Il entre dans le livre. Et le pire, c’est qu’il le veut

Je voulais du pain. Mais, dans ma quête, je négligeai trois sources de difficulté. Un : nous sommes dimanche après-midi. Deux : nous sommes en province. Trois : nous traversons une crise sanitaire mondiale.

Fatalement, la boulangerie du faubourg Lacapelle était de repos. J’ai tourné vers le Jardin des plantes, me rappelant qu’un commerce existe devant l’église de Sapiac. Certes, oui : mais c’est une boucherie et elle est fermée – et, fût-elle ouverte, les animaux, moi, je ne mange pas de ce pain-là. Dans le centre : rien. Le dimanche, le Monoprix n’ouvre qu’en matinée. Et le Carrefour : fermé, sans explication. Alors, je suis monté à Villenouvelle et j’ai trouvé le pain juste avant l’épuisement de l’heure réglementaire. Est-ce que ce dimanche gris était encore un jour sans ?

Pendant mon excursion, j’ai vu l’entrée monumentale du collège Ingres qui était autrefois le lycée, quand les autres n’existaient pas. C’est là que Jean Marty a étudié, puis il est mort à Paris. J’ai vu l’ancien cimetière des Carmes converti en promenade en 1830. J’ai vu l’hôtel de ville où ont séjourné Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre à l’époque où c’était encore l’évêque qui habitait les lieux, et non le maire. J’ai vu, surtout, le triangle herbeux qui s’enfonce dans l’eau sombre, à la confluence du Tarn et du Tescou, d’où le jeune Jérémie que j’ai inventé cette semaine contemple son âme comme dans le poème de Baudelaire. J’avais écrit hier, à propos de cette aire boueuse : « un angle obtus ». Or, cet angle est aigu. Aussitôt rentré, je corrige.

Ce matin, Mario m’écrit ce conseil : « Pense à tes personnages. Tu as tellement d’amour pour eux. Ils ont la capacité, je crois, d’occuper tout ton esprit et de monopoliser tes forces. »

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Quelqu’un s’approche

La dernière fois que mon corps est entré en contact avec un autre corps, c’était le 12 mars. Peu avant 19 heures, j’ai serré la main de deux personnes différentes, puis j’ai fait la bise à É., à qui j’ai fait la bise à nouveau aux alentours de 23 heures.

Il y a des gens qui vivent seuls, qui jamais ne se blottissent contre un corps comme je le fais, moi, quand je ne vis pas seul à Montauban. Des gens qui dorment seuls, mais qui sortent tout de même de chez eux : qui embrassent leur mère, leur voisine ou leurs neveux, qui serrent la main des collègues à la pause café. Et je pense aux autres, aux personnes qui ne font rien de cela, parce qu’elles n’ont pas de collègues, pas de mère, pas de voisine ni de neveux – et qui vont parfois chez le coiffeur, pour sentir des mains sur la peau de leur crâne. Pour que des mains qui appartiennent à un autre corps leur rappellent qu’elles ont un corps, elles aussi. Je pense à ma mère qui était si pudique et qui pourtant, quand nous marchions ensemble, aimait bien prendre mon bras. Je me souviens avec minutie des sensations éprouvées la première fois que ma peau a touché celle de J.-E., en-dehors des contacts définis par les règles du rapport amical : ce frôlement qui voulait paraître involontaire, et qui s’est attardé.

La dernière fois que ma peau a touché la peau de quelqu’un d’autre, c’était le 12 mars. La dernière fois que mon corps s’est approché à moins d’un mètre d’un autre corps, c’était le 17 mars : il me semble que, pendant la matinée de ce jour-là, le rayon s’est réduit à cinquante centimètres, l’espace de quelques secondes.

Imaginons : ce serait la nuit, et on ne serait pas seul. On ne verrait rien, on n’entendrait rien. On percevrait seulement la proximité d’un corps : « Quelqu’un s’approche. » On sentirait sa chaleur, puis son contact. Ce serait beau.

Extrait de L’épaisseur du trait, paru aux éditions Publie.net

Je fais au moins ça

Et si aujourd’hui était un jour sans ?

Je n’ai pas ajouté une ligne au texte commencé hier, qui m’avait pourtant fait plaisir. J’ai passé du temps sur cet écran, à parcourir des papiers qui ne sentent même pas la poussière. J’y ai lu le désarroi d’un conseiller municipal de Montauban qui se demande, le 10 mai 1830, « comment rapprocher de si près et sans inconvénient la vertu et la débauche ? » Puis, j’ai lu la confiance de cet autre qui, au lendemain de la révolution des Trois-Glorieuses, la même année, félicite le maire « dont le zèle et le caractère conciliant ont puissamment aidé au maintien de la tranquillité publique dans cette ville, durant les grands événements qui viennent de s’accomplir ».

Les Six Indiens osages arrivés du Missouri au Havre le 27 juillet 1827 et à Paris le 13 août même année (Gallica)

J’ai appris que les deux hommes et la femme Osage, qui ont échoué à Montauban en 1829, étaient au nombre de six quand ils ont débarqué au Havre deux ans plus tôt, mais qu’ils se sont séparés ensuite à cause d’un désaccord quant aux moyens de regagner leur terre. À propos de leur peuple, un livre dit que « ce sont, en général, de très-beaux hommes, très-bien faits » et qu’ils « ont des dents très-blanches et très-bien rangées ». Par chance, « nous n’avons pas ouï dire qu’aucune des nations indiennes du Missouri fût accusée, même par ses ennemis, de manger de la chair humaine, par choix ou pour satisfaire une horrible sensualité ». Le secret de leur beauté n’est donc pas à chercher dans cette direction-là.

Je n’ai rien fait, aujourd’hui. Le journal me sert à ça : les jours où je ne fais rien, je fais au moins ça.

J’ai parlé au téléphone avec J.-E. et avec J. Puis, j’ai échangé des messages avec L., avec W., avec S., avec G., mais les voix et les corps m’ont manqué : j’avais envie de la présence physique de mes amis, dont le corps vivant aurait empli l’espace devant moi, face à moi, de l’autre côté d’une table sur laquelle refroidiraient des cafés, ou tiédiraient des bières. J’ai lu qu’on allait rester enfermés ainsi jusqu’au 15 avril au moins et ça m’a fichu un coup. Je serai sans doute à Paris le 10 avril : alors J.-E. ne me manquera plus, mais les amis resteront cachés derrière ces messages frustrants sur l’écran froid de mon téléphone.

J’ai parlé au téléphone avec Rémy Torroella et, à travers lui, avec les auditeurs de CFM Radio : l’émission s’appelle Gardez le lien, elle a pour mission de pallier ce manque que j’éprouve et que nous éprouvons tous. J’ai dit quelque chose dans ce genre de : « avec le web et la vidéo, j’entretiens quand même un contact avec les gens, je ne suis pas seul ».

« Deuxième coup de fil à Antonin Crenn depuis le début de sa résidence et du confinement » (CFM Radio)

Je publie aussi mes deux dernières lectures. Autrefois, des gens partaient en vacances ; autrefois, des gens se touchaient et, même, s’embrassaient. J’aime faire ces vidéos : quand je ne fais rien, je fais au moins ça.

D’abord il y a le désir

J’ai lu cet article de Guillaume Vissac sur remue.net qui m’a complètement, c’est le cas de le dire, remué.

Ce qui intéresse la littérature, c’est non seulement le désir, mais le désir contrarié, le désir impossible, non-réciproque, une attraction amoureuse mais bancale, déplacée, décentrée, inégale, impossible à accomplir pleinement. S’il y a symétrie, on ne se rejoint jamais vraiment. […] Si le désir est un lieu, il est un lieu mouvant, qui se déplace au gré de la machine littéraire […], mais au gré également de l’écriture elle-même.

Ce matin, j’étais prêt à parcourir à nouveau mes archives pour alimenter la machine en route depuis quelques jours : écrire l’histoire de vies minuscules prises dans cette histoire qui les dépasse. Ce serait politique, car comment pourrait-on écrire quelque chose qui ne serait pas politique ? Tout est politique.

Mais, d’un coup : perplexité. Je n’ai plus envie de mes registres, de mes petites histoires. J’ai envie d’écrire le corps, les émotions. Le désir. C’est cela que j’ai toujours voulu écrire, et que je vais écrire encore. Comment peut-on écrire sur autre chose ? En fait, je ne sais plus ce que je dois écrire. Je ne sais plus rien du tout.

Je relis ma conversation récente avec J. à qui je prétendais m’intéresser au corps. Il me répondait que l’important, pour lui, « plus que le corps, c’est le désir. Désir au sens : ce qui nous meut, nous rend vivant. »

J. dit : « Le désir, c’est la vie » et Guillaume dit : « L’écriture, c’est le désir. » Tout à l’heure, j’écrivais : « Tout est politique ». Tous les jours, j’affirme : « L’écriture et la vie, c’est la même chose ». Cette équation dissout ma perplexité : quoi que j’écrive, ce sera politique si je le veux, et il y sera question du désir – du mien. Tant mieux ! Mais ça ne dit pas pour autant ce que je vais faire aujourd’hui.

J’erre dans les rues de Montauban, mais sur Street View. Je vais voir le lycée Michelet dont J. me parlait dans la même conversation. Devant la grande grille du faubourg Lacapelle : personne. Je comprends que l’entrée des élèves se fait par la petite rue Calvet : je m’y faufile.

Il fait très beau sur Street View. On doit être à la fin de l’année scolaire. Il n’y a presque pas d’ombre : il est presque 14 heures, c’est la fin de la pause, les élèves traînent devant le lycée. C’est une fraction de seconde suspendue, figée par la caméra implacable. Un petit bout de temps qu’on aurait dû oublier, mais qui reste bloqué dans cette rue Calvet modélisée par la Google Car. Un moment extrêmement fugitif, qui durera beaucoup plus longtemps que le croyaient alors ces jeunes gens – à moins que ce ne soit l’inverse ? Une distorsion. Bref et interminable : l’adolescence. Dans ces images, quelles émotions inoubliables se jouent ? Quelles complicités, quelles solitudes, quel ennui et quelles angoisses ? Quels désirs ?

Finalement, je sors de chez moi. Je vais voir la boulangère de ce même faubourg, qui sait déjà quel pain je veux (« Ce n’est pas la peine de le trancher, n’est-ce pas ? ») et je lui prends aussi une chocolatine. Je n’en ai pourtant pas envie, mais j’ai l’impression que, puisque je suis sorti, il faut que je me fasse plaisir. Plaisir sans désir ? est-ce que ça peut marcher ? Avec la chocolatine, non. C’était bon, mais pas indispensable.

Dans la vraie rue Calvet, il y a le même soleil que sur Street View, mais pas d’adolescents. Et des graffitis sur les murs.

Celui-ci me plaît et, à la fois, me dérange. Comment est-il possible d’avoir envie d’écrire, sans savoir quoi ? C’est dans l’autre sens que ça doit marcher : d’abord on éprouve quelque chose de fort (une émotion, une idée), et c’est cela qui déclenche le moteur, le besoin d’écrire. On se met à écrire pour écrire ça. On sait donc forcément quoi écrire. Voilà ce que je voudrais lui répondre, au petit gars qui a tracé ces lettres sur le mur.

Je parcours toute la rue, je lis des dizaines de graffitis. Je cogite. Et je me dis que j’ai été un peu con de lui répondre ça, au petit gars (même si je ne lui ai parlé qu’en pensée). C’était péremptoire et snob de ma part. « L’écriture et la vie, c’est la même chose », disais-je, et lui il a « envie d’écrire » : il a donc envie de vivre, il a envie d’éprouver des émotions, du désir. Le désir d’écrire, c’est du désir tout court. « D’abord, il y a le désir » : alors l’écriture est déjà là. La preuve, c’est qu’il a écrit son désir : « j’ai envie d’écrire ».

Il m’a fallu le temps de parcourir la rue pour piger ça et pour le formuler. Et pour le partager (toujours en pensée) avec ce petit gars qui désire, qui vit, et qui écrit. Arrivé au bout de la rue, je lis cet autre graffiti et je me dis : voilà, lui aussi, il a compris.

Des nouvelles de Jean (mais pas de Jacques)

J’ai pris des nouvelles de Jean et de Jacques, que j’ai rencontrés la semaine dernière dans le registre de recensement militaire de la classe 1870. On le sait : ils sont nés en 1850 à Montauban et ils ont été enrôlés ensemble. Je suppose qu’on les a envoyés aussitôt à la guerre, mais ils n’y sont pas morts : le « J. Larroque » mort, sur le monument, c’est l’autre Jean, celui de Molières. Alors, que sont-ils devenus, Jean et Jacques de Montauban ?

En 1870, Jean a vingt ans, il mesure un mètre soixante-et-un, il vit chez ses parents laitiers à Chaume, à l’est de Montauban. Il débute son service militaire. Huit ans plus tard, il est caporal « dans la réserve de l’armée active » : il est rentré chez lui depuis quelques années déjà. Chez lui, c’est toujours chez ses parents, mais désormais à Landebasse : un autre faubourg, encore un peu plus à l’est. Les parents y ont acheté un petit lopin, ils sont devenus « cultivateurs propriétaires ». Le lieu dit « la Lande basse » existe toujours, il est resté rural, mais l’autoroute A20 passe en travers.

Je voulais savoir si Jean s’était marié, alors je l’ai cherché dans la botte de foin : des Larroque à Montauban, il y en a, à la pelle – un peu comme si vous cherchiez un Crenn à Saint-Pol-de-Léon, si vous voyez ce que je veux dire. Je vois passer des tas de Jean Larroque, puis, d’un coup, je me dis : c’est lui. Une intuition. Un Jean Larroque épousant Jean Marty – ah non, j’ai mal lu : je pensais au Jean Marty de l’autre jour, mais ça ne peut pas être lui puisqu’il est mort, et parce qu’on ne s’épouse pas entre hommes en 1878… C’est de Jeanne Marty qu’il s’agit. N’empêche : le nom m’a attiré et ne m’a pas trompé : c’est bien le Jean que je cherchais. « Jean et Jeanne », donc. Jeanne a quatre ans de moins que Jean Larroque, elle est couturière, elle habite aux Oliviers. Il existe une rue des Oliviers au sud de la ville, au bord du Tarn : c’est sûrement le même lieu. Jean et Jeanne ont pour témoins le frère de Jean, ainsi qu’un tailleur et un libraire ; et puis le nommé François-Auguste de France-Mandoul, lieutenant de vaisseau en retraite, chevalier de la Légion d’honneur. Celui-ci a été fait prisonnier en Algérie pendant la guerre d’invasion coloniale, quarante ans plus tôt, et il a publié un bouquin juste après sa libération : Les prisonniers d’Abd el Kader, ou cinq mois de captivité chez les Arabes. Une sorte de « journal de confinement », comme on dit aujourd’hui. Comment Jean, qui était laitier à vingt ans, se retrouve à vingt-huit ans (tout charpentier de son état) à compter une sommité décorée parmi ses amis ? Est-ce cela qu’on appelle : l’ascension sociale ? Quand le vieux passe l’arme à gauche, dix ans plus tard, c’est Jean qui déclare sa mort à la mairie. Voilà : c’est tout ce que je sais de Jean Larroque.

Et Jacques, alors ? S’il s’est marié, ce n’est pas à Montauban : pas de trace dans le registre. S’il est mort, ce n’est pas à Montauban non plus. Mais il y a une vie possible en dehors de Montauban ! (J’ai tendance à l’oublier : à cause du confinement, sans doute). Non, Jacques, je ne sais pas ce qu’il est devenu. Et je n’oublie pas qu’il était « faible de constitution », à vingt ans, alors je m’inquiète pour lui.

À la même époque, à Paris. La seule chose que je sais de Jules, Napoléon, Prosper Forthomme, c’est qu’il a fait un fils, qui est devenu l’arrière-grand-père de ma mère. Puis qu’il a disparu. Et c’est tout. Le reste, je l’ai inventé en écrivant la Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu qui paraîtra aux éditions Le Réalgar, et dont je lis les premières lignes ici :

À Montauban, loin de Montauban

Loin de Montauban, c’est Villemade. D’habitude, Villemade n’est pas loin de Montauban : tous les matins, M. prend sa voiture et, en quinze minutes, elle est en ville. Mais M. ne conduit plus, depuis une semaine : la vue depuis sa fenêtre, ce sont des champs. C’est mardi, il est midi et c’est la campagne : un chemin où pas grand monde ne passe (tant mieux), puis une bande verte, puis une parcelle déjà jaune, grillée (le soleil tape dur en ces premiers jours de printemps), puis, au fond, des voisins. Mais ils ne sont pas tout près, les voisins. Et Montauban, c’est encore plus loin : une semaine !

À Montauban, ce sont les briques. La maison de M. aussi est en briques, mais ce n’est pas pareil. À Montauban, ce sont des immeubles roses qui, parfois, sont crépis d’un ocre jaune. Mais ce mardi, à midi, la lumière qui tombe sur la façade est blanche, filtrée par une couche ouatée qui empêche les couleurs de briller. « Il y a quelque chose de laiteux dans l’air », dit A. en regardant par sa fenêtre ; et les volets restent fermés, c’est calme comme jamais. Cette voiture, depuis une semaine, n’a pas quitté la rue Ingres – à Montauban, on tombe toujours sur Ingres, on ne lui échappe pas.

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La cote W (depuis longtemps prévisible)

François m’a dit qu’il avait eu du mal à retrouver un truc sur mon site : un article perdu au fond de la botte de foin. Je sais que nous avons tous le même problème, nous autres qui écrivons sur des blogs : les derniers articles sont les seuls visibles, puis ils sont remplacés par les suivants et s’enfouissent dans les couches géologiques du web : un cimetière permanent de nos propres écrits. « À moins de faire un sommaire », me dit François, qui s’y connaît mille fois plus que moi en sites. Je lis son message sur mon téléphone, il y a dix jours, alors que je visite le cimetière de Montauban (coïncidence : le même soir, il publie un billet sur le cimetière du Montparnasse). Rentré chez moi, je commence à cogiter. Il y a moins de quatre cents articles sur mon blog : c’est encore maniable. Mais je pourrais dire aussi : « Il y a près de quatre cents articles ! c’est énorme ». Depuis le temps que je le redoute, voilà, c’est arrivé : je ne m’y retrouve plus moi-même. C’était depuis longtemps prévisible.

« Mais la pièce que le mort tient entre ses doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W. »

Georges Perec, La vie mode d’emploi

Plutôt qu’un sommaire, pourquoi pas un index ? À la fin du livre, l’index est une invitation à le parcourir à nouveau, dans un ordre différent : à jeter des passerelles, à se faufiler. Je pense au fabuleux index de La vie mode d’emploi et je me promène dans celui de Je me souviens que j’ai pris soin d’emporter avec moi, dans ma valise.

Aux archives de Montauban, les documents antérieurs aux années 1980 sont classés de façon thématique : à chaque étagère est associée une lettre de l’alphabet et, à chaque lettre, l’un des grands domaines de la vie municipale. Par exemple, la cote E concerne l’état-civil ; la cote I regroupe l’hygiène publique, la police et la justice ; la cote R, l’instruction publique, les sciences, les lettres et les arts. Rangé sous la cote 3.I.3, on trouve donc le jugement du boulanger Coffinhol, condamné le 6 mai 1812 par le tribunal civil de Montauban à une amende et à la confiscation de son pain ; et sous la cote 1.R.59, les notes relatives à l’organisation de la fête de Noël 1941 à l’école maternelle de Sapiac.

Aux archives de Montauban comme partout ailleurs, depuis les années 1980, on classe tout dans la cote W : dès qu’une boîte de nouveaux documents est admise, hop, on la range sur l’étagère W, à la suite des autres, par ordre d’arrivée. Mais, avant de fermer la boîte, on identifie bien son contenu dans la base de données : on l’indexe afin de la retrouver plus tard. Sinon, c’est foutu : autant l’envoyer aux oubliettes directement.

Sur mon blog, les billets sont donc rangés sous la cote W : ils s’alignent les uns après les autres, par ordre d’arrivée. Puis, on les oublie. Alors, j’ai entrepris de les rouvrir et de les indexer.

Voilà, j’ai fait un index. Il est ici, et également accessible depuis le menu en haut de la page. Il faut le considérer comme une invitation à la promenade : il faut picorer, piocher, faire sortir un vieux billet de la botte de foin où il se cache. Cet index n’est pas encore terminé : je l’arrangerai au fur et à mesure.

Et aussi – mais ça n’a rien aucun rapport avec ça – j’ai enregistré cette vidéo : « Ne pas trembler » est une nouvelle que j’ai écrite en 2016 pour la revue La piscine. Cette lecture à voix haute est une façon de la faire revivre – ah, ben si, ça a donc un rapport !

Il manque le corps

J. me dit au téléphone que, parmi les dix collègues de S., six sont cloués au lit par le virus. Est-ce que S. a été contaminé ? « On ne le saura que dans quelques jours », me dit J. qui est confinée avec lui, puisque S. est son amoureux. J. est convaincue d’avoir déjà eu cette maladie il y a quinze jours : la grippe chelou qu’elle avait, c’était ça, elle en est sûre. Elle me décrit le même « symptôme d’après » que m’a expliqué T. dans son message : il a été malade ces derniers jours, ça va mieux maintenant, mais il a perdu l’odorat. Je lui dis : « Je ne crois pas avoir un odorat très sensible, ça n’est pas important pour moi, mais je suis sûr que, si je le perdais, il me manquerait ». Ça devient salement concret, cette menace. Elle est entrée dans des corps que je connais. Certes, les gens qui l’ont autour de moi vont bien, mais ils l’ont eu quand même. Voire : ils l’ont encore, comme mes voisines parisiennes. Est-ce qu’on dit encore « mes voisines », quand on ne vit plus côte à côte ? Je suis loin d’elles, loin de mon immeuble parisien, loin de cette petite cour qui ne doit plus résonner de la même façon que d’habitude. Loin de J.-E., surtout. On se manque, mais ça faisait partie du jeu de la résidence. C’est seulement plus radical que prévu. On se parle souvent, oui, au téléphone, mais il manque la présence, il manque le corps.

Ce que j’ai à dire est-il plus intéressant que ce que les autres diraient ? Laurent disait tout à l’heure : « C’est beau un écrivain qui fait son boulot. » Alors je continue, ça me donne quelque chose à faire. Je n’arrive pas à me concentrer suffisamment, toutefois, pour travailler sur les projets qui m’ont amené ici – pour « faire mon boulot », donc, reprenant les mots de Laurent.

Je relis des textes que j’ai déjà écrits. Je les lis à voix haute, pour les faire exister, et parce que : ce que j’ai de plus intéressant à dire, c’est ce que j’écris. Ce matin j’ai écouté (et regardé) ces lectures de Mathieu Riboulet et Marie-Hélène Lafon : j’ai vu « passer » ça sur Twitter grâce à Anne-Lise, et je l’ai accueilli comme un cadeau. Le décor n’est pas beau, la vidéo n’est pas mise en scène : alors, n’aurait-on pas pu se contenter du son (de la voix) ? Mais non : on voit les corps. On voit les sourires, les regards. Et, au-delà, la complicité des corps : comment ils s’approchent, comment ils se passent le relais (la parole). Comment l’espace entre les corps (l’interstice) fait partie, aussi, de la complicité.

Sur mes deux premières vidéos, j’avais choisi un contre-jour. Une façon de dire : « C’est le texte qui compte, pas moi. » Cette fois, j’essaie autre chose. J’ai envie d’incarner ces mots. Non seulement par ma voix, mais par mon corps.

Ce carrefour où une rencontre doit avoir lieu

Deux garçons se sont croisés sans se voir. Mais, moi, je les ai vus. Ça s’est passé au carrefour de la rue de Picpus et de la rue Dorian. Le garçon pâle, avec sa chemise bleue trop large sur son corps fluet, s’apprête à traverser la rue Dorian. Il regarde à droite et à gauche, comme on le lui a appris.

Le second garçon est un peu plus costaud. Il a les bras nus, parce qu’il fait beau. Il est exactement en face de l’autre : il va de la rue Dorian vers la place de la Nation. Lui aussi, il stationne deux secondes avant de traverser.

Je voudrais qu’ils se croisent, qu’ils se regardent, qu’ils se parlent. J’ai envie de croire que le garçon en bleu se rend, lui aussi, à la Nation, en faisant un détour par l’arrière du lycée Arago. Je remonte la rue de Picpus dans l’espoir de remonter le temps : je voudrais savoir précisément d’où il vient, pour mieux anticiper la direction qu’il prendra. Mais, dans la section de la rue de Picpus qui précède celle-ci, il n’existe pas. Parce que ce trajet-là n’a pas été enregistré par la Google Car le même jour et que, cet autre jour, il n’était pas là. Alors, j’essaie autre chose : je déplace la petite punaise sur la carte, je la pose sur l’avenue Dorian – l’avenue, pas la rue. Car les deux existent, qui se suivent comme si elles n’étaient qu’une seule, mais elles sont bien différentes. La rue et l’avenue Dorian sont même numérotées en sens inverse l’une de l’autre, et ce phénomène a toujours été un mystère pour moi, car la numérotation des voies obéit à une loi très stricte à laquelle on ne déroge jamais : les numéros des rues parallèles à la Seine croissent de l’amont vers l’aval ; pour les perpendiculaires, on démarre du côté de la Seine. Or, la rue et l’avenue Dorian sont orientées pareil : quelle fantaisie s’exprime donc ici ? Le numéro 2 de l’une fait face au numéro 2 de l’autre. L’un de ces deux numéros 2 est l’adresse de cet immeuble cossu surmonté d’une tourelle à créneaux : un château fort Art Nouveau, dessiné par cet architecte à qui on doit cet immeuble de l’avenue du Bel-Air où vit mon Eugène, dans L’épaisseur du trait.

Je m’installe donc dans l’avenue Dorian et j’observe le carrefour où, je l’espère, la rencontre va avoir lieu. Mais je ne vois ni le garçon bleu, ni le garçon gris. Et le ciel a changé de couleur, car cette avenue a été visitée par la Google Car un autre jour encore. Le jour qui m’intéresse est un jour radieux : le soleil est quasiment au zénith et, lorsqu’il tombe sur les têtes des deux garçons, il fait briller des reflets roux dans des cheveux qui, d’habitude, ne sont pas roux. Ils ne doivent ce point commun qu’à cette lumière unique ; c’est cet instant, crucial, qui les unit.

Je me déplace à nouveau, pour mieux voir l’immeuble dessiné par Jean Falp, dont le sixième étage est orné d’une fortification de fantaisie. Voilà : je retrouve les deux garçons. Ils viennent de s’engager sur le passage piéton… Ils vont se croiser. Ils risquent de se croiser. Ils pourraient se croiser. Ils ne se croisent pas. Le costaud au t-shirt a déjà quitté la rue Dorian quand le fluet à la chemise est encore au milieu de la chaussée. Et il tourne la tête. L’autre aussi.

Il y a une histoire dans ma tête qui se passe dans cet immeuble d’angle, avec sa tourelle crénelée. J’imagine un grand appartement d’angle, très lumineux : les arabesques des ferronneries projetées par le soleil sur les murs blancs. À Montauban aussi, il fait très beau. Ce matin, j’ai eu envie de lire cet extrait de L’épaisseur du trait : Alexandre habite tout près de la rue de Picpus. Il a traversé mille fois ce carrefour, j’en suis sûr.

Instructions pour une prise d’armes

J’ai été au ravitaillement. Dans la rue, les gens (rares) évitent se s’approcher les uns des autres. Ils sont disciplinés. La boulangère me reconnaît ; je ne suis pourtant venu la voir que deux fois, la semaine dernière, en ces temps insouciants où l’on sortait acheter du pain sur un coup de tête. Elle me sourit. Elle n’est pas protégée du tout. Les employés du Monoprix, eux, portent des gants et des masques – et c’est une consolation à bas prix pour ma pauvre bonne conscience. Ils préféreraient sans doute être à l’abri, seuls comme moi, ou avec ceux qu’ils aiment et qui les aiment. Les clients sont courtois : tant mieux.

Avant de retourner me réfugier dans ma prison dorée, je fais le tour du pâté de maisons. C’est l’heure du courrier : je rencontre un facteur, puis une factrice. On échange des sourires, on se dit bonjour. Ils n’ont pas le choix, eux non plus : le hasard de leur métier les a désignés comme indispensables au maintien de l’activité vitale de la nation, tandis que moi, je n’ai jamais été indispensable à quoi que ce soit. D’ailleurs, je viens d’apprendre l’annulation d’un événement qui devait avoir lieu au mois de juin, et sur lequel je comptais pour gagner un peu de sous. Je ne suis pas indispensable : c’est inquiétant pour mes finances, mais c’est aussi ma chance et, peut-être, mon salut. Le facteur et la factrice sont comme la boulangère : les mains et le visage nus. Exposés au danger.

Devant la cathédrale, il y a ce vaste trou : un chantier titanesque qui n’est pas prêt de s’achever. Je jette un œil dans ce trou, puis sur les murs alentour. On dit « place de la Cathédrale », mais son nom officiel c’est : « place Franklin-Roosevelt ». Une plaque plus ancienne témoigne du nom qu’elle portait autrefois : « place d’Armes ».

Place d’Armes : je repense à la pénible métaphore martiale filée par le président, lundi soir : « Nous sommes en guerre ». Moi, la guerre, ça ne m’excite pas. Même quand j’étais gosse, je n’y jouais pas souvent. Presque jamais. « Nous sommes en guerre », dit-il, mais, si on décide de le prendre au mot, et si on connaît un peu d’histoire, alors le parallèle est encore plus effroyable. De même que les soldats de 1914 qui n’avaient pas choisi de s’engager, et qu’on a envoyés à la boucherie affublés d’un pantalon rouge vif et d’un fusil du siècle précédent, on envoie donc au front, aujourd’hui, les hommes et les femmes du Monoprix avec leurs masques dérisoires, ainsi que les facteurs à mains nues – et les autres livreurs, plus ou moins ubérisés, qui n’ont même pas droit à la protection sociale du facteur. Je déteste cette comparaison : « envoyer au front », et j’ignore même si elle est pertinente. Mais c’est lui qui a commencé et, moi, je n’ai pas autant de cartes que lui entre les mains pour me faire une opinion sur le sujet. Je suis obligé de lui faire confiance et je n’aime pas ça.

Place d’Armes. J’ai mon cabas de légumes et de pain frais sur l’épaule, et mon attestation de déplacement dérogatoire dans la poche, conformément aux instructions. Je pense à Instructions pour une prise d’armes. Je descends les quatre marches où j’étais perché et je m’engage dans la rue d’en face : celle de la Résistance. En d’autres termes : je rentre chez moi. Je me planque.

Hier soir, au téléphone, J.-E. m’a dit que nos voisines (la porte après la nôtre dans le couloir) étaient malades : elles ont été testées positives à ce virus. Il a ajouté : « et la troisième voisine, de l’autre côté, tousse souvent et très fort ». On entend tout, à travers les murs.

Ce matin, au saut du lit, j’ai eu envie de lire ces pages du Héros et les autres, dans lesquelles Martin « ne quitte plus sa maison ».