Leur désinvolture n’est pas très respectueuse

Je suis attendu. C’est un événement que je n’ai pas organisé seul, mais qui repose essentiellement sur ma présence. Une soirée autour de mes livres, sans doute. Autrement dit : ça ne peut pas commencer sans moi. Je me trouve pourtant loin du lieu de la rencontre, car je dois d’abord accueillir François : il vient d’arriver à Paris, alors J.-E. et moi l’accompagnons chez nous pour lui montrer la chambre qu’il occupera. François prend le temps de déballer ses affaires en bavardant joyeusement avec J.-E. : ils parlent, ils parlent. Je suis content de voir qu’ils s’entendent si bien, mais tout de même : ils pourraient abréger ! car je suis attendu… Leur désinvolture n’est pas très respectueuse pour les invités (qui patientent déjà depuis plus d’une heure), ni pour moi (qui ai hâte de commencer cette soirée). Je leur dis : « On est très en retard et, en plus, on a quarante minutes de métro pour aller là-bas » — car cette petite sauterie a lieu à Montparnasse. Enfin, ils sont prêts. À ce moment, l’appartement ressemble à celui de mon enfance. À peine sortis de la résidence, nous tombons sur Juline et S. qui sont venus me chercher, inquiets : « Mais alors ! Qu’est-ce que tu faisais ? Tout le monde t’attend. »

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À découvrir ce lieu longtemps fantasmé

J.-E. me fait une surprise : nous partons en voyage. Je sais que nous n’avons pas beaucoup de temps. Ce sera un aller-retour express. Pas le choix. Son plaisir est visible, je sens son excitation (une étincelle dans les yeux), alors j’ai envie de trouver son idée romanesque : une impulsion joyeuse. Et c’est un endroit où il a toujours rêvé d’aller : l’occasion est trop belle… Mais je vois aussi un nuage dans son regard, un sentiment pas très franc : une culpabilité, car ce genre de voyage est à l’opposé exact de nos convictions. Nous savons à quel point ils sont toxiques. Nous prenons l’avion. Je ne me souviens pas du trajet, ni de l’atterrissage. Arrivés au pôle Sud, nous sommes débarqués sur un îlot minuscule, encombré d’un tas de touristes. Ce sont les autres passagers de notre vol, sans doute. Je trouve cela ridicule. Avec beaucoup de mauvaise foi, je me persuade que ce regroupement est une bonne chose : « Ils parquent tout le monde sur un seul îlot pour qu’on n’aille pas saccager les autres paysages. » Comme s’il ne valait pas mieux, plutôt qu’un tourisme contrôlé, pas de tourisme du tout. Je m’aperçois, pour aggraver notre cas, que nous avons fait une correspondance à Los Angeles : alors que j’étais justement là-bas avant-hier ! Je dis à J.-E. qu’il aurait pu faire attention en réservant les billets. Quel gâchis. Je ne sais pas s’il prend autant de plaisir qu’il l’espérait, à découvrir ce lieu longtemps fantasmé. L’île est couverte de glace, ou bien d’une terre très dure, sans végétation. À ce moment du rêve, les touristes ont disparu. Seuls, J.-E. et moi observons le relief singulier : ce sont des plateaux successifs, en terrasses. Comme d’immenses marches d’escalier, hautes de plusieurs mètres chacune. C’est surtout la faune qui mérite le détour. L’avant du corps de ces grands animaux hybrides ressemble à des bêtes que je connais (je ne sais plus lesquelles, probablement des gros mammifères rencontrés dans des zoos), tandis que leurs pattes arrières sont celles d’araignées. Ou de crabes-araignées : longues et assez épaisses, charnues, couvertes du même pelage gris que le reste de leur corps. Cette forme bizarre leur permet de gravir les étages de ce paysage unique : elles se hissent à l’ascension des marches, puis se posent sur le plateau. Par leur volume, elles s’apparentent à l’ours ou au morse : de gros bestiaux. Mais d’une agilité ! Le spectacle n’est pas effrayant, car nous l’observons de loin. C’est même fascinant.

Dans la vie éveillée, J.-E. ne fera pas de correspondance à Los Angeles, il prend une ligne directe. Je vais le chercher ce soir à la gare de Villebourbon.

Je suis pittoresque

Elle m’a pris en photo. Carrément. Parce que la cour où j’habite est jolie et qu’elle photographiait la cour, et que, moi, j’étais au milieu de cette cour, sortant de mon escalier. J’étais juste en face d’elle et elle m’a pris en photo, oui. Déjà qu’ils ne disent jamais bonjour, les touristes de ma cour (car nous ne sommes pas des êtres humains : nous sommes seulement des objets, meublant le décor qu’ils sont venus consommer), maintenant ils nous prennent en photo. Bon. Cela faisait longtemps déjà qu’ils photographiaient les fenêtres fleuries, les toits de zinc, les pavés gris et les chats en goguette : alors, poursuivant la logique, pourquoi ne pas me photographier, moi ? Un Parisien dans une cour : comme c’est pittoresque !

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Les mondes réels

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Moi, la première fois que j’ai lu Aurélien (dont ceci est le début), j’habitais sur l’île Saint-Louis et j’avais trouvé amusant de faire connaissance avec ce voisin illustre qui n’existait pas, mais qui, d’un coup, pouvait se retrouver dans mon décor à moi, dans mon monde réel. La maison qu’habite Aurélien est sur la pointe de l’île, sur une placette qui s’appelle maintenant place Louis-Aragon – mais, « de mon temps », elle n’avait pas de nom.

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Les visiteurs ne vous saluent pas

Pourquoi ils ne disent pas bonjour, les touristes ? Je ne les déteste pas, pourtant, je vous assure. En tout cas, pas avant de leur avoir parlé. Et j’admets, aussi, qu’ils n’ont pas le monopole de la grossièreté : il y en a quelques autres, des mal embouchés, dans ma cour — des voisins dont je n’ai jamais entendu le son de la voix et à qui je continue, pourtant, de dire bonjour. Mais si un habitant de l’immeuble sur cinq (à vue de nez) est ostensiblement impoli, la proportion monte à quatre sur cinq chez les touristes. Je n’ai pas compté, mais je vous assure que c’est de ce niveau-là. Il y a plusieurs appartements dans ma cour (et dans les étages) qui accueillent plus ou moins régulièrement des visiteurs de courte durée, des touristes dans le genre « consommation massive de capitales européennes », vous savez, qui louent des appartements à la nuit aussi facilement que vous et moi achetons une baguette de pain. Il y a un appartement, en particulier, qui ne sert qu’à ça, en rez-de-chaussée, face à mon escalier. À midi, je passais là, avec ma baguette de pain (oui, justement). Quatre jeunes gens (de mon âge) sortent de ce rez-de-chaussé et profitent du charme de notre cour pavée et fleurie — touchée par un rayon de soleil, ce qui ne gâche rien. Je dis bonjour, en les regardant franchement. Pas un mot ne sort de leur bouche. Pas un geste. Pas un regard. Quand bien même ils ne feraient qu’un séjour express à Paris et n’auraient pas pris la peine d’apprendre quatre mots de français, je suis sûr qu’ils savent reconnaître celui que je viens de prononcer. Et, à supposer qu’ils ne savent pas le répéter, ils pourraient m’en dire un autre, dans une autre langue. Ou alors, s’ils sont muets, ils peuvent hocher la tête ou agiter une main. Ou cligner des yeux. Ou bouger les oreilles. Je crois que même un visiteur extraterrestre, ne connaissant pas nos codes sociaux, se débrouillerait pour trouver un moyen de me dire : « j’ai bien pris en compte le fait que vous existez ».

Il y a un truc qui m’échappe : ces gens trouvent que la cour est jolie (elle l’est). Ils ont choisi de résider ici (personne ne les a forcés à prendre des vacances). J’avais donc cru qu’ils tireraient leur plaisir de l’illusion d’habiter, le temps d’une parenthèse, « à la parisienne » : le décor en toc auquel Paris ressemble de plus en plus est fait pour eux : un parc d’attraction pour égayer les touristes. Et moi, qui rentre déjeuner après avoir acheté ma baguette, je suis le figurant. Or, il me semble que lorsqu’on visite Disneyland (je ne connais pas cet endroit, mais j’essaie de me projeter), on est content de rencontrer le pauvre gars déguisé en Mickey : on lui fait des sourires, on lui parle, on lui dit bonjour. C’est cela qui m’échappe : les visiteurs de ma jolie-cour-pavée-typiquement-parisienne n’ont aucun égard pour le pauvre gars déguisé en Parisien qui fait l’effort de leur dire bonjour. Et je vous assure, je le fais cet effort. Tous les jours. Et quatre fois sur cinq, je reste totalement transparent à leurs yeux. On n’a pas dû leur expliquer, quand ils ont payé leur location, que les figurants n’étaient pas des hologrammes, mais des animaux vivants.

Pour illustrer ce billet, je choisis ce plan touristique de 1968 parce qu’il est joli, certes, mais aussi parce que c’était « le bon temps » : à l’époque, le décor à touristes était coupé juste au niveau de la Bastille : mon quartier était épargné, on n’envoyait pas encore les troupeaux paître dans ce coin-là.