé.

La menace avait pris la forme d’un deuxième silo, plus petit. Plus performant, nous disait-on — mais bon, l’efficacité d’un silo, pour nous qui étions si peu techniques… Il avait été construit un peu plus loin, si bien qu’on ne l’avait pas vu sortir de terre. Un petit silo de rien du tout, très blanc, un peu snob, qui venait nous défier. Le message était clair : il allait remplacer notre bon gros silo, notre brave vieux silo.

On devait résister. Il ne fallait pas qu’on démolisse notre compagnon de route, le gros bonhomme de ciment qui ponctuait nos traversées de la Seine. On devait lui trouver une utilité, à ce vieux silo, une raison de rester parmi nous.

On le viderait de son stock de ciment. Il ne resterait qu’un colossal cylindre de béton, vide. On y percerait des fenêtres. On créerait des planchers. À l’intérieur du volume, on installerait un deuxième cylindre concentrique, tout de verre : ce serait un puits de lumière en même temps qu’une grande serre végétale, dont les arbres les plus hauts dépasseraient la hauteur du silo et viendraient le couronner de leur cime. On vivrait bien, là-dedans : on aurait une vue sur la Seine et sur les voies de chemin de fer, on regarderait passer les trains pour Venise. Les voisins, de l’autre côté du cylindre de verre, auraient vue sur la ville et sa folle activité. Entre eux et nous pousseraient les arbres. Des oiseaux viendraient y nicher, et leurs cris seraient les seuls bruits qui nous parviendraient.

C’était notre pari. Mais on ne nous a pas consulté, et les engins sont arrivés. Des véhicules à long cou, avec une mâchoire qui mord le béton et découpe les murs. Le bonhomme s’émiette par plaques. Le silo — feu le silo — tombe en petits morceaux. On a perdu le pari.

On ressent le besoin, l’impérieuse nécessité, de vérifier que la fabrique de nuages est toujours là. Qu’on n’a pas touché aux trains de Venise et de Juvisy. On gravit trois par trois les marches de l’escalier, et là-haut sur le pont on se sent suffoquer, on court, droit devant nous, au-dessus de la Seine. Ce pont si long, dont on aimait d’habitude la longueur, nous semble cette fois interminable, et on court encore plus vite, comme si en abrégeant le temps on pouvait raccourcir les distances, et c’est presque à bout de forces qu’on arrive sur la rive droite, parce qu’on est asthmatique et qu’on n’a pas l’habitude de courir. On reprend notre souffle, on regarde autour de nous. Les choses ont changé, on n’a rien pu y faire. Le temps a passé. Accoudé au parapet, on choisit une voie ferrée en contrebas, plouf plouf, ce sera toi. On attend une minute, puis deux, puis trois. On entend un train qui s’approche et qui passe sous le pont. Notre cœur bat vite et fort (mais c’est à cause de la course). Le train arrive à portée de nos yeux. Il bringuebale sur deux cents mètres, assez piteusement, et finit sa course au hangar technique de la Porte de Charenton. On a perdu. Et en plus, on a vieilli.

Boulevard du Général-Jean-Simon

Antonin Crenn
Paris, 27 octobre 2014

 Publié en mars 2015 dans La femelle du requin no43.