On fait des efforts, chacun de notre côté

Un petit garçon pose une question, je l’entends mal, il est au fond de la classe. Alors il se lève, s’approche de la caméra. Il répète. Je l’entends mieux, mais je ne le vois pas très bien. L’image est brouillée. Si je le rencontrais dans la rue, une heure plus tard, je serais incapable de le reconnaître. Nous sommes séparés. D’un côté il y a moi, petit soldat de la startup nation parlant à mon ordinateur ; de l’autre côté il y a eux, dignes représentants de la nation apprenante. On fait des efforts, chacun de notre côté, mais rien à faire : je préfère les enfants réels aux enfants pixellisés.

Je leur ai expliqué comment on explorerait la ville et le temps pour inventer une histoire. Je leur ai montré ce plan tellement bizarre : on se déplacerait dans une ville faite de volumes pointus, de figures géométriques monumentales, de zones de couleurs. À propos d’un autre plan, je dis : « J’aimerais être un bonhomme Playmobil pour me promener entre ces maisons, passer ce pont, marcher dans ces herbes hautes. »

Dans la vraie vie, je passe ce pont sur le Tescou. Au jardin des Plantes, une fille avec un sac à dos me demande où est la gare. Je lui explique qu’il faut traverser le Tarn, soit par le Pont-Vieux, soit par le Pont-Neuf : « L’un ou l’autre, c’est kif-kif. » Et je lui montre le plan sur mon téléphone.

Hier, sur CFM radio avec Natacha, j’ai parlé avec Rémy Torroella en vrai, ensemble dans le même studio, après plusieurs échanges au téléphone au début du printemps. J’ai dit des trucs sur la petite histoire embarquée dans la grande, celle avec sa grande hache ; les petites choses qui ne laissent pas de trace, à l’ombre des monuments. Ce n’est pas moi qui provoquerai le Grand Soir – moi, j’écris des petites histoires.

À propos de la révolution, Cesare Pavese dans Le métier de vivre :

Moi, je dois me contenter de la plus minime découverte contenue dans chaque poème pris isolément, et manifester mon renouvellement moral par l’humilité avec laquelle je me soumets à ce destin qui est ma nature. Ce qui est très raisonnable. À moins que ce ne soit, au contraire, de la paresse ou de la lâcheté.

Je lis au jardin des Plantes, j’ai un peu mal au crâne et je sais pourquoi. D’être resté concentré, à parler à mon écran, à me demander si les mômes m’entendaient. Si je n’étais pas à côté de la plaque. S’ils pouvaient trouver un intérêt ou du plaisir à ce qu’on ferait ensemble. Je ne voyais pas leurs réactions. Puis je reçois un message de C., leur institutrice : « Les élèves ont aimé, ils sont motivés. »

Il pleut, je quitte les herbes hautes, je repasse le petit pont, je longe les rangées de maisons.