Contre l’oubli

par Antonin Crenn

C’était en décembre, je découvrais Les Murs de Fresnes, ce livre extraordinaire d’Henri Calet dans lequel, à la Libération, il reportait les inscriptions laissées par les prisonniers sur les murs de leur cellule à la prison de Fresnes. C’est méticuleux et plein d’empathie, parce que c’est Henri Calet, et c’est un récit terrifiant ; et c’est une entreprise tellement belle, parce qu’elle cherche à combattre l’oubli — il y a un autre livre de Calet que je n’ai pas lu, et qui s’intitule Contre l’oubli. Je prends tout de même ce titre à mon compte.

Dans ce livre, on rencontre Jean Vaudal, écrivain et résistant. Tombé tout à fait dans l’oubli. Calet, dont j’aime les « beaux livres », « estime sa personne ». Alors je cherche à le connaître, pour l’estimer à mon tour.

En mars, je lis Le Tableau noir, parce que c’est le premier livre de Jean Vaudal que je trouve. Comme ça, par curiosité. Et je fais connaissance avec une voix qui, aussitôt, me parle comme un ami. Qui me dit des choses que j’éprouve profondément ; qui résonnent avec des sentiments lointains qui, depuis peu, m’habitent à nouveau. Des phrases que j’ai envie, en même temps que je les lis, de les écrire pour les reprendre à mon compte.

Alors que le jeune narrateur vient d’être frappé par la mort de son oncle, qu’il surnomme Grognon et qui est comme son père adoptif, il reçoit une lettre dont l’enveloppe porte son nom. Je lis :

« Je n’avais jamais reçu de lettre et, M. Levavasseur, c’était Grognon. Je gardais l’enveloppe à la main sans oser l’ouvrir, non que je cédasse à l’enfantillage de me croire indiscret, non, mais l’événement lui-même me paraissait atrocement indiscret. Il m’obligeait à ne plus douter de ceci : plus personne au monde ne me donnerait mon véritable nom, plus personne ne m’appelait Fiston. J’étais devenu M. Levavasseur. »

Inutile que je l’explique ici : j’aurais aimé écrire exactement cela. Alors, je l’ai recopié dans mon carnet, dans un café (il pleuvait des cordes, je me rappelle). À la fin du livre — comme si je n’étais pas assez retourné comme ça —, je lis :

J’en reste muet (quand on n’a pas de voix, la lecture et l’écriture peuvent être bien utiles). Je veux connaître l’homme qui a écrit cela.

Je lis ensuite son premier roman : Un démon secret. J’ai aimé ce livre aussi. J’en ai publié un extrait ici, sur ce blog : des phrases que j’aimerais écrire et reprendre à mon compte, à nouveau.

Mais — quelle tristesse ! — l’exemplaire que j’ai en mains est dédicacé par l’auteur, à un certain Georges Aubert (qui est-il ? peut-être lui, ou bien lui ?) qui n’a même pas ouvert le livre : les pages n’étaient pas coupées. Peut-être cet exemplaire était-il l’un de ces services de presse que personne ne lit. Et depuis (quatre-vingt ans sont passés), personne n’a eu ne serait-ce que l’idée de couper les pages de ce livre. J’ai eu de la peine pour l’auteur qu’on a négligé, puis oublié. On écrit des livres, on écrit son nom sur les pages du livre ; on écrit son nom sur les murs. Pas tout à fait en vain, tout de même.

J’ai fait quelques recherches sur lui : on trouve plus d’informations sur sa mort que sur sa vie. En fouillant sur Gallica, sur Google books et ailleurs, j’ai appris qu’il portait un autre nom, à l’état civil, et qu’une rue d’Enghien porte ce nom-là (« boulevard Hippolyte-Pinaud »), plutôt que son nom d’écrivain (au Panthéon, sur le mur des écrivains morts pour la France, c’est pourtant bien « Jean Vaudal » qu’on a inscrit). N’est-ce pas curieux ? J’ai une sorte de passion pour les noms de rues : en voilà un qui n’est pas banal.

J’ai compilé les informations que j’ai trouvées dans une notice, que j’ai publiée ici, pour qu’il soit un peu moins oublié.