Ce n’était plus de la licence poétique, mais de la myopie

Avant de porter des lunettes, je ne voyais pas flou. Je voyais, c’est tout. Je veux dire : bien sûr que je voyais flou, mais je ne le savais pas. J’avais réussi à abuser les rares médecins scolaires qu’on avait placés sur ma route. Quand ils me demandaient de lire les lettres sur le panneau, je les énumérais sans me tromper (même les petites) : c’était facile, car je n’étais jamais le premier à passer, alors j’avais eu tout le loisir de mémoriser les réponses des autres en attendant mon tour. J’étais peut-être un peu idiot, ou bien retors. Ou encore : le médecin n’était pas clair dans ses consignes. Je ne comprenais pas « Arrives-tu à lire ces lettres ? » (car ma réponse aurait été négative), mais : « Sais-tu quelles lettres sont imprimées ici ? » — et là, évidemment que je le savais.

Je me souviens d’un samedi matin : je devais avoir douze ans, puisque ma sœur Juline était au cours de dessin avec moi ; on aimait beaucoup le prof ; il s’appelait Yao. Il avait affiché au mur une reproduction du Portrait du docteur Gabriel Tapié de Céleyran par Toulouse-Lautrec. Il s’agissait pour nous de peindre — non pas de copier ce tableau à l’identique, mais de l’employer comme modèle pour barbouiller à notre façon, comme on utilise la nature pour peindre sur le motif. Sur ma feuille, j’avais représenté un bonhomme habillé de noir, portant un haut-de-forme (jusqu’ici, j’avais bon)… et affublé d’une grosse barbe. Ce dernier attribut a surpris les camarades (je ne parle même pas de Juline) :

« Pourquoi tu lui as fait une barbe ?
— Ben ! parce qu’il en a une.
— Viens voir de près : il n’en a pas. »

Moi, j’en avais vu une. Après quelques épisodes du même tonneau, il a fallu se rendre à l’évidence : ce n’était plus de la licence poétique, mais de la myopie. Alors j’ai calé des lunettes devant mes yeux et, d’un coup, j’ai découvert que je voyais flou. Par contraste. Car, si le monde était désormais net, c’est qu’il était autrefois flou.

Dans Homme à lunettes, je ne parle pas de ça. Mais presque. Juste un peu. Homme à lunettes, c’est une nouvelle histoire pédée : j’ai écrit l’une des quatre nouvelles que nous publions dans la « saison 3 » de la collection. Les autres sont signées de mes camarades Guillaume Marie, Nicolas Petit et Alix Roussios.

Homme à lunettes, c’est un conte. Une fable. Le portrait d’un garçon qui prend confiance en lui. Cette histoire de myopie est-elle une métaphore ? Voire : une parabole ? Un jour, j’ai seize ans et je découvre que je suis pédé. En fait, j’ai toujours été pédé, mais je ne le savais pas : j’avais floué, sans le faire exprès, les experts qui s’étaient trouvés sur ma route. J’aimais les garçons, mais je ne savais pas que c’était important : n’ayant jamais été une autre personne que moi-même, comment savoir que j’étais différent ? Quand je voyais flou, je ne m’en plaignais pas, puisque je ne savais pas que je pouvais voir d’une autre façon. Je pense que j’aimais les garçons ainsi : sans me poser de question. Personne ne m’avait dit que c’était mal (j’avais cette chance), alors il était inutile de coller des mots sur les choses. Je restais dans le flou.

Ce n’est pas de ça, non plus, que parle Homme à lunettes. J’extrapole et je digresse. Homme à lunettes, c’est plutôt un hommage aux garçons qui ne savent pas pourquoi ils plaisent follement aux autres, soudain, alors que personne ne remarquait leur existence quelques années plus tôt. C’est un garçon à lunettes qui fait confiance à son désir, sans se poser de question ; et qui découvre qu’on peut même tomber amoureux de lui. C’est une histoire de cul — n’ayons pas peur des mots — je viens de compter : il y a cinq occurrences de ce mot-ci, et vingt-cinq (!) du mot « bite ». Carrément. Je n’ai donc pas peur des répétitions, non plus. Vous êtes prévenus.

La campagne de souscription est ouverte sur Ulule : participez ! Ça démarre fort. L’idée, c’est de vous rassembler le plus nombreux possible, pour imprimer encore plus de livres. Ils sortiront à la fin du mois de mars. Plus on est de fous, etc. Et c’est l’occasion de me dire (de nous dire) que vous aimez ce qu’on fait. Je compte sur vous ?

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