Un rêve (une fuite)

Il faudrait fuir. Mais le bord du cadre s’approche, les ombres se font plus denses, c’est un piège. Des silhouettes noires aux ramifications dérisoires : ils sont rabougris, les arbres. Les montagnes, au-delà, ne paient pas de mine. Elles sont avachies. Usées. Leur ligne, seul horizon, crée l’illusion que le paysage n’est pas vide. Pour cette raison je les hais : je leur en veux de mentir, car la lande est sèche, morne, et s’étendrait à perte de vue s’il n’y avait ces sommets mesquins. La route coupe en deux l’étendue sinistre et mène, peut-être, vers ces plateaux distants. Je n’en sais rien. Je connais seulement le village, ramassis de maisons basses le long du ruban d’asphalte.

Un crépi granuleux, une grande porte. En collant le visage au carreau, on voit au travers : le bar. J’y rencontre Simon. Il parle avec un accent. Est-ce qu’il vient de loin ? Les bords de son chapeau sont immenses. Posé sur la table, ça laisse juste assez de bois libre pour caler encore ses coudes, parfois les miens. J’écoute Simon. Pourquoi je l’admire, je n’en sais rien. Son couvre-tête de vacher : Simon partirait à cheval sans étonner personne. Il est une bouffée de quoi, un appel vers où, une figure de quelque chose. J’apprends par cœur son image avec mes yeux. Quand il parle, les formes que dessine sa bouche. Je voudrais ébouriffer ses cheveux. Sentir de mes doigts la vie qui traverse les mèches, aplaties sur le front par le chapeau. Aplaties comme les monticules tapis à l’horizon qui abîment la pureté de la lande.

Je rêve d’une désolation franche. Une plaine de cailloux qui ne feindrait pas de valoir mieux que ça. Mais non : dans mes rêves il n’y a pas d’autre chose, je suis enfermé dans cette nature morose jusque dans mes nuits. Je parcours immanquablement ce piètre pays en noir et gris. L’horizon bouché par des masses fâcheuses. Et les bords de l’image s’assombrissent, et les contours de ma tête se rapprochent. Les dimensions de mon rêve s’étrécissent et je n’y peux rien. La densité du noir, dans les coins, grignote mon espace. J’étouffe et je m’éveille. Est-ce que je peux dire : c’était un rêve ? Simon dit que non. Le rêve, ce n’est pas ça. Simon dit : « le sommeil de la raison ». Des expressions comme ça. Dans la tête de Simon n’entrent pas les cauchemars. Une petite place au chaud sous le couvercle de son crâne : j’y serais bien, moi. Et partir avec lui. Me tirer d’ici, rester avec lui. Le désir d’être lui ou d’être avec lui, au fond c’est pareil. Je pense à ça, sortant du bar. J’y crois. Rentrant chez moi au long des arbres rabougris. Je hais ces arbres.

L’obscurité qui croît, les bords de l’image qui m’enserrent. Je suffoque, je dois fuir. Quitter le cadre. J’avance sur la route, les branches hideuses défilent à ma droite, à ma gauche. Je progresse plus vite qu’à l’habitude : comment ? Je veux savoir. Je pense : « prendre du recul ». Simon a cette expression. J’ai confiance en lui. Alors je sors de moi-même, car c’est permis dans les rêves, et depuis le bord de la route j’observe ce qui se joue. L’homme est rapide parce qu’il chevauche. C’est moi : je suis seul dans mon rêve. C’est moi qui mets les bouts. Moi qui porte ce chapeau, laissant tout le visage dans l’ombre. Le visage sombre, c’est celui de Simon, car c’est Simon qui cavale en rêve. Pas moi. J’avais pensé : « être lui ou être avec lui, c’est la même chose ». Aux côtés de Simon sur son cheval noir, trotte un cheval blanc qui ne porte personne. Je ne suis plus là : j’ai fui.

Publié en décembre 2019 dans le hors-série no6 de L’ampoule, accompagnant une photo d’Olivier Léger.

Le domaine

Le domaine de Saint-Germain-en-Laye, c’est ce qui est resté d’un jardin à la française qui descendait en gradins jusqu’à la Seine ; c’est ce qui est resté d’un château qu’on a démoli aux trois quarts ; c’est un petit bout de forêt domestiquée, percée au cordeau, plantée au carré.

Léo avait trois fois six ans. Le garçon en avait deux fois six de plus, et ces deux fois-là le rendaient timide. Le garçon manquait de confiance en lui ; il pensait qu’il se faisait des illusions et qu’il était ridicule de croire en ses illusions. Il pensait aussi – c’était manifeste, on le lisait sur son front – que Léo aussi se faisait des illusions, et qu’il était ridicule de croire en les illusions d’un autre. C’est pourquoi il ne fallait pas compter sur le garçon : si on faisait comme il disait, on se contenterait d’être heureux de se connaître, et ce serait tout. On serait heureux, mais pas autant qu’on aurait dû l’être.

Alors Léo l’avait mené chez lui, au domaine. Là, il s’était dit qu’il mènerait la danse.

Comme c’était l’été, on avait chaud. Surtout qu’on était trop habillé. C’était idiot de s’habiller comme ça, alors qu’on se souvenait avec tant d’émotion de l’effleurement du bras nu sur le bras nu, de la caresse involontaire, si douce.

Comme c’était l’été, on acheta des glaces. Léo proposa, maladroitement, de les savourer au parc. En marchant dans les allées. Tout au bout d’une allée. Oui oui, tout au bout ; continuons encore un peu. Au bout de l’allée, ce sont les sous-bois, là où la forêt domestiquée, peu à peu, prend sa forme sauvage.

Et puis, dans le sous-bois, on ne se rappelle plus très bien comment on s’y est pris, mais il fallait bien que l’un des deux se décide. Léo, déjà, rêvait d’un baiser fougueux et tapageur sur la terrasse qui dominait Paris ; mais il savait que les ombrages du bois viendraient au secours de la timidité du garçon.

On s’embrassa. C’était malhabile, bien sûr. On ne sut pas vraiment, ensuite, si le geste avait été agréable – si le jeu des lèvres, des langues, avait vraiment procuré tout le plaisir qu’on ressentit – on pensa plutôt qu’on avait aimé le moment décisif, le cœur qui battait fort, l’étreinte, la tête qui se dit : ça y est, c’est lui.

Le garçon ne céda pas complètement devant l’évidence. Il prétendit même qu’il regrettait son baiser, et qu’on ne recommencerait pas. Mais c’était naïf, c’était un peu fou. Ils savaient bien tous les deux que c’était trop tard, et qu’ils s’aimeraient pour toujours.

*

Un an plus tôt, Léo était venu au domaine. Il s’en était approché sans y entrer. Il avait aimé un camarade, et il l’avait aimé avec l’ardeur de celui qui aime à perte, sans espoir de retour. C’était un amour initiatique et il l’avait voulu ainsi. Comme il ne fallait pas que cet élan s’évanouisse, il avait entretenu la flamme absurde. Comme il ne fallait pas souffrir en silence, il avait écrit son sentiment et dessiné son camarade. Comme il fallait se mettre à nu devant lui, il lui avait offert le livre de douleur. Et enfin, comme il fallait mourir en martyr, il s’était infligé le coup de grâce : il avait invité le camarade au café, sur la place du château, aux portes du domaine. Ils étaient restés là tous les deux, immobiles, et ils avaient parlé. Ils n’étaient pas entrés au domaine.

*

Un peu plus tard, Léo eut six ans de plus. Le garçon également, qui en eut alors six fois six. Ils s’aimaient, car ils ne pouvaient pas faire autrement. Parfois Léo se demandait pourquoi et comment, mais il ne trouvait pas de réponse. Il avait peur d’être seul, et il n’avait pas envie d’un autre. Parfois il se demandait si leur amour durerait toujours, et il répondait que oui. Tout ce qui faisait la vie de Léo était mieux avec lui que sans lui.

Quand il était inquiet, il se blottissait contre le garçon de manière à ce que le plus possible de son corps soit contre celui du garçon. Alors il s’endormait.

Pourtant, cette année eut lieu l’accident. On ne comprit pas ce qui s’était passé. On eut peur que tout disparaisse. Léo se blessa et il entraîna le garçon avec lui, qui fut blessé plus sévèrement encore. L’accident était un baiser, un baiser inattendu, un baiser qui fit le mal quand il prétendait faire le bien. C’était un baiser fougueux et tapageur, mais c’était le baiser d’un autre.

*

Jusqu’alors, on n’était jamais retourné au domaine. On aurait eu des occasions d’y aller, on se disait souvent qu’on aurait aimé le revoir ; mais on avait toujours plus envie d’aller ailleurs.

Après l’accident, Léo voulut à nouveau s’y rendre avec le garçon. Une impulsion. Le garçon accepta, parce qu’il était perdu et qu’il ne pouvait pas refuser de se laisser guider.

On se promena au domaine. Mais c’était l’hiver et on avait froid, alors on chercha un abri : on entra au château. Du château, on surplombait le domaine et l’on était rassuré de voir qu’il n’avait pas changé depuis la fois précédente, que ses allées étaient aussi rectilignes et ses sous-bois aussi sombres.

Le château était un musée d’archéologie. On y conservait des pierres informes et dures qu’on avait identifiées comme des vestiges. Ces pierres non plus n’avaient pas changé : elles étaient aussi informes que lors des visites scolaires que faisait Léo enfant, et aussi dures que lors du Paléolithique. Dans les vitrines, on admirait ce qui était resté d’un ancêtre : un crâne, un os, une dent.

Tout existait encore. Tout avait résisté au temps et à ses accidents. Le domaine était encore là, Léo et le garçon étaient encore là. Les pierres et les os étaient encore là – mais ils étaient sous cloche, pétrifiés, et ils ne portaient plus aucun souvenir.

Alors Léo et le garçon fuirent le domaine, ses allées grises et froides, son hiver triste. Ils franchirent les grilles du domaine et ils rentrèrent à Paris.

Ils se blottirent peau contre peau, encore plus fort, avec l’ardeur des amants en danger. Leur étreinte fut belle, car elle était une reconquête. En perdant sa seconde virginité, Léo avait laissé une petite part d’innocence. Mais, déjà, il renouait avec la ferveur de la première. À nouveau, il sentit l’excitation de la découverte, à nouveau il brûla du désir de plaire au garçon. Il sentit le plaisir du garçon dans son propre corps, la jouissance du garçon à travers lui ; et ce plaisir-là, cet abandon, c’était leur amour. Rien d’autre.

23 janvier 2013

Comment on découvrit un rocher biscornu en forêt de Fontainebleau, comment on en tira profit et comment il disparut

« Hé maman, pourquoi ce caillou il a des trous dedans ?
— C’est à cause de la géologie, mon poussin. Les années passent par millions, et ça laisse des formes bizarres au bord des chemins : les canyons, les falaises, les menhirs. »

Les guerres étaient terminées, Napoléon trompait l’ennui à Sainte-Hélène en faisant des ronds dans l’eau. Un soldat fourbu, rendu à la liberté, avait troqué son uniforme contre celui de garde forestier et regagné sa petite ville de Fontainebleau. Il occupait ses vieilles années à explorer les bois, à débroussailler les chemins ; personne, avant lui, ne s’était promené dans cette forêt avec tant d’application. Il avait donné des noms à toutes les choses. La mare aux Fées, la grotte aux Cristaux : il avait l’âme d’un poète. L’éléphant de Barbizon. Le bilboquet des sables du Cul-du-Chien : c’était de la poésie d’avant-garde. Le chapeau de Napoléon : pour la nostalgie. Il disait que ces rochers admirables avaient été disséminés par des animaux archaïques, par exemple des lézards de quarante mètres au garrot, puis les siècles avaient passé et les arbres avaient poussé autour et par-dessus. Le jour où il avait trouvé ce grand galet plein de trous, il aurait pu l’appeler la roche-gruyère, mais il ne connaissait pas le gruyère.

« Hé maman, ce rocher, on dirait vachement, tu sais, la maîtresse elle essuie le tableau avec. C’est jaune et mouillé et elle dit : attrape la balle, et après j’ai plein de craie sur la figure et les autres ils rigolent.
— Il ne faut pas croire ce que dit ta maîtresse, mon poussin : une balle, on ne nettoie pas la craie avec, et ça ne fait pas pouitche pouitche quand on l’écrase. »

Une guinguette s’établit à proximité de la chose : on venait danser à la Roche-Éponge, on transpirait sous les lampions et on buvait un petit vin blanc qui pique. Le caillou devint populaire, on en fit des cartes postales. Le peuple affluait par le chemin de fer, puis il empruntait la route de la Reine-Amélie : c’était le moyen le plus sûr de rallier le monument sylvestre sans se perdre dans l’immensité sauvage. Quand le brave forestier avait trépassé, une plaque avait été fixée sur sa trouvaille, en hommage. L’opération n’avait pas été facile, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de surfaces planes. Puis les rivets avaient rouillé, la guinguette avait fermé, les arbres avaient poussé. Un soir, pendant les Années folles, un jeune homme blond, romantique et anglais – on avait trouvé un journal de Londres dans sa poche et des taches de rousseur sur ses pommettes – s’était tiré une balle dans le cœur sur le chemin de la Roche-Éponge, celui qui va vers la fontaine Dorly. La police avait conclu à un acte poétique.

« Hé maman, cette grande pierre, elle ressemble au truc mou que tu mets dans le bain, quand tu fais de la mousse pour laver Julot. C’est comme si on pouvait shampouiner un énorme Julot avec, un bébé dinosaure.
— Tu sais bien que les dinosaures n’existent plus, mon poussin, et, même quand ils existaient, ils ne se lavaient pas : à l’époque, tout le monde sentait très mauvais. »

Au début des Trente Glorieuses, le pragmatisme étendit sa domination sur le monde. La fièvre du profit à court terme atteignit la Seine-et-Marne. Il fut question, alors, de déplacer l’attraction vers le centre-ville, afin que les touristes pussent en jouir sans crotter leurs chaussures en forêt. Le maire fut acclamé, les commerçants crièrent au génie. En conseil municipal, toutefois, une voix dissonante s’éleva : le droguiste s’y connaissait, lui, en éponges. « La roche qui fait notre orgueil, dit-il, est abritée par le couvert des frondaisons, mais si nous l’installons sur la place d’Armes, elle prendra la pluie. Une éponge gorgée d’eau, ce n’est pas beau à voir et ça peut moisir. » Le marchand de parapluies proposa aussitôt qu’on fabriquât un chapiteau au-dessus de la merveille des merveilles, mais l’opération aurait coûté des ronds, alors ce fut non. Conséquemment, le caillou fut laissé dans son sous-bois, à l’abri, et il n’en bougea plus jamais.

« Hé maman, en fait, c’est un grand gâteau mou, comme Julot quand il garde sa madeleine dans la bouche pendant deux heures, il bave beaucoup, c’est dégoûtant mais c’est normal parce que c’est un bébé.
— Prends donc une madeleine, toi aussi, mon poussin, tu parleras moins. »

La nuit suivant cette promenade, Julot, son grand frère et sa maman dormiront profondément. Dans la forêt, un événement insolite aura lieu. Le garde, successeur du grand homme dont nous avons parlé, n’en saura rien car il dormira aussi. Des êtres immenses sortiront des gorges de Franchard, à l’autre bout du canton. Ils s’étireront en bâillant. Ils traverseront le désert d’Apremont, ils soulèveront le chapeau de Napoléon et le poseront sur leur tête couverte d’écailles, pour rire, parce que ce sera drôle de voir un lézard porter un bicorne, puis ils le replaceront au sol comme si de rien n’était. Ils seront très délicats. Ils frotteront leurs pieds sur les épicéas, par hygiène : ils ne voudront pas salir la clairière. Ils ramasseront le rocher-brosse-à-dents et le coton-tige de granit. Puis, ils iront cueillir la roche-éponge, parce que ce sera pratique pour se laver le dos. Ils partiront patauger dans la mare aux Fées.

mars 2018
publié dans Papier Machine no7 : « Éponge »

La boîte en bois et la boîte en carton

Cette nouvelle a été publiée dans la revue Squeeze no15 en mai 2017.

Que je vous explique : ces photos, je les ai piochées sur l’étal d’un bouquiniste en Italie. Il y en avait des tas, c’était aussi bon marché qu’une part de pizza. J’ai trouvé que ces quatre-là allaient bien ensemble : elles racontent une histoire.

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J’ai reçu une lettre de la mairie ce matin, sur un beau papier à en-tête imprimé en couleurs. Elle disait ceci :

« Monsieur,

Vous êtes l’héritier unique de M. Roberto D., né le 12 octobre 1950 dans notre commune de V. et décédé le 23 février 1991 dans ladite commune. Votre parent est actuellement inhumé au cimetière municipal : il occupe une concession à terme de vingt-cinq ans renouvelables. Vingt-cinq ans passent vite. La concession arrivant à expiration, nous vous prions de bien vouloir prendre connaissance des modalités de son renouvellement ainsi que des tarifs applicables à celui-ci, en annexe du présent courrier. En l’absence de réponse positive de votre part dans un délai de trente jours, la concession de votre parent sera réputée échue. L’emplacement sera libéré au profit d’un nouvel entrant et la procédure en vigueur sera appliquée : les composés minéraux du monument funéraire seront recyclés, le cercueil de M. Roberto D. sera ouvert et ses os seront remisés dans une petite boîte en bois (façon caisse de vin) appelée reliquaire, dûment numérotée et indexée, qui sera entreposée ad vitam æternam dans un grand entrepôt de banlieue, appelé ossuaire. La traçabilité de votre parent est entièrement garantie. Cependant, l’ossuaire n’étant pas habilité à recevoir les usagers, la principale conséquence de l’application de ladite procédure est la cessation définitive des visites au défunt.

Vous priant de croire, Monsieur, etc. »

Ça m’en a bouché un coin. Je n’ai pas véritablement connu le Roberto en question, parce que je n’avais que quatre ans quand il est trépassé. Je n’avais pas eu tellement d’occasions de le fréquenter avant et, après, ce n’était plus possible. Il était un frangin de ma mère (feue ma mère). Ils avaient des racines quelque part dans le sud de l’Europe : cette origine géographique explique pourquoi le prénom de l’oncle se terminait par un « o » et celui de ma mère, par un « a ». Je trouve que Roberto est un chouette prénom : il me fait penser à une sorte de chanteur de charme en costume blanc. Les parents de Roberto et de ma mère étaient portugais – ou corses, peut-être –, mais je ne crois pas qu’ils étaient italiens. C’est dommage. Roberto se faisait appeler Bob ou Bobby. Aujourd’hui, ça craint : ça sonne comme un pseudonyme ringard, mais à l’époque il fallait qu’on vous prenne pour un Américain si vous vouliez être dans le coup. Pour Roberto, je crois que c’était important d’être dans le coup, mais en fait, je n’en sais rien. Je ne sais pas grand chose à son sujet, mes parents ne parlaient jamais de lui. C’était un fantôme qui restait sagement dans son coin, incognito : il n’a jamais hanté nos dîners en famille. Je crois que mon père (feu mon père) ne l’aimait pas.

J’avais toujours dit à mes vieux qu’il ne fallait pas prendre l’avion, parce que ça brûle du kérosène dans le ciel et que les particules toxiques se répandent sur des gens qui ne l’ont pas mérité. Ça s’infiltre dans les sols et les eaux, ça pollue tout : c’est une connerie, l’avion. Ils sont morts en plein vol en 2004. Ils auraient dû prendre le train, je l’avais dit. J’ignore comment leurs particules se sont dispersées dans les airs… La seule chose certaine, c’est que je ne les ai jamais revus. Ensuite, j’ai passé un temps fou à ranger l’appartement : il fallait mettre de l’ordre dans leurs affaires, trouver une place pour chaque chose. Forcément, je suis tombé sur des tas de trucs que je ne connaissais pas et dont je ne savais pas quoi faire. J’ai trouvé des photos éparpillées qui n’étaient pas rangées dans les albums : je les ai rassemblées dans une boîte en carton, type boîte à chaussures, en me disant que je m’en occuperais plus tard. Puis j’ai oublié, et je n’ai plus jamais ouvert cette boîte.

Je laisse la lettre de la mairie sur la table de la cuisine, je vais voir si la boîte à chaussures est bien là où je crois qu’elle est : tout en haut de la penderie, entre les sacs de rechange pour l’aspirateur et le fer à repasser dont je ne me sers jamais. Revenu dans la cuisine, je retourne la boîte. Toutes les photos s’étalent, face contre la table. D’abord, je mets de côté toutes celles qui ne portent aucune inscription au dos. Ensuite, je retire celles où je lis des noms ou des dates qui n’ont aucun rapport avec ce que je cherche. À la fin de l’opération, il ne me reste plus que quatre photos. Sur leur envers, il est écrit : « Roberto », « Roberto, été 58 », « Bob et C. » et « Bob ». J’ai hâte de mettre un visage sur le nom de mon oncle Bobby. C’est étonnant que je n’aie jamais eu cette curiosité plus tôt : il aura fallu la lettre de la mairie pour le sortir de l’oubli, ce cher Bobby. Vite, vite, je brûle de retourner ces photos pour voir ce qu’elles ont à me montrer. Quels que soient ses traits, qu’ils soient beaux ou laids, je serai si heureux de connaître son visage ! Comme il est bon de retrouver son vieux tonton ! Je l’aime déjà, avant de l’avoir vu. C’est dommage qu’il soit mort.

Je commence par retourner « Roberto, été 58 ». C’est un petit garçon en noir et blanc. Je dis « petit » parce qu’il est jeune, mais aussi parce qu’il n’occupe qu’une petite surface de l’image. La photo est cadrée large : une place importante est laissée au décor. Au fond, je vois un muret surmonté d’un garde-corps à balustres, très élégant, et de grands arbres effilés qui dessinent une ombre minuscule à leur pied : le soleil doit être très haut, c’est un début d’après-midi d’été. Une bordure de pierre délimite une pelouse agrémentée de massifs ordonnés avec soin. C’est probablement un parc historique : un jardin public dans un beau quartier, ou bien celui d’un château ou d’un musée, que la famille aura visité à l’occasion d’un séjour touristique. Moi aussi, j’aime bien les vieilles pierres et les jardins classiques. En bas à droite de l’image, au premier plan, le petit garçon porte une chemisette un peu trop grande pour lui (elle pourra encore lui servir l’été suivant, j’imagine), un short et des sandales. Ses poings sont enfoncés dans ses poches : il s’impatiente. Il a la tête légèrement baissée et les sourcils froncés à cause du soleil qui lui brûle les yeux, mais il regarde tout de même l’appareil photo, par en-dessous. En fait, on ne voit que deux creux sombres, dans lesquels on devine à peine les yeux : c’est l’ombre des arcades sourcilières. La lumière zénithale souligne les traits avec dureté : une tache noire sous le nez, une autre sous la bouche. Une ligne barre la joue parce que le petit garçon sourit, mais c’est un sourire forcé et, à cause de l’ombre, ça ressemble plutôt à une grimace. Tout le reste du visage apparaît d’un blanc éclatant sur l’image : les nuances sont brûlées par la lumière. Ce n’est pas drôle, de poser pour la photo. Roberto préférerait grimper aux arbres, sauter sur le muret, ou encore dévaler le talus couché en roulant comme une saucisse – mais comme c’est un jardin classé, on ne peut pas rigoler, ni même marcher sur la pelouse.

Je retourne la deuxième photo : « Roberto » tout court. Celle-ci, à vue de nez, elle doit dater de six ou sept ans plus tôt : le petit garçon est un bébé. Les bébés ne m’intéressent pas beaucoup, mais tant pis : je fais un effort. La petite chose est habillée de blanc. Elle est assise sur une pelouse qui, par contraste, semble noire. Vu l’emmitouflement qu’on lui a fait subir, on peut penser que c’est l’hiver, mais, si c’est l’hiver, pourquoi l’a-t-on assis par terre ? Il doit se geler les fesses, le Roberto. D’ailleurs, il crie – ou il rit, je ne sais pas – et il remue ses petits bras. Il a son caractère. Je repose le bébé, je l’ai assez vu.

Je retourne « Bob et C. » parce que sa légende m’intrigue. Roberto a grandi. Il a mon âge. En fait, il y a deux hommes sur l’image et je ne sais pas lequel est Roberto. La photo est prise d’assez loin : la dimension des corps, des pieds à la tête, occupe un tiers de la hauteur du cadre, soit trois ou quatre centimètres à peine. C’est trop peu pour que je puisse détailler les visages et, puisque je n’ai pas connu mon tonton Bobby, je suis bien incapable de le distinguer de l’autre homme. Celui de droite porte un costume sombre, il se tient droit, les mains derrière le dos. Celui de gauche a les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de golf : la position est un peu la même que celle du petit garçon au jardin, alors je décide que c’est lui, Roberto. L’autre jeune homme, celui qui n’est pas Roberto, on l’appellera C. parce que c’est ainsi qu’il est nommé derrière la photo. À son pied, il y a un petit chien blanc. Il est flou parce qu’il a bougé. Tout autour, le décor est fabuleux : des montagnes se détachent sur le ciel, plan par plan, de la plus sombre à la plus claire, jusqu’à disparaître dans la brume. Il ne fait pas très chaud : on supporte bien la grosse veste de toile. C’est le printemps en altitude, les températures sont encore rudes. Je suis sûr que le cadrage de la photo n’est pas celui que C. et Bob auraient voulu : il est franchement décentré, alors que la pose classique des deux jeunes gens me laisse penser qu’ils avaient l’intention d’occuper le milieu de l’image. Elle a été prise par un déclencheur automatique, l’appareil posé sur une pierre. Mon oncle et son ami étaient seuls au monde, ce jour-là : ils étaient partis voir la terre grandiose et sauvage, ils se construisaient des souvenirs à deux. Le petit chien est leur seul témoin (et si on l’appelait Flike ?) et les plus beaux panoramas sont imprimés dans leurs yeux. La photo, à côté des images glorieuses qui se gravent dans leur mémoire, est un objet bien maigre pour rappeler un moment si grand. C’était un sentimental, Roberto, je le sens bien.

Je regarde la quatrième photo, derrière laquelle il n’est écrit que « Bob ». C’est la dernière de la série, chronologiquement. C’est difficile de donner un âge au tonton parce que le format est petit. Le visage mesure quelques millimètres seulement, sur le papier, mais je suis sûr que Bob a vieilli depuis le voyage magique entrepris avec C. Le décor est à peu près le même que sur la photo précédente : ce n’est pas exactement le même lieu (il y a un grand pin à gauche du cadre) ni la même saison (le soleil est plus vif), mais je suis sûr qu’il s’agit de la même région. Je reconnais les crêtes à l’horizon. La différence avec l’autre image, c’est que Roberto est seul et que la photo est bien centrée. Il a dû faire plusieurs essais successifs avec le déclencheur avant d’obtenir ce résultat. Sa pose est maladroite : la main gauche est dans la poche, et la main droite pend le long du corps. On dirait qu’il ne sait pas quoi faire de ses extrémités, il n’est pas très à l’aise, il a perdu l’assurance qu’il avait prise au côté de C. On retrouve l’impatience et la défiance de l’époque où il était petit garçon. Son pantalon clair est bien repassé : il prend soin de lui, il sauve les apparences, mais dans sa mémoire désormais, c’est la confusion qui règne. Son corps se demande à quoi il sert. Il erre dans le désert. C. n’est plus là : pourquoi est-il parti ? Peut-être est-il mort, comme le sera aussi Roberto à son tour, et puis ma mère et mon père – et puis moi, un de ces jours. Ou bien, peut-être a-t-il quitté Roberto un matin, sans explication. Il a emporté Flike avec lui et c’est cruel d’avoir privé Roberto de cette compagnie, parce qu’il y était très attaché. S’il avait gardé le chien, il aurait pu lui parler. Ç’aurait été une consolation dérisoire, mais une consolation quand même. Cet été-là (oui, c’est l’été : il porte une chemise blanche à manches courtes), il est retourné voir les montagnes pour vérifier qu’elles étaient aussi belles que dans son souvenir. Il les a vues, puis il est rentré chez lui. C’était un sentimental, mon oncle Bob. Sur la photo, inondée de clarté, la seule tache noire c’est l’ombre projetée au sol par son corps : un grand trou sombre creusé dans l’herbe drue, qui s’étire jusqu’au bord du cadre. Bob a un pied dedans.

Je suis heureux d’avoir retrouvé mon oncle Roberto et, en même temps, triste qu’il ne soit pas vivant. On se serait bien entendus, tous les deux. Je me demande de quoi il est mort.

Je garde ces quatre photos de côté et je range toutes les autres où elles étaient. Roberto mérite mieux qu’une boîte en carton : je ne sais pas encore ce que je vais faire de ces photos, mais je vais leur chercher quelque chose de bien. Je pourrais les coller sur les pages d’un petit album que j’achèterais exprès. Ou alors, faire une composition sur un grand fond coloré et les encadrer ensemble, sous verre. Je trouverai un truc pour les mettre en valeur.

Je repose la boîte en carton dans la penderie et je reviens dans la cuisine : sur la table, j’ai les quatre portraits de Roberto et la lettre de la mairie. Tiens, la lettre de la mairie ! Que disait-elle, déjà ? C’était une histoire de concession dans le cimetière : ils m’expliquaient les détails administratifs, comment ça marche pour le renouvellement, et tout ça. C’est important, d’avoir un beau lieu pour rendre hommage à mon oncle : c’était un sentimental, Bobby. Je vais relire la lettre pour bien comprendre ce qu’il faut faire.

« Monsieur,
Vous êtes l’héritier unique de M. Roberto D. »

Ça, je m’en souviens bien. Ensuite ?

« La concession arrivant à expiration, nous vous prions de bien vouloir prendre connaissance des modalités de son renouvellement ainsi que des tarifs applicables à celui-ci, en annexe du présent
courrier. »

Ah, l’annexe ! Je ne l’avais pas regardée tout à l’heure. C’est important, l’annexe. C’est un tableau, avec une quantité de cases et de chiffres. Voyons ce qu’il dit.

« Concessions funéraires. Renouvellement, vingt-cinq ans : sept mille huit cent cinquante-cinq euros hors taxes (le mètre carré). Achat, perpétuité : quinze mille trois cent soixante dix-huit euros, hors taxes (le mètre carré). Frais de restauration du monument en sus. »

Tout de même, ce n’est pas donné. Ils ne s’en font pas, à la mairie. Ça mesure combien, une tombe, en mètres carrés ? Il faut que je réfléchisse. Ce n’est pas une décision à prendre à la légère. Une tombe, ça ne s’achète pas sur un coup de tête : on la garde pour toujours, on ne peut plus changer d’avis une fois qu’on est dedans. Il est important de peser le pour et le contre, et de ne pas se précipiter.

Je ne le connaissais pas très bien, finalement, mon oncle Roberto. Je ne le connaissais même pas du tout. Les seuls indices que j’ai trouvés sur sa vie, c’est ce que j’ai deviné à partir des quatre petites photos : on est bien peu de chose. Qui suis-je, moi, pour mon tonton disparu ? S’est-il un jour intéressé à moi ? Est-ce qu’il serait raisonnable que je fasse des folies pour un fantôme ? Évidemment non. Il n’a pas besoin de ces choses matérielles. Il était au-dessus de tout ça, mon oncle Roberto : c’était un sentimental.

Finalement, c’est pas bête, le coup de la petite caisse numérotée. C’est pratique comme tout. Je vais dire à la mairie de faire comme ils ont prévu. Va pour la boîte en bois.

Antonin Crenn
Naples, novembre 2016

Un vertige

Ce poème a été publié dans Revue Méninge no8 en janvier 2017.

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Le soir, quelquefois. Le sommeil
voudrait venir ; on dérive,
on s’abandonne. Quelque chose veille,
qui ne veut pas dormir. Qui attend, sur le qui-vive.

Le rêve s’invite, il est doux.
C’est une voie, on la suit — elle nous mène où ?
Soudain, la terre s’ouvre, le pied se dérobe, on sombre ;
un faux pas. Pas un cri. Le vide nous tire dans l’ombre.

La voix voudrait, mais ne peut pas. Dans le noir,
Les yeux s’ouvrent pour fuir le rêve qui les hante.
On tombe, on s’éveille. Le cœur chante
à se rompre. Il fait trop sombre pour y voir.

De gouffre, il n’y en a pas. Sans bris, sans mal,
le trou s’est ouvert dans la poitrine : un vertige.
Le cœur qui s’emballe, qu’y puis-je ?
Le sommeil à nouveau s’installe.

Le matin, cette fois. Le corps tremble,
le lit oscille. Il semble
que le sol remue sous celui-ci,
et que les murs, dehors, aussi.

La terre s’est ouverte à sept heures quarante,
pas si loin d’ici. La sensation n’est pas courante.
Un vertige. On s’éveille.
Là-bas plus rien n’est pareil.

Le cœur qui s’étonne, un drôle de présage.
Des toits sont tombés, des villages
sont éboulés.
Un paysage s’est effondré, une minute seulement
s’est écoulée.

Mille éclats, un tout petit instant,
un fracas. Des ruines.
Ici, pas un bruit, pas un cri. Dans la poitrine,
ça bouge ; on ne sait plus si c’est dehors ou bien dedans.

On voudrait se lever, mais ça tangue ; c’est un peu dur.
Dans les villages, il n’y a plus un mur.
Debout, les jambes vacillent, elles ne tiennent plus le corps ;
là-bas, tout est à terre ; on ne le sait pas encore.

Italie, octobre-novembre 2016

Ce serait un jeu

Cette nouvelle a été publiée dans L’Ampoule no20 en juin 2016.

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L’objet — le grand objet — se présenterait sous la forme d’une multitude de petits objets. Chacun de ceux-ci aurait des caractéristiques communes : il serait plat, l’une de ses deux surfaces serait d’un gris pâle et l’autre serait imprimée. Ses contours seraient ceux d’un carré dont on aurait modifié les arêtes, soit en ajoutant un ergot, soit en retranchant une concavité ayant la même forme que l’ergot. Il existerait ainsi seize combinaisons différentes de pièces, selon la répartition des formes positives et négatives sur les quatre côtés. Les pièces ne seraient pas uniques pour autant, car elles seraient tellement nombreuses que chaque combinaison aurait des dizaines d’occurrences dans le jeu. Car ce serait un jeu. Et le jeu consisterait à juxtaposer les pièces en emboîtant les protubérances des unes dans les contre-formes des autres. Il y aurait des quantités de pièces entassées, ce serait un capharnaüm épouvantable. Chacune porterait un fragment d’une seule image globale et, tant qu’elles ne seraient pas toutes assemblées correctement, on aurait de la peine à appréhender cette image dans son intégrité. On n’y comprendrait même rien du tout.

Deux pièces seraient de couleur identique parce qu’elles feraient partie d’un même aplat, alors on les emboîterait. Puis on leur ajouterait une troisième pièce contiguë qui serait marquée de cette même couleur, et le motif de celle-ci coïnciderait avec celui d’une quatrième pièce. De proche en proche, on couvrirait sur la table une surface considérable. L’image se recomposerait sous nos yeux. Ce serait une source de plaisir parce qu’on aimerait que les choses soient bien rangées. On aimerait les classer. On trouverait qu’il est agréable d’attribuer une place aux choses, afin de savoir les y remettre lorsqu’elles seraient dérangées. La minutie dont on ferait preuve dans le jeu permettrait de mettre de l’ordre dans le bazar originel des pièces mélangées. Ce serait rassurant et excitant à la fois lorsque l’image apparaîtrait. Cette image serait un vaste tableau noir moucheté de minuscules éclats blancs, jaunes, rouges, bleus et verts. Il serait éclaboussé de turbulences et déchiré d’amples traînées de lumière qui partiraient dans tous les sens. Ce serait une représentation du Big Bang. Alors on serait déçu. Tant de patience consacrée à ranger les pièces du jeu pour aboutir à un tel chaos ? Cette image, alors qu’on voudrait qu’elle fût un accomplissement, s’avérerait être une évocation du désordre primitif. Ce serait cruel. Puis on s’apercevrait que le jeu n’est pas terminé : il resterait un trou dans le canevas. Le trou aurait la forme d’une pièce manquante avec trois ergots et une contre-forme, mais la pièce qu’on aurait dans la main présenterait deux pointes et deux renfoncements. On penserait alors qu’on s’est trompé et on déferait tout, pour recommencer.

On assemblerait à nouveau les pièces qui se ressemblent. On les combinerait de manière à produire des dessins cohérents. On aboutirait à un grand ensemble très complexe, dont on saisirait peu à peu la signification. L’image reconstituée montrerait un paysage désolé. Une lande sèche courrait à perte de vue. Au milieu du tableau se dresseraient quelques pans de murs effondrés, noirs de suie. Une grange au toit percé continuerait de brûler. Une nuée d’oiseaux effarés tournerait dans le ciel blanc, sans but, en piaillant son désarroi. Les oiseaux envahiraient toute la surface de l’image : au premier plan, ils paraîtraient énormes à cause de la perspective, et l’arrière-plan serait saturé de tout petits volatiles noirs qu’on confondrait avec des mouches. Ce seraient les restes d’un village dévasté par les troupes d’Attila ou frappé par la peste. On perdrait son latin dans cet embrouillamini de plumes et de cri. On serait choqué d’avoir perdu tant de temps à classer les pièces du jeu, par amour de l’ordre, et d’être récompensé par cette débâcle assourdissante. On serait étonné, aussi, de voir qu’il manque une pièce au milieu de l’image. Cette découverte serait rassurante parce qu’elle signifierait qu’on s’est trompé. On démantèlerait l’image et on recommencerait.

La fois d’après, on assemblerait toutes les pièces jusqu’à former le portrait d’un homme. Ce serait un bel homme avec des yeux immenses et inquiets, écarquillés. Ses yeux donneraient l’impression de ne regarder nulle part, comme si les pupilles ne parvenaient à se focaliser sur aucun objet. L’homme regarderait au-dedans de lui-même : il serait incapable de voir le monde, tant ses pensées accapareraient toute son attention. Il régnerait dans son regard et dans son esprit une tempête effroyable. Le désordre de son âme nous ferait peur. À la place de son oreille, on verrait qu’il manque une pièce, alors on déferait tout et on recommencerait le jeu.

On composerait ensuite la reproduction d’une peinture du XIIe siècle évoquant le Jugement dernier. Des démons hirsutes poursuivraient des créatures difformes jusqu’aux confins des labyrinthes. On serait définitivement lassé de ces scènes de confusion, de ces fatras inextricables. On sentirait le besoin d’établir l’ordre. Ce serait un désir impérieux d’harmonie. Et parmi ces convulsions, il y aurait encore un espace vacant, dans un coin, qu’on ne saurait pas combler. Alors on démonterait l’image, une fois de plus.

Ce serait un jeu

On retournerait toutes les pièces du jeu de manière à masquer leur face imprimée. Le verso deviendrait visible. On imbriquerait désormais les fragments en tenant compte uniquement de leur morphologie. Les ergots des uns se logeraient dans les encoignures des autres. On fabriquerait un grand tableau uniformément gris. Cette simplicité, ce dépouillement seraient un réconfort. Il y aurait quelque part un espace vide et une pièce en trop qui ne s’ajusterait pas, mais ce ne serait plus une cause de chagrin car la joie d’avoir composé une image apaisée prendrait le dessus. On irait chercher, ensuite, des feutres et des crayons de couleurs. Peut-être aussi de la peinture, si l’on en a sous la main. On voudrait conjurer l’affolement des images surgies précédemment. On colorierait tout en vert, on tracerait des lianes qui passeraient en travers de l’image et qui dépasseraient même sur la table. On peindrait de larges feuilles, des tiges immenses, des plantes farfelues qui s’épanouiraient dans le décor. On sèmerait, avec le pinceau, des graines qui s’éparpilleraient au vent. On barbouillerait de couleur tous les recoins, on comblerait de peinture l’espace laissé disponible par la pièce manquante. On créerait une sorte d’équilibre avec des formes éparses et foisonnantes. La prolifération et l’exubérance donneraient naissance à un nouvel ordre. À une harmonie. Et cela ferait un bien fou.

On se saisirait de la pièce en trop. On la serrerait au creux de la main, très fort. On l’écraserait, le carton se déchirerait. On finirait de l’effriter en le triturant avec l’ongle. Puis on ouvrirait la main devant la bouche. On soufflerait doucement pour que les miettes s’envolent. Ce serait un jeu, comme on disperse au vent les aigrettes des pissenlits. On ferait confiance au hasard pour que chaque grain de poussière trouve sa place. Un peu partout, des choses pousseraient là où elles auraient germé.

Le jeu serait terminé.

Antonin Crenn
Paris, mai 2016

Pourquoi pas Léon

Il y a les canards habituels : les petits gris avec une tête verte. On les connaît par cœur, ils n’épatent plus personne mais je les aime bien, je suis content de les voir. Quand j’arrive au lac, j’ai chaud parce que j’ai couru comme un fou, à toute allure, je fonce aussi vite que je peux. J’ai hâte d’arriver, le sang tape dans mes tempes et me serre le front, je suis un peu essoufflé. Je m’arrête deux secondes au bord de l’eau pour me refléter dedans. J’ai une bonne tête quand je viens ici. La petite gueule que je vois osciller à la surface du lac a meilleure allure que celle qui se plante le matin dans mon miroir. Et donc, c’est là, batifolant sur l’onde pure, que je tombe sur les canards. Les petits, les normaux, ceux qui sont gris et vert. Et ça me fait toujours plaisir.

Quand j’ai un truc qui me compresse les côtes, qui me tord l’intérieur, qui donne des coups entre mes boyaux et les autres choses que j’ai dans la poitrine, je pars en courant. Je ne veux pas que ça dure. Alors, avec mes grandes jambes, je fais des pas immenses, des bonds de géant jusqu’au bois de Vincennes. Je foule l’herbe menue et aussitôt je me sens mieux. J’arrive au lac, ça se débloque dans mes poumons, la plomberie repart, je respire. Un petit pont charmant comme tout enjambe les nénuphars, on dirait qu’il fait attention de ne pas les abîmer : je ne peux pas m’empêcher de sourire, parce que c’est trop beau. Il mène sur l’île qui s’appelle l’île de Reuilly. Le bois de Vincennes c’est déjà vachement bien, mais l’île de Reuilly c’est encore un cran au-dessus : là, il n’y a qu’un grand horizon qui s’ouvre dans mon cervelet, de l’air dans mes oreilles et de la joie à couper en petits morceaux pour la partager avec les canards. Sur mon îlot (un genre de paradis), il y a des canards pas possibles. Ils ne sont pas comme les autres dont j’ai parlé au début, ceux qu’on voit partout. Ces canards-là sont gros et bleus avec des yeux de biche, ils ont un plumeau sur le crâne qui s’agite au vent comme le pistil d’une fleur au passage de l’abeille, et de grandes plumes poilues avec des yeux au bout. Ils m’appellent Léon. Je les laisse dire, ça leur fait plaisir. Sur mon récif j’oublie tout, je ne m’appelle pas Léon, je ne m’appelle plus du tout. Je suis heureux.

Je baguenaude sur la pelouse. Elle n’est pas tondue souvent et c’est tant mieux : des graminées hautes comme moi me chatouillent le menton. Je n’éternue pas, parce que j’ai tout oublié. Je ne sais même plus que je suis allergique à ces conneries de plantes et que, d’habitude, elles me rendent malade. Sur le continent, à la porte de Charenton par exemple, une seule graminée me regarde et tout fout le camp. Je pleure, je coule, je me gratte, c’est l’enfer. Mais ces choses dégoûtantes n’arrivent pas sur l’île de Reuilly : là, tout n’est qu’ordre et beauté. Les énormes canards roucoulent et font un paravent avec les plumes de leur derrière. Ils m’appellent Léon. Pourquoi pas Léon : ce n’est pas plus absurde qu’Alfred ou Isidore. Je m’en fous, je suis heureux.

En ville, parfois, une sorte de grand vide m’encercle à petits pas. Il s’approche très lentement, sans crier gare, puis il m’enveloppe. C’est un vide dense, épais, un peu visqueux. C’est à cause de lui que je dois courir très vite pour m’en sortir, je veux être certain qu’il ne me rattrape pas. Une fois réfugié sur l’île, je suis sauvé. Le temps suspend son vol.

Un jour je me suis dit : je suis heureux — c’était un jour très précis, je m’en souviens parfaitement. Je prenais l’air. J’étais étalé dans l’herbe, les bras en croix, je ne faisais rien du tout. C’était comme si j’étais mort, mais en mieux, parce que j’avais les yeux ouverts. Je regardais le ciel, c’était joli. D’un coup, il est devenu tout noir : des nuages colossaux sont apparus, sortis de nulle part, c’était fou. Ils ont grondé puis ils ont lancé des éclairs longs comme mon bras. Il s’est mis à pleuvoir, des seaux d’eau glacée se déversaient sur moi, elle s’engouffrait dans mon col. Ma chemise était une éponge gorgée de flotte, elle pesait dix kilos sur mes petites épaules. J’ai flippé, j’ai cavalé comme un idiot. Il y avait un kiosque à la pointe de l’île, je me suis niché dedans. J’ai observé la tempête sur le lac, des vagues monumentales, je n’avais jamais vu ça. Au loin, le rocher du zoo de Vincennes était une masse crépusculaire, une silhouette noire sur un ciel noir. Le monde n’existait plus, j’en étais le seul rescapé. Je n’ai pas eu peur, je n’ai pas été triste. Je me suis dit que le monde ne me manquerait pas tellement, et que j’étais très bien là où j’étais. C’est alors que je me suis dit : je suis heureux. Il m’a fallu quatre jours pour faire sécher mes fringues, mais j’étais heureux.

 

 
 

L’île de Reuilly est plantée de tout un tas d’arbres, d’essences variées. Il y a des saules qui trempent vaguement le bout de leurs doigts dans le lac en disant : elle est bonne, je t’assure, tu peux venir — mais on sait qu’ils bluffent et qu’elle est frisquette, juste bonne pour les canards. Il y a des érables sycomores : ceux-là, on ne sait pas forcément comment ils s’appellent, mais on les connaît pourtant bien, parce qu’on les voit sur tous les boulevards. Il y a aussi des arbustes au nom imprononçable qui produisent des petites baies rouges qu’il ne faut surtout pas manger. J’ai vu des canards en becqueter et ils n’ont pas été malades, mais sur nous c’est redoutable, architoxique. Les canards peuvent faire des trucs qui sont impossibles pour les hommes.

Je viens souvent sur l’île. Je traverse le lac Daumesnil par le petit pont de bois, et hop : le bonheur est là. C’est facile. Après, je retourne à la vie réelle, celle qui n’est pas marrante tous les jours. Les canards bizarres, ceux qui battent des cils pour me dire adieu, m’appellent depuis la rive. Ils s’époumonent : Léon, Léon. Ça me fend le cœur. Alors, aussitôt parti, je ne pense qu’à une chose : revenir.

Aujourd’hui, je m’attarde. Je suis sur mon île depuis un bon bout de temps. On pourrait dire que c’est un long séjour. Je nage dans le bonheur tandis que les volatiles à col vert nagent dans les eaux bleues du lac. Chacun dans son élément : on vit côte-à-côte en harmonie. Je me sens si bien que je ne veux pas partir. D’ailleurs c’est décidé : je sais que je n’emprunterai plus la passerelle de bois.
Je vois passer un canard d’un nouveau genre. Il est encore plus balèze que les autres, et il est blanc. Il est suivi par un deuxième. Et un troisième ! et encore, et encore. C’est toute une meute. Le premier déploie ses ailes : je suis impressionné par son envergure. Franchement, pour un canard c’est un beau canard. Et je m’y connais. Il s’envole. Comme il est gracieux ! C’est un ange. Un ange au bec jaune et aux grosses pattes palmées, c’est magique, je suis sous le charme. Le deuxième spécimen de la bande décolle à son tour, ils prennent leur envol les uns après les autres. L’escadrille me quitte. Alors je n’hésite plus, j’agis. J’empoigne le dernier par les pattes et je m’envole avec eux.

 

Antonin Crenn
Paris, janvier 2016

Mario sur la colonne

Mario est tout seul, perché là-haut. Et ça lui plaît. Il n’y a personne pour l’embêter, et il a une vue terrible sur les environs. Il a du temps pour réfléchir et pour se raconter des histoires dans sa tête.

Quand il était petit, au début, Mario ne savait pas marcher. Alors il rampait dans le jardin, en pyjama, et il salissait ses coudes dans l’herbe grasse. Ses parents n’étaient pas méchants, ils le laissaient faire et tant pis pour les taches : ça partait au lavage. Tout au fond, vers la haie, Mario avait trouvé un truc dur qui affleurait dans la pelouse. C’était comme un caillou, en plus gros. C’était carré et ça ne dépassait pas beaucoup du sol : tout juste assez pour qu’un gosse comme lui l’aperçût. Il bava un peu dessus pour se rappeler l’endroit, avec l’intention d’y revenir. Les jours d’après, ça se voyait davantage : la pierre perçait de plus en plus et faisait une sorte de plate-forme. Mario, entre-temps, avait appris à s’asseoir : alors il s’assit dessus. Ses parents le trouvèrent sur son socle après l’avoir cherché des heures dans les bosquets (le jardin était grand) et ils s’étonnèrent de ce monolithe qui poussait dans leurs plates-bandes. Comme ils avaient l’esprit large, ils décidèrent que c’était une bonne chose que Mario s’intéressât si jeune à l’archéologie. Puis Mario commença à se déplacer à quatre pattes, c’était parfait pour grimper sur le chapiteau de la colonne (car c’était bien une colonne). Ensuite, il marcha, et il était grand temps qu’il s’y mît car le monument se développait à vue d’œil. Calé sur ses petits pieds, Mario s’étalait sur le sommet et se redressait en vacillant. Il s’installait dessus, debout.

Les parents avaient de l’imagination. Ils virent que le bloc de pierre grandissait en même temps que Mario, alors ils se dirent que le garçon et la colonne devaient être des espèces de jumeaux (mais de faux jumeaux, car ils ne se ressemblaient pas du tout). C’étaient des gens très cultivés, ils étaient ravis que leur môme ait pris pour sœur une colonne antique. Le petit allait nourrir une passion pour les débris lapidaires, c’était évident.

Mario n’allait pas à l’école, parce que c’était trop loin et qu’il n’aimait pas sortir de son jardin. Il apprit à lire en déchiffrant les lettres qui étaient gravées sur le fût de la colonne. Celle-ci était encore montée d’un cran, et on voyait clairement ce qui était écrit dessus. Il fit son latin en même temps : sa sœur ne s’exprimait que dans cette langue-là, alors il fallait bien. Il essaya, en retour, de lui apprendre des choses. Il racontait à sa jumelle ce qu’il savait sur la vie du jardin : les étourneaux qui volaient comme des fous et qui nichaient dans les hauteurs ; les immenses pins parasols qui grandissaient tout droit, comme les colonnes et les enfants ; et les courgettes qui faisaient de grandes fleurs jaunes qu’on mangeait à l’apéritif. Les oiseaux, les arbres et les fleurs avaient souvent des noms latins, et ça tombait bien pour sa sœur. Ils pouvaient papoter des heures.

Mario ne voyait plus beaucoup ses parents. Ils ne s’inquiétaient pas, tant qu’ils savaient que les jumeaux jouaient gentiment dehors. Peu à peu, il devint grand, et la colonne s’épanouissait aussi. Mais il avait beau être grand, il devait se hisser par les bras pour atteindre le plateau, ça lui faisait les muscles. Tant qu’à se donner du mal pour monter, il restait le plus longtemps possible en haut. Il aurait bien aimé porter sa frangine sur ses épaules à son tour, pour lui rendre la pareille et lui montrer comme le panorama était beau. Mais elle était trop lourde, et puis elle était figée dans le sol. Mario pensa alors qu’être jumeaux, ça ne voulait pas dire qu’il fallait faire exactement la même chose que l’autre, mais juste : être là pour l’autre, à sa manière. Ça le consola et ça fit disparaître ses derniers scrupules. Il passa presque tout son temps juché sur la tête de sa sœur.

Mario sur la colonne

Elle grandissait trop vite, Mario avait peur de ne pas pouvoir suivre. Il ne pourrait bientôt plus saisir le chapiteau de ses petites mains pour grimper. Il escalada la colonne en se disant que c’était le moment où jamais, et il avait vu juste car elle eut soudain une poussée de croissance. Elle monta de cinquante bons centimètres, sa base sortit de terre, et aussi son piédestal. C’était donc terminé pour elle, elle n’irait pas plus haut.

Mario ne s’ennuyait pas, sur son perchoir. Après quelques jours qu’il manquait à la table du dîner, les parents allèrent voir ce qui se passait au jardin. Il était temps, parce que leur fiston avait faim. Il ne voulut pas descendre. La vue était si belle, et il était certain qu’ici il serait tranquille. Le père ou la mère, selon les jours, lui portaient des vivres. En particulier des fleurs de courgette, parce que c’était le péché mignon de Mario. Ils lui montèrent aussi des livres pour préparer le concours de l’école d’archéologie. C’était un peu rébarbatif, mais Mario les lisait en entier quand même. Il oubliait quelquefois des détails et sa sœur lui soufflait les réponses, elle était calée sur le sujet.

Un jour, Mario devint un petit jeune homme. Il descendit de sa colonne et alla se présenter au concours d’archéologie. Il se planta. Les études, ce n’était pas vraiment son truc. Les parents pleurèrent un bon coup, et Mario leur expliqua pourquoi ils s’étaient trompés. Ce qu’il aimait le plus, c’était rester debout sur son socle pour regarder le monde, plutôt que ramper dans la poussière pour étudier les vieilles pierres. Évidemment il aimait bien sa colonne, mais quand elle le portait sur ses épaules il ne la voyait pas. Son horizon c’était le ciel et les oiseaux. Alors Mario s’inscrivit au concours de gardien de phare. Il ne le prépara pas beaucoup, mais il y croyait tellement fort qu’il décrocha le poste. Il embrassa ses parents, et puis sa sœur, mais il trouva que celle-ci était drôlement froide. Il était ému, et elle restait de marbre. C’était une sorte de pudeur.

Il est bien maintenant, Mario, perché en haut de sa colonne de pierre. Il regarde les mouettes depuis sa petite cabine. Il entend le fracas des vagues et, s’il regarde en bas, il les voit s’abîmer sur les rochers. Il allume la lumière le soir, il l’éteint le matin, et personne ne l’embête.

Antonin Crenn
Rome, novembre 2015
Publié dans L’ampoule no19 en mars 2016.

Des bateaux, encore

Des silhouettes de bois que la mer caresse deux fois par jour : on pourrait y passer la main pour sentir comme elles sont lisses. C’est une tendre routine. Parfois, l’étreinte de la mer se fait fougueuse ; une arête se brise et c’est une saillie terrible qui se dresse dans un éclat tranchant. On s’y écorcherait la main. Alors le temps se remet à l’ouvrage et vient à bout des angles acérés. La marée panse les blessures des bateaux, encore.

Ils gisent sur le flanc. Les lames de bois gonflées s’espacent et se délitent, les côtes se tiennent les unes aux autres puis ne se tiennent plus du tout. Les corps s’ouvrent. Les entrailles mises à nu ne sont plus qu’un grand noir, une grotte. Et la mer indifférente, l’eau salée qui s’engouffre dans les panses béantes : les bois s’extirpent de la vase et se soulèvent, tirant leur carcasse vers la surface. Ils flottent. Malgré les trous, malgré les vides, ce sont des bateaux, encore.

Des épis de bois émergent des squelettes enlisés, plantés dans la quille disparue sous le sable, dressés ; ils dessinent une cage ouverte aux vents et à la pluie. Ces structures inutiles reposent en paix ; ce sont les arêtes de poissons immenses abandonnées par les goélands. Là, une tige métallique s’érige, dérisoire, d’un renflement qui doit sonner creux : c’était un moteur. À côté, c’est une barque fendue qui attend la mer ; derrière, ce qui est resté d’un vaisseau brandit son mât de détresse. Et après les bateaux, des bateaux. Encore.

On vient leur rendre visite. Chaque fois, on a vieilli. On croit les connaître et n’être plus surpris, mais on est là sur la jetée et on est encore ravi par un bris audacieux, on s’inquiète d’une échappée trop rapide. Ils se dispersent un peu plus et se mêlent à la mer ; leurs frémissements sont des sursauts, une survie ; on se demande si ça finira un jour. Alors, l’année d’après, on revient voir la danse des bateaux, encore.

Des bateaux, encore

Antonin Crenn
Noirmoutier–Paris, été 2015

Le vert et le bleu

Antoine, tes yeux !
Les volets
Jumeaux

Antoine, tes yeux !

 

Antoine Boutarel : c’est un garçon à qui je ne donne pas tellement plus que son âge, mais pas vraiment moins non plus. Je dirais : plutôt grand ; mais je ne suis pas plus petit que lui pour autant. Brun. Absolument. Il a les cheveux bien courts autour des oreilles, et la nuque dure qui gratte un peu, mais aussi des mèches ébouriffées sur le sommet de la tête. Le visage est un peu vif — non pas au sens de coupant, car ce ne sont pas des angles aigus — mais vif comme peu l’être une forme dessinée avec une grande netteté : une silhouette découpée au ciseau d’un geste tendre, mais assuré. Un joli contour à la surface un peu trop lisse, car la barbe est rare et pourtant rasée de près, ou alors parce qu’elle ne pousse jamais ; s’il n’y avait pas la nuque, le piquant aurait manqué. Et les yeux… Eh bien, les yeux… Antoine, tes yeux ?

Antoine Boutarel a les yeux bleus : ce n’est pas faux de le dire, mais ce n’est quand même pas vrai. On peut croire cela quand on rencontre Antoine pour la première fois, si on l’aborde du côté droit comme ce fut mon cas. Si on le découvre par l’autre côté, on sera tenté de dire : Antoine a les yeux verts. Ce n’est pas vrai non plus, mais pas tout à fait faux pour autant. Il est plus juste de dire que c’est son œil gauche qui est vert, et le gauche uniquement : un iris vert franchement vert, qui tire plus sur le jeune que sur le bleu. Un iris aussi acide et lumineux que l’autre est doux et profond. Bleu, incontestablement bleu.

Antoine Boutarel a l’air d’un garçon très sûr de lui, mais c’est parce qu’il fait bien semblant. Il n’est pas tout à fait certain encore de savoir qui il est et ce qu’il voudrait être (ce n’est pas très grave car il est encore jeune), et il compte beaucoup sur vous pour exister. Il vous donne à voir ce que vous voulez bien voir : un grand garçon rêveur au regard bleu délavé, un jeune homme espiègle aux yeux verts perçants. Il joue le rôle que vous lui donnez, et avec beaucoup de facilité car c’est un petit malin, mais sans cynisme ; je peux vous assurer qu’il n’en tire aucun profit. Il le fait par curiosité, simplement. Et aussi un peu pour vous faire plaisir. Mais alors, Antoine, tes yeux ? Bleus ou verts ?

 

Antoine, tes yeux !
Antoine, tes yeux !

Un matin. Il est très tôt (le ciel est encore sombre et s’illumine peu à peu de bleu), mais la saison est douce et les marronniers sont encore verts. Il fait bon, on est tous les deux dehors, on marche. Antoine fait quelques pas plus rapides pour me dépasser, et il s’arrête devant moi. Je m’arrête aussi. Il me fixe droit dans les yeux. C’est troublant. Mon œil droit voit son œil vert, mon œil gauche son œil bleu. Je ferme les paupières alternativement pour faire se succéder les couleurs : c’est un peu hypnotique. J’approche mon visage pour mieux voir. Et puis j’embrasse Antoine. Je goûte sa bouche les yeux fermés, d’abord, et mes mains glissent sur son cou si lisse jusqu’à trouver le piquant de la nuque. Avec la petite tête d’Antoine solidement blottie entre mes mains, j’ouvre les yeux pour voir les siens : je suis si près de lui que je dois loucher pour voir son visage. Il m’apparaît alors comme un cyclope avec ses deux yeux réunis en un seul. Je les vois un peu flou : leurs images se superposent et se confondent, et leurs couleurs se mêlent : ni bleu, ni vert, mais les deux à la fois. Puis nos lèvres se quittent un instant. Je recule d’un pas pour regarder Antoine. Ses deux yeux sont encore fixés sur moi, et ils sont absolument identiques : d’un bleu vif qui tire sur le vert, ou plutôt d’un vert très doux et profond, presque bleu. Antoine, tes yeux !

Antoine Boutarel a dix-neuf ans. Il ne sait pas encore très bien qui il est, mais il sait déjà qu’il ne voudra pas choisir entre une chose ou une autre. Il voudra être les deux à la fois.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !

Les volets

 

C’était une petite copropriété dans un petit lotissement ; on avait rassemblé ici des gens qui venaient d’un peu partout. Ils n’avaient pas eu besoin de prouver leur aptitude à vivre en bonne intelligence avec autrui : on les avait tous acceptés, pourvu qu’ils fussent animés de bonnes intentions.

L’immeuble était agréable. L’architecte avait prétendu concilier les commodités du standing contemporain (ascenseurs, garage, et tout le bazar) avec le charme de l’habitat fractionné et biscornu des âges farouches. Tout le monde avait prédit qu’il se serait pris les pieds dans le tapis, mais il s’était plutôt bien débrouillé. Par ailleurs, les jardiniers qui avaient conçu les espaces verts n’étaient pas les moins dégourdis du département, et l’ensemble avait belle allure.

Les façades étaient rythmées de petites fenêtres dont l’alignement irrégulier créait un rythme plaisant à l’œil. Chaque résident avait eu l’opportunité de choisir la couleur de ses volets : ceux qui venaient des bords de mer, ou qui fantasmaient la vie littorale (et ils étaient nombreux) avaient opté pour la couleur bleue, car c’était ainsi qu’on peignait les portes et les fenêtres sur l’île de Noirmoutier — pour avoir l’air grec, sans doute. L’autre moitié des habitants avait une origine banlieusarde, ou alors avaient été élevés dans l’ambition petite bourgeoise du pavillon des zones résidentielles. Dans ces contrées-là, disait-on, on peignait volontiers les volets en vert pour créer une harmonie avec la haie de lauriers, symbole scrupuleusement entretenu du chacun-chez-soi.

Ainsi, la moitié des volets était bleue, l’autre moitié verte. Ce n’était pas laid ; c’était même assez amusant. L’ennui, c’était que ces choix colorés traduisaient un état d’esprit du résident, un modèle de vie, presque un choix philosophique. C’était clivant. Les gens en arrivèrent bientôt à classer leurs voisins selon ce critère, et à cesser de fréquenter ceux qui avaient adopté la couleur de l’ennemi. Une ambiance épouvantable s’installa sur l’immeuble, comme une chape lourde et gluante qui vous écrasait et qui en même temps dégoulinait sur vous, s’insinuant dans tous les interstices de votre âme. C’était plombant.

 

Les volets
Les volets

Arriva Marcus Buzenval, quinquagénaire bonhomme et daltonien. Il acheta un appartement au deuxième étage et peignit ses volets en rouge. Ce fut la stupéfaction.

Dans l’immeuble, on murmura. Marcus Buzenval devait être communiste, disaient certains. Il représentait un danger pour la résidence. D’autres, qui s’y connaissaient en football, pensèrent que c’était un supporter belge. Un Belge dans l’immeuble ? Quelle drôle d’idée ! On préférait encore un communiste. Vous avez quelque chose contre les Belges ? demanda un résident qui cachait mal son irritation. Et vous contre les communistes ? lança un autre qui n’essayait pas de dissimuler quoi que ce fût.

Au-dessus de chez Marcus Buzenval, un matin, s’ouvrirent deux volets noirs. L’opinion libertaire, archi minoritaire dans la copropriété, s’était senti pousser des ailes et avait décidé de s’afficher au grand jour. Juste à côté, la semaine d’après, on vit fleurir des volets orange : la récente présence belge dans l’immeuble, soupçonnée sinon avérée, avait décidé une famille hollandaise à revendiquer son engagement patriotique. Le ton montait. Des voisins prirent peur pour leur tranquillité et peignirent leurs volets en blanc en signe d’apaisement.
Marcus Buzenval, lui, ne comprit pas grand chose à ces batailles colorées car personne ne lui adressait la parole. On n’avait pas de temps à perdre pour s’occuper de son cas. Il partit au bout de quelques mois, déçu. Derrière le camion qui chargeait ses meubles, la façade de l’immeuble faisait comme un décor de théâtre : on aurait dit une toile ou un papier peint avec ses petites cases de toutes les couleurs et, sur l’une d’elles, le panneau « à vendre ». C’était très joli.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !
 

Jumeaux

 

Le même âge, les mêmes parents, la même jolie petite gueule : c’était bien ce qu’on appelait une paire de jumeaux. On s’était dit avant de les connaître : c’est dommage d’en avoir fait deux pareils ; et puis, on avait vu l’un des deux et on l’avait trouvé très bien comme ça, et on avait pensé : à quoi bon faire l’autre différent ? Ils plaisaient comme ils étaient. Tous les garçons et les filles du lycée étaient amoureux d’eux, c’était inévitable.

Bien sûr, c’étaient des filous. Ils faisaient tout pour qu’on les confondît ; ou plutôt, pour qu’on les prît l’un pour l’autre — et que, dans leurs jeux, les intrigants ne fussent jamais confondus. Les copains se moquaient pas mal de faire la lumière sur leurs doutes : l’un ou l’autre, c’était tellement la même chose, qu’on pouvait les aimer à tour de rôle. C’était égal. On les laissait décider.

Il n’y avait que les parents qui tenaient vraiment à les distinguer. Il y avait eut un déclic, une brèche dans laquelle ils s’étaient engouffrés : à leur troisième anniversaire, les garçons avaient exprimé une divergence. L’un avait préféré se saisir d’un ballon bleu, l’autre d’un ballon vert. Alors on avait décidé aussitôt d’en habiller un de vert, l’autre de bleu : ce choix serait le moins arbitraire parce qu’il collerait au goût des enfants ; ils n’essaieraient pas de le contester. Le système fonctionna plutôt bien, au début en tout cas.

Mais il y avait eu les mercredis au jardin. Un après-midi, les garçons — l’un vert, l’autre bleu — couraient dans l’allée qui menait au bois. Soudain, on les avait perdus de vue : ils avaient sauté dans le bassin. Puis ils étaient revenus, leurs petits vêtements dégouttant sur le gravier : les couleurs, tout imbibées d’eau, avaient pris la teinte foncée du tissu détrempé. Le vert comme le bleu avaient subi le même sort, et bien malin qui pouvait encore distinguer un frangin de l’autre. On les avait déshabillés et mis leurs costumes à sécher ; on ne fut jamais bien certain, ensuite, qu’on redonna à chacun la couleur qui devait être la sienne.

Il y eut d’autres mésaventures au jardin (toujours le même jardin) : le garçon vêtu de bleu se roulait dans l’herbe si joyeusement qu’il verdissait son habit ; le garçon vêtu de vert semblait prendre plaisir à s’adosser aux volets bleus fraîchement repeints.

 

Jumeaux
Jumeaux

L’été de leurs dix-sept ans, le lycée tout juste achevé, on se demanda ce qu’on pourrait bien faire d’eux ; ou plutôt ce qu’ils voudraient bien devenir. Au jardin, on observait leurs grandes silhouettes, la verte et la bleue, qui passaient des heures ensemble à comploter, à faire de grands gestes, à marcher dans les allées. Quand on les vit un matin entrer dans le bois, on attendit, anxieux, de les voir reparaître.

Le soir, il n’y eut qu’un fils à la table du dîner. Il portait son éternel jean bleu et le pull vert bouteille offert pour ses quinze ans, usé aux coudes. On n’osa pas lui poser de questions.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !