Pour ceux qui brûlent comme nous d’un si grand amour

Samedi, rentrant du cinéma où nous avons vu ce film si beau, Genèse — très simple et intense à la fois, beau comme tout, où j’étais heureux de voir tant de références à Salinger (me disant que ces adolescents intemporels, sans réseaux sociaux, tout entiers consacrés à la pureté de leurs sentiments, pouvaient être de leur époque ou de la mienne, ou d’une autre encore), touché par ce personnage habité par un besoin impérieux de lyrisme plutôt que de pathétique (s’exposer toujours, s’en prendre plein la gueule, se faire du mal avec panache plutôt que souffrir en silence, brûler de ses sentiments) — rentrant du cinéma, donc, et faisant un détour par la rue Sedaine, nous tombons sur L. qui sort, lui, de l’Industrie avec une amie. Il n’est pas rare que nous tombions sur L. : parfois à Beaubourg, ou bien rue de Charonne, ou ailleurs encore. L. est toujours une apparition. « Paris est tout petit », on le sait, « pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » : il n’est pas grand non plus pour ceux qui aiment, comme nous, faire des détours par ses rues. Dimanche, c’est sur le boulevard de Ménilmontant que nous croisons A. (lui non plus, ce n’est pas la première fois que nous le trouvons sur notre route) : nous reprenons brièvement la conversation laissée vendredi soir, à la soirée Cafard. D’ailleurs, je viens de commencer à écrire un truc pour la revue — je le lui dis — et une image du film d’hier n’y est pas étrangère. Lundi après-midi : le temps est bon. J’avais envie de voir le square de Cluny — à cause d’un passage des Présents qui s’y rapporte —, je me casse le nez sur le portillon (façon de parler) et fais un détour par une librairie du boulevard Saint-Michel dont je dois taire le nom car je m’y suis rendu coupable d’une truanderie mineure, mais bien réelle (j’ai retiré l’étiquette d’un livre que je trouvais trop cher, pour le marchander à la caisse : qui n’a jamais fait cela, hein ?) — je le voulais vraiment, ce livre, à cause de cet œil bleu magnifique, mais six euros c’était trop. Cinq, d’accord. Et j’ai descendu le boulevard, l’œil était dans ma poche et regardait… quoi ?

David, André Dhôtel
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Se souvenir du poisson-banane

Au cinéma, près de la caisse, ils ont installé une bibliothèque où l’on peut prendre un livre, l’emporter, le remettre à sa place, ou pas, et en déposer d’autres. J’ai pris celui-ci. Je l’ai déjà, pourtant, ce livre (en poche), mais cette édition-ci est plus belle (à droite sur la photo ; et, franchement, y a pas photo).

Le format poche, je me rappelle l’avoir trouvé par terre quand j’étais adolescent : le lieu et la date de la trouvaille sont inscrits en première page, j’avais cette habitude à l’époque. C’était le bon âge pour lire Salinger (quelques années plus tôt, ç’aurait été presque mieux).

Sur les neuf nouvelles du recueil, allez savoir pourquoi, c’est toujours de la même que je me rappelle en premier. Celle du poisson-banane. Des autres nouvelles, je peux seulement dire que je les ai aimées ; mais les raconter, impossible. De celle-ci, je me rappelle tout.

Je n’avais pourtant pas tellement de raison conscientes de l’aimer, cette histoire de poisson-banane. Et c’est là que je veux en venir : en ce temps-là, je ne savais pas que ce sujet-là, cette langue-là, cette littérature-là m’intéressaient.

Seymour Glass est au bord de la mer. En vacances. Personne ne sait – personne ne veut savoir – qu’à ce moment précis, il pense à la mort. Il n’y a que les enfants, peut-être, qui pourraient comprendre (parce qu’il leur ressemble beaucoup, aux enfants). Mais, aux enfants, il raconte plutôt des histoires. Drôles, bizarres, un peu inquiétantes. Celle du poisson-banane. L’enfant, ici, ce n’est pas l’insouciance, c’est le pouvoir de croire à la fiction et d’éprouver des joies pures et des peurs simples.

À la fin, quand ça arrive, on ne comprend toujours pas ce qu’il y avait dans la tête de Seymour Glass – on ne le saura jamais – mais on comprend que c’est arrivé. On n’en saura pas plus, et on reste seul avec ça.

Et moi, aujourd’hui, je me dis que ce n’est un hasard si cette histoire était restée dans ma tête depuis tout ce temps. Parce que maintenant, je sais que ce sujet-là, cette langue-là, cette littérature-là, c’est exactement ce qui me touche. Peu importent les raisons, elles sont là, elles existent ; qu’on les connaisse ou pas, ça ne change pas grand chose. Il ne s’agit pas d’expliquer pourquoi, mais de dire que ça a été. Et c’est déjà beaucoup.

C’est peut-être un peu obscur quand je le dis comme ça, mais dans ma tête c’est de plus en plus clair.

Liste : lectures de 2006

Walter Tevis. L’oiseau d’Amérique.
Edmund White. Un jeune Américain.
Brigitte Smadja. Des cœurs découpés.
James Hadley Chase. Pas d’orchidées pour Miss Blandish.
Jean-Patrick Manchette. La position du tireur couché.
Ahmed Madani. Il faut tuer Sammy.
Bret Easton Ellis. Glamorama.
Marcel Gotlib. J’existe, je me suis rencontré.
Hervé Guibert. L’homme au chapeau rouge.
Oscar Wilde. De profundis.
Armistead Maupin. Chroniques de San Francisco.
Edmund White. La tendresse sur la peau.
Jean Genet. Les bonnes.
Samuel Beckett. En attendant Godot.
Edmund White. La symphonie des adieux.
Frédéric Mitterand. La mauvaise vie.
Bret Easton Ellis. Zombies.
Tennessee Williams. Un tramway nommé désir.
J. D. Salinger. Nouvelles.
Bret Easton Ellis. Lunar Park.
Jean Cocteau. Les enfants terribles.
Edmund White. Fanny.
Nigel Barley. L’anthropologie n’est pas un sport dangereux.
Georges Perec. La disparition.
George Orwell. Dans la dèche à Paris et à Londres.
Claude Lévi-Strauss. Tristes tropiques.
Italo Calvino. Si par une nuit d’hiver un voyageur.
Edmund White. Écorché vif.
J. D. Salinger. The Catcher In The Rye.
Georges Perec. Le voyage d’hiver.
Jacques Séguéla. Ne dites pas à ma mère que je suis dans la publicité.
Jean Cocteau. Thomas l’imposteur.
Jean Cocteau. Antigone.
Jean Cocteau. Les mariés de la tour Eiffel.