Un rêve (une fuite)

Il faudrait fuir. Mais le bord du cadre s’approche, les ombres se font plus denses, c’est un piège. Des silhouettes noires aux ramifications dérisoires : ils sont rabougris, les arbres. Les montagnes, au-delà, ne paient pas de mine. Elles sont avachies. Usées. Leur ligne, seul horizon, crée l’illusion que le paysage n’est pas vide. Pour cette raison je les hais : je leur en veux de mentir, car la lande est sèche, morne, et s’étendrait à perte de vue s’il n’y avait ces sommets mesquins. La route coupe en deux l’étendue sinistre et mène, peut-être, vers ces plateaux distants. Je n’en sais rien. Je connais seulement le village, ramassis de maisons basses le long du ruban d’asphalte.

Un crépi granuleux, une grande porte. En collant le visage au carreau, on voit au travers : le bar. J’y rencontre Simon. Il parle avec un accent. Est-ce qu’il vient de loin ? Les bords de son chapeau sont immenses. Posé sur la table, ça laisse juste assez de bois libre pour caler encore ses coudes, parfois les miens. J’écoute Simon. Pourquoi je l’admire, je n’en sais rien. Son couvre-tête de vacher : Simon partirait à cheval sans étonner personne. Il est une bouffée de quoi, un appel vers où, une figure de quelque chose. J’apprends par cœur son image avec mes yeux. Quand il parle, les formes que dessine sa bouche. Je voudrais ébouriffer ses cheveux. Sentir de mes doigts la vie qui traverse les mèches, aplaties sur le front par le chapeau. Aplaties comme les monticules tapis à l’horizon qui abîment la pureté de la lande.

Je rêve d’une désolation franche. Une plaine de cailloux qui ne feindrait pas de valoir mieux que ça. Mais non : dans mes rêves il n’y a pas d’autre chose, je suis enfermé dans cette nature morose jusque dans mes nuits. Je parcours immanquablement ce piètre pays en noir et gris. L’horizon bouché par des masses fâcheuses. Et les bords de l’image s’assombrissent, et les contours de ma tête se rapprochent. Les dimensions de mon rêve s’étrécissent et je n’y peux rien. La densité du noir, dans les coins, grignote mon espace. J’étouffe et je m’éveille. Est-ce que je peux dire : c’était un rêve ? Simon dit que non. Le rêve, ce n’est pas ça. Simon dit : « le sommeil de la raison ». Des expressions comme ça. Dans la tête de Simon n’entrent pas les cauchemars. Une petite place au chaud sous le couvercle de son crâne : j’y serais bien, moi. Et partir avec lui. Me tirer d’ici, rester avec lui. Le désir d’être lui ou d’être avec lui, au fond c’est pareil. Je pense à ça, sortant du bar. J’y crois. Rentrant chez moi au long des arbres rabougris. Je hais ces arbres.

L’obscurité qui croît, les bords de l’image qui m’enserrent. Je suffoque, je dois fuir. Quitter le cadre. J’avance sur la route, les branches hideuses défilent à ma droite, à ma gauche. Je progresse plus vite qu’à l’habitude : comment ? Je veux savoir. Je pense : « prendre du recul ». Simon a cette expression. J’ai confiance en lui. Alors je sors de moi-même, car c’est permis dans les rêves, et depuis le bord de la route j’observe ce qui se joue. L’homme est rapide parce qu’il chevauche. C’est moi : je suis seul dans mon rêve. C’est moi qui mets les bouts. Moi qui porte ce chapeau, laissant tout le visage dans l’ombre. Le visage sombre, c’est celui de Simon, car c’est Simon qui cavale en rêve. Pas moi. J’avais pensé : « être lui ou être avec lui, c’est la même chose ». Aux côtés de Simon sur son cheval noir, trotte un cheval blanc qui ne porte personne. Je ne suis plus là : j’ai fui.

Publié en décembre 2019 dans le hors-série no6 de L’ampoule, accompagnant une photo d’Olivier Léger.

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