« Tu es parti tôt, l’autre soir ? »

par Antonin Crenn

Ça, c’était mon carnet.

Et puis ça, c’est le livre :

Martin court. Il court pour raccourcir les distances. Une chose qui se parcourt vite est nécessairement petite et, si elle est petite, elle est rassurante, parce qu’elle est facile à comprendre. On peut en faire le tour, on peut l’explorer en large et en travers, on peut se blottir à l’intérieur et sentir son enveloppe tout contre soi. Martin court pour raccourcir les distances, mais toutes les distances sont déjà courtes dans cette ville. Il court surtout pour abréger le temps, pour arriver plus tôt chez lui ou n’importe où ailleurs. Surtout pour arriver ailleurs. Il voudrait raccourcir les distances, mais dans cette ville la plus grande distance c’est celle qui existe entre Martin et tous les autres : les gens de la fête. Cet espace-là, Martin l’allonge encore de cent pas, de mille pas, d’une infinité de pas à mesure qu’il court. Il creuse un gouffre entre lui et les autres.

Dans la langue de Martin, on utilise le même mot pour désigner deux concepts qui, dans une autre langue peut-être, seraient nettement différenciés. À l’intérieur d’un groupe solidaire dont Martin ferait partie (un groupe théorique qui serait constitué, par exemple, d’amis — mais Martin a-t-il des amis ?), il parlerait de lui en disant moi et, pour désigner ses amis, ces personnes qui seraient physiquement distinctes de lui mais si proches par leurs qualités, il dirait : les autres. Ce seraient toutes les personnes de son groupe à l’exclusion de lui-même. À l’inverse, dans une autre configuration plus proche de la réalité, où l’on est forcé de constater que la population se divise en deux catégories ennemies et irréconciliables, il existe une barrière entre Martin et le reste du monde. Pourtant, il est obligé de désigner ces êtres contraires, ceux de l’autre côté, par ce même mot, les autres, qui aurait dû servir à qualifier ses semblables. Puisque le monde est ainsi fait — avec une barrière entravers —, Martin aimerait que Félix soit du même côté que lui. Il semble qu’en réalité, cependant, Félix fasse partie du groupe d’en face : l’ensemble homogène, la chouette bande de copains. Et Félix pourrait dire à propos de tous les membres de cette bande qu’ils sont ses autres en tant que ses semblables, tandis qu’au-delà de la barrière, incompatible et inconsolé, attendrait Martin, son autre différent.

Martin n’aime pas les mathématiques. S’il s’adonne ce soir à la théorie des ensembles, c’est parce qu’il préfère farcir sa tête avec des idées abstraites plutôt qu’avec le sang bouillant qui bat derrière ses tempes. Contempler l’intersection des sous-ensembles, c’est un peu comme calculer le débit de la rivière : ça occupe. Pendant que Martin réfléchit, les fluides qui irriguent sa cervelle ont le temps de retrouver une température convenable. Et lundi prochain, Félix demandera à Martin avec sa petite gueule d’ange : « Tu es parti tôt, l’autre soir ? ».

Voilà, c’était un extrait du Héros.