À tu et à toi

Le projet est dans ma tête, j’y pense, mais je n’ai pas commencé à l’écrire. Je me disais : il faut d’abord que je sache mieux où je veux aller. Quitte à m’apercevoir en cours de route (voire : quand tout sera fini) que je n’ai pas été dans la direction que je prétendais suivre. Cela n’a pas d’importance, de dévier sa trajectoire. Au contraire : ça justifie l’écriture. Si on n’apprend pas pendant qu’on écrit, si tout est déjà connu avant, à quoi bon écrire ? N’empêche, je ne me vois pas commencer Rue des Batailles maintenant. D’abord, en savoir plus sur mon personnage, mieux le comprendre. Mais, pour en savoir plus, il faut écrire : on n’en sort pas. On se mord la queue.

J’ai lu Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner, par Raymond Penblanc. Puisque c’est une lettre, c’est écrit à la deuxième personne : c’est adressé. Le ton m’a plu. J’ai réalisé que je n’avais jamais écrit à la deuxième personne. L’un des livres que j’aime le plus (Un homme qui dort) s’adresse ainsi à son personnage, et c’est troublant, car son personnage, lui, ne parle à personne. C’est l’auteur, ou le narrateur, qui lui parle tout du long, à ce personnage qui ressemble drôlement à l’auteur. Et c’est moi, lecteur, qui recueille ces paroles adressées à un autre, moi qui les reçois comme si c’était à mon oreille qu’elles étaient prononcées. Le procédé serait facile, peut-être ; comme tous les procédés, il s’agit de l’employer bien. Cette histoire de Rue des Batailles me pose cette question : je suis tenté de m’identifier au personnage, comme je le fais presque à chaque fois. Mais avec lui, je dois m’abstenir, car il est censé être l’inverse de moi. Il m’est étranger : c’est ce que je prétends. Je me donne ce but d’apprendre à le connaître mieux, en l’écrivant. Et quand je dis l’inverse, ça ne veut pas dire le contrairel’inverse, comme le reflet dans le miroir : le même, mais différent.

Je commence une version courte de Rue des Batailles. Une nouvelle qui doit être très narrative, condensée. « Électrique », comme dit Guillaume dans la marge d’un chapitre des Présents. Et je dis « tu » à Jules. Je lui parle, je lui écris une lettre. Ça me plaît. Ça m’oblige à tenir ce Jules à distance : si je lui dis « tu », ça sous-entend qu’il existe un « je ». Nous sommes deux personnes distinctes. Face à face. Deux reflets, peut-être.

J’ai acheté Planètes, le livre de Mario Cyr qui a eu le même prix que moi l’autre soir. J’aime les quelques mots de lui que j’ai déjà lus : j’étais un peu intimidé de lire ce livre, alors, car je voulais l’aimer autant. Et je l’aime (plaisir plus grand encore quand il comble une attente). Et il est écrit à la deuxième personne. Est-ce un hasard ? Une coïncidence ? Un « alignement de planètes », comme j’aime le dire parfois (et ce serait à propos, vu le titre du livre) ? Le « tu » de ce livre-là est un homme dont on ne sait pas grand-chose. On le découvre par petites touches, petites pièces délicates d’un puzzle qui s’assemble sans se presser, mais qui s’assemble pourtant très vite. Étrange sensation du temps : suspendu et rapide à la fois. À la fin des quatre-vingts pages, on ne sait toujours pas grand-chose de lui, mais on sait tout. L’essentiel – les émotions, les sentiments. Les sensations.

J’écris ce texte bref en décidant qu’il serait bref. J’arrive bientôt à cette étape délicate : Jules quitte Paris. L’épisode est véridique (dans le sens où, dans la vraie vie du vrai Jules, déchiffrée dans les archives, il y a cette incursion en Espagne). Le truc, c’est que je ne sais pas ce que j’ai envie de lui faire faire, dans ce voyage. Je ne sais pas si c’est important. Je peux supprimer cette anecdote : faire comme s’il n’était jamais parti. Ou bien, je peux développer ce voyage pour en faire une épopée capitale dans l’évolution du personnage : une parenthèse initiatique. C’est tentant, puisque c’est suggéré par la biographie du gars. Mais, ai-je vraiment envie de ça, moi ? Dans L’épaisseur du trait, on part à Rome ; dans Les présents, on part dans ce village breton. Ça commence à bien faire, les voyages initiatiques. Je crois que, pour l’instant, l’Espagne, je m’en fous. Dans ce texte bref, je ne peux pas tout dire : l’Espagne passe à la trappe.

L’usine Cail-Derosne, rue des Batailles, après l’incendie (Anonyme, 1865)

« Le détail et le flou, le clamé et le tu ». C’est Mario qui m’écrit cela. Dans mon histoire, je m’efforce de choisir ce qui doit être détaillé (cinq minutes de vie qui occuperont toute une page), ce qui doit rester flou (ce voyage, dans une ellipse). Ce qui advient de Jules, ce sera encore moins visible que si c’était flou : ne rien en dire, le garder tu. Et lui dire « tu », à Jules.

Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

Jeudi, j’ai vu V. et R. : on a siroté du vin rouge en parlant de bouquins. R. m’a dit qu’elle était contente de savoir que ma résidence « se passait bien », que j’avais « plein de projets ». Puis, j’ai promis (à sa demande) qu’on se verrait rapidement à mon retour. Ça m’a fait plaisir. Vendredi, dans ce salon de thé (où je n’ai pas bu un thé, mais un café en provenance de la brûlerie au coin de la rue), j’ai demandé à G. ce qu’il écrivait en ce moment, car nos discussions me donnent toujours de l’énergie, elles m’ouvrent des perspectives insoupçonnées. En gros : elles chargent mes batteries. Et ça tombe à pic, à quelques jours de mon départ. J’avais envie de le voir, pour ça. Et puis, j’avais envie de lui parler du projet top secret que Guillaume et moi ourdissons dans l’ombre : il a eu l’air de trouver ça marrant. Je ne peux pas en dire trop pour le moment, mais ça a un rapport avec ce que j’écrivais ici et avec le désir de conquérir les cœurs et les corps grâce à la littérature. Rien que ça, oui. Le temps a passé vite, avec G., à tel point que j’ai dû prendre le métro par peur d’arriver en retard à mon rendez-vous, juste après, avec F. au café des Anges. Il se trouve que F. m’a vu à l’œuvre, l’an passé, pendant mon tout premier atelier d’écriture, celui pendant lequel j’ai transpiré en trois heures toute l’eau que je bois, d’habitude, en deux jours. Tellement j’avais le trac. Il m’avait dit, à l’époque, que ça ne s’était pas vu. Depuis, on se suit de près, on se voit de temps en temps. Et moi, vendredi, je lui pose mille questions sur les élèves de son nouveau lycée (parce qu’il est prof), puis, après dîner, je lui montre la caserne de Reuilly : ça a l’air innocent, comme ça, mais pour moi ce n’est pas rien, cette promenade. C’était comme faire un tour de ronde. Donner un dernier coup d’œil aux lieux que j’aime et qui, dans trois semaines, auront déjà changé.

Rentrant de Saint-Denis, lundi, un message de L. qui m’attrape au vol : alors on stationne deux heures, ensemble, avenue de Clichy. J’avais déjà mis L. dans la confidence du projet secret avec Guillaume, et j’essaie de l’enrôler. J’ai bon espoir. Sur cette terrasse de bout de trottoir, on discute le genre de fantasmes dont il est question (ou non) dans les histoires que nous écrivons, et, de fil en aiguille (puisque la littérature et la vie, ce n’est certes pas toujours pareil, mais qu’au minimum ça se touche), on évoque des trucs vachement intimes en rapport avec nos vies à nous. Une conversation comme ça, ça nous laisse largement de quoi cogiter jusqu’à la prochaine, fût-elle envisagée dans plusieurs semaines. Et j’ai regardé l’heure et, à nouveau, j’ai été obligé de prendre le métro pour ne pas louper J., qui m’attendait déjà au café des Anges. Il se trouve que J. est vendéen, mais ce n’est pas du tout de Vendée que nous avons parlé. La Vendée, je vais en souper pendant trois semaines, alors, bon, vous pensez comme on avait d’autres choses à se dire, lui et moi.

Évidemment, j’ai envie d’être à Luçon. Et en même temps, évidemment, je préférerais rester ici. Je connais ce sentiment contradictoire. Je me connais. Ça me fait toujours ça. Même la veille de partir en vacances, je me demande : « À quoi bon ? ». Je me suis dit, bouclant le sac à dos cet été, que l’île d’Elbe était un endroit bien saugrenu pour y séjourner (Napoléon pensait-il la même chose ?) et que ça n’avait aucun sens d’aller là-bas. Et puis, après, que s’est-il passé ? Les vacances ont été belles. C’est-à-dire que les moments vécus étaient beaux ; qu’ils valaient le coup. Qu’ils avaient du sens. Alors à Luçon, bon, je me demanderai quelquefois : « Qu’est-ce que je fous là ? » – et c’est inévitable. Parce que, Luçon ou pas, je me pose toujours cette question où que je sois, quoi qu’il arrive. Je sais par avance que J.-E. me manquera, le soir. La journée, pas forcément. Mais, la nuit, oui, j’aurai envie d’être avec lui. C’est comme ça, je me connais. Et ça fait partie de l’expérience de cette résidence. C’est le jeu.

Je me souviens de cette nuit qui a précédé mon départ pour Rome, en 2015. C’était une sorte de première « résidence », bricolée maison, c’est-à-dire que j’avais pris quatre semaines de congés pour partir seul, pour vivre seul et écrire. La différence avec une vraie résidence, c’était que personne ne m’attendait là-bas, j’avais inventé le truc moi-même. C’était prévu comme une expérience initiatique : il s’agissait de voir si je serais capable d’écrire sérieusement pendant une période longue ; et de vivre seul. Mon train partait à six heures-et-quelques du matin, et cette nuit-là J.-E. n’était pas avec moi (nous nous étions fait nos adieux la veille). Alors, j’avais si peur de ne pas me réveiller à l’heure (non : en vrai, j’avais seulement peur d’être seul) que j’avais demandé à O. et à L. d’attendre avec moi. De m’aider à passer, sans douleur, à travers ces quelques heures nocturnes. On avait bu des coups dans un bar, puis dans un autre, et on s’était séparés assez tard, me laissant juste le temps nécessaire pour repasser chez moi, prendre une douche et attraper ma valise avant de filer à la gare de Lyon. Juste assez de temps pour accomplir ces tâches pratiques. Et juste assez de temps pour, sous la douche, pleurer une bonne fois pour toutes, afin de n’avoir plus à le faire quand je serais là-bas. De ne plus avoir peur, ni être triste, quand je serais seul.

À Paris, il pleut sur mon velux. J’écris ces lignes en me demandant comment sera la vue depuis ma fenêtre, à Luçon, et si j’aurai pu me débrouiller pour aménager un petit bureau dans ma chambre, à l’étage. En fait : je m’y vois déjà. Dire pour autant que j’ai hâte d’y être, je ne sais pas.

Tout de même : j’ai hâte de revoir ceux qui, au printemps, ont contribué à me faire me sentir « chez moi » à Luçon. Mais, j’ai hâte aussi – je n’arrive pas à savoir si « et surtout » – de me retrouver seul dans cette maison, dans cette maison beaucoup trop grande pour moi, dans cette maison au milieu d’une ville beaucoup plus petite que la mienne. Hâte d’être seul, oui. Et puis, hâte de revoir à Paris ceux que j’aime et qui m’aiment, quand tout ça sera fini, c’est-à-dire : après ces trois toutes petites semaines. Parce que, je le sais déjà : ça passera très vite.

Ce qui reste du voyage

De ce voyage en Italie, je n’ai pas rapporté de spécialités locales. Seulement un demi-paquet de biscuits au chocolat et aux flocons d’avoine, issus de l’agriculture biologique, et une grappe de raisin : c’est ce qui est resté du pique-nique que nous avons fait hier soir dans le train, gardant un œil sur les montagnes et l’autre sur les sandwichs. Et aussi : vingt centilitres d’eau de la fontaine publique de la place Carlo Felice, restés au fond de la gourde. Nous les avons donnés à la plante verte en rentrant à la maison. Je n’ai même pas acheté un seul livre en presque deux semaines. Comment ai-je réussi à m’en empêcher ? J’ai acheté, tout de même, la carte de l’île d’Elbe et les plans de Livourne et de Turin.

Ce que j’ai rapporté, c’est dans la tête, comme disent les gens.

Non. Ce qui reste de ce voyage, c’est mon corps qui le dit le mieux, en vérité. Cette entaille au pied n’était finalement pas si profonde : quelques centimètres de long, mais un ou deux millimètres seulement dans l’épaisseur de la peau. Elle disparaîtra bientôt et c’est presque dommage, car ç’aurait été beau : garder sur la plante du pied une ligne presque invisible, un filet blanc d’une telle finesse que personne d’autre que moi ne saurait le voir, ni ne devinerait qu’il a été dessiné par les coquillages de Marina di Campo.

Ma main droite a dégonflé : pendant trois jours, elle était enflée et douloureuse. Vous la mettiez à côté de la gauche, vous regardiez les deux successivement et vous croyiez qu’elles n’appartenaient pas à la même personne. Ce n’est pas un moustique qui fait des trucs pareils. Je suis sûr que c’est arrivé l’après-midi de notre arrivée à Livourne, dans le parc du Cisternone. Le soir, J.-E. m’a dit : « C’est une morsure d’araignée ». Je ne l’ai pas cru. Mais j’ai fait des recherches, depuis, et je peux maintenant dire qu’il avait raison : j’ai été mordu par cette araignée aux dents vert fluo. Elle habite en Toscane et j’ai tous les symptômes. Son venin ne tue que les insectes, pas les humains – mais il provoque ce genre de réaction cheloue qui vous rend difforme pendant quelques jours. Pas de doute possible.

Hier, on a été attaqués au cimetière monumental de Turin : il n’y avait pas un chat. Aucun autre vivant, que nous, errant dans les allées minérales. Alors, ces saletés de moustiques se sont jetées sur l’aubaine (nos peaux). À un centimètre de la marque laissée par les dents vert fluo de l’araignée florentine, j’ai un bouton : je me rappelle très bien quel moustique me l’a fait. J’étais arrêté devant la tombe de Primo Levi, les bestioles s’abattaient sur nous, mais j’avais envie de rester encore une minute, quand même. Il m’a piqué. Et moi, j’ai espéré qu’il reste assez de venin de ladite ségestrie dans les capillaires de ma main pour que le moustique, suçant mon sang, s’intoxique. Que les toxines du venin digèrent les protéines de son corps malfaisant, de l’intérieur. Bien fait pour lui.

Ce que me dit mon corps, surtout, au retour de ce voyage, c’est que je n’ai jamais été aussi bronzé qu’aujourd’hui. La dernière fois que j’ai vue la dermatologue (elle a un fort accent russe), elle avait écrit sur la feuille de prescription : « phototype 1 : roux ». Je ne suis pas roux, pourtant, mais il est vrai que le soleil me fait le même effet qu’à eux : je crame avant de bronzer. Cette année, pour la première fois, je n’ai pas brûlé. Mon secret ? Allez, je vous le donne. C’est la première année où je n’ai pas été obligé de rester enfermé tous les jours dans un bureau entre 9h30 et 18 heures. Je sors si je veux, je travaille quand je veux. Alors, évidemment, je sors quand il fait beau plutôt que quand il pleut. Pas con, le mec. Une exposition progressive, donc. Et depuis la Vendée, au printemps, les rayons du soleil ont doucement accompli leur œuvre. Cette couleur-là, sur mon cou, je ne l’avais jamais vue. Ailleurs, c’est encore plus étonnant. J’ai même des taches de rousseur qui sont apparues dans des endroits que je ne vous montrerai pas. Mais, un tel résultat, c’est l’aboutissement de nombreux mois d’adaptation. D’adaptation à un autre mode de vie, plus libre. Ça doit être cela qu’on appelle : « être bien dans sa peau ».

C’était dimanche et c’était métaphysique

Au petit déjeuner, sur la Piazza Grande, à un moment j’ai dit un truc dans ce genre : « Je ne me fais aucune illusion là-dessus : tout ce qu’on fait, ça n’est jamais autre chose que d’occuper le vide de nos existences. Tant qu’à passer du temps sur cette terre, on essaie de donner du sens à tout ça. Il y en a qui font des enfants, d’autres qui écrivent des bouquins, qui se consacrent corps et âme à leur métier ou qui s’adonnent à des plaisirs frénétiques. Et ça ne rend pas ces activités moins nobles de savoir qu’elles servent à combler un vide. Et qu’elles ne nous rendront pas heureux. Ça leur donne presque plus de valeur, au contraire, parce qu’elles deviennent vachement métaphysiques, tout d’un coup. » J’ai dit ça à J.-E., oui, et je n’ai pas eu peur de dire le mot : métaphysique.

Un peu plus tard, il m’a demandé pourquoi j’étais triste (c’est vrai, je l’étais). Si ç’avait un rapport avec la conversation de ce matin. J’ai dit que non. Il m’a demandé ensuite s’il y avait quelque chose qui clochait, qui me perturbait, et j’ai répondu que rien de concret dans mon environnement n’était responsable de cet état : j’aime le lieu dans lequel nous sommes, j’aime être avec lui et j’aime ce que nous faisons ensemble. « C’est purement chimique, je lui dis, une molécule qui manque dans ma tête, un niveau qui baisse, une humeur qui change, c’est cyclique. » Cette envie (non : cette impulsion) de pleurer que je réfrène.

Pourtant, en y réfléchissant, notre décor a tout de même quelque chose à voir avec l’état de mon esprit. J’y crois. Non pas qu’un facteur extérieur puisse vraiment influencer mon émotion présente, mais plutôt qu’il en soit le révélateur, ou le miroir. C’est dimanche à Livourne (ailleurs aussi, j’en suis sûr) et tout est fermé. Dans les rues : le vide. Les portes : closes.

On pensait retourner au marché que nous avions découvert la veille au soir (une chanteuse interprétait Ma il cielo è sempre più blu sous la halle monumentale), mais il était fermé. La plupart des cafés aussi. « C’est la province », à dit J.-E. qui s’y connaît en province. Puis, nous sommes sortis du centre historique, avons traversé des quartiers déserts (pardon : on dit « résidentiels »). On a voulu visiter les cimetières. On a vu le cimetière israélite, dans un état de quasi abandon bouleversant, mais pas l’autre cimetière, le grand, dont le portail était fermé. Un cimetière qui ferme entre midi et quinze heures, vous avez déjà vu ça ? Moi, non. Ensuite, nous avions repéré cette église, San Ferdinando, à cause d’un groupe sculpté qui nous branchait pas mal : elle était fermée pour travaux. Bon. Mais, juste à côté, un truc m’a bien plu. C’est un pont enjambant le canal. Un panneau indique qu’il a servi de décor pour le film de Visconti : Les nuits blanches. Enfin presque. En fait, Visconti a reconstitué ce pont et ce quartier de Livourne dans un studio de Cinecittà, pour y tourner son film, adapté des Nuits blanches de Dostoïevski, dont l’histoire ne se passe pas du tout à Livourne mais à Saint-Pétersbourg. Ainsi, ce pont que nous avons vu aujourd’hui n’a pas servi de décor à Visconti pour tourner un film qui ne se passe pas à Livourne. Voilà. Et si quelqu’un veut encore me convaincre que quoi que ce soit a du sens sur cette terre, qu’il n’hésite pas : je suis là pour l’écouter.

Cette nuit a été agitée. J’étais, dans mon rêve, très perturbé par des événements par lesquels je ne croyais pas être préoccupé. J’étais secoué par une crise de sanglots impossible à maîtriser : je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, car il me semblait que j’étais absolument serein vis-à-vis des choses qui se passaient dans ce rêve, en rapport avec plusieurs projets professionnels que j’ai dans la vraie vie et pour lesquels je suis en attente de réponse (une attente qui ne m’inquiète en aucune manière, me semble-t-il). C’était le corps qui se rebellait et qui me révélait l’état véritable de mon esprit, que ma raison me cachait. J’étais angoissé sans le savoir. Cette nuit, J.-E. me dit que j’ai même parlé en dormant (ça m’arrive rarement). Est-ce que je fais confiance en mes rêves pour m’avertir au sujet de mes inquiétudes véritables ? Je ne sais pas. Mais je fais confiance à mon corps pour ça. Lui qui n’est fait que de matière, il sait de quoi il s’agit quand je parle de « combler un vide » ou d’« aller quelque part », ces expressions qui transposent des questions philosophiques dans la dimension matérielle — qui donnent de l’épaisseur à la métaphysique.

Notre promenade s’est achevée en bord de mer : cette terrasse pavée de milliers de carrés blancs et noirs, composant un damier si grand qu’il se perd dans la distance. Des lignes strictement orthogonales dont les parallèles finissent par se rejoindre à l’infini, à cause de la perspective (tandis que dans la dimension idéale, en géométrie, elles ne se touchent jamais). Une grille rassurante et inquiétante à la fois (c’est possible) sur laquelle est plantée un kiosque rond : un élément de décor en toc que j’imaginerais volontiers dans un tableau de De Chirico. Et cet assemblage mathématique, intellectuel, est ceinturé d’un genre de balustrade néoclassique qui le sépare de l’autre espace : l’étendue naturelle (et véritablement infinie) — la mer en mouvement, les vagues gonflées par le vent, l’horizon lointain. Le ciel bleu (parce que vide de nuages) et la mer bleue (parce que pleine d’eau) : rien pour arrêter le regard. C’était dimanche et, décidément, c’était métaphysique.

Hic et nunc (Mario, Napoléon et moi)

Pourquoi les gens sont-ils tous tatoués ? Une personne sur deux. Voire, trois sur quatre, pour les moins de quarante ans. J’observe ça, ici, depuis qu’on est arrivés. Peut-être les Parisiens sont-ils aussi tatoués que les Elbans, mais que je ne l’ai jamais remarqué, parce que cela reste invisible à cause des manches longues et des pantalons ? (moi-même, depuis une semaine que je réside sur cette île, je vis à demi nu sur les plages, sur les sentiers de montagne). Ici, en tout cas, ça me frappe. Et cet après-midi, sur la place de Capoliveri, je lis ce tatouage au bras d’un joli garçon (en version originale : un bel ragazzo) : HIC ET NUNC. C’est donc la devise de ce garçon (appelons-le Mario) : « ici et maintenant ». Cela signifie que Mario vit intensément le moment et le lieu qui sont les siens — ou, du moins, qu’il tend vers ce but. C’est pourquoi il l’a inscrit de façon indélébile sur la face intérieure de son avant-bras gauche, sur la peau claire et tendre. Tendre, oui, j’en suis sûr, même si je n’ai pas pu la toucher pour le vérifier.

D’autres choses que je n’ai pas pu toucher (les panneaux nous l’interdisaient) : c’était ce matin au musée Napoléon de Portoferraio. Les meubles qui ont appartenu à celui qui, pendant trois cents jours, a vécu dans cette maison, puis qui l’a quittée pour reconquérir son empire. Il ne s’y est pas plu, dans cette élégante demeure, alors qu’à nous elle a semblé très agréable. Mais c’est parce que, lui, il avait été empereur de la moitié de l’Europe… et qu’on l’a exilé ici, en punition : « Maintenant, vous serez empereur de l’île d’Elbe et puis c’est tout ». Pour moi, ce serait un séjour enviable : tu parles d’une mutation disciplinaire ! Par exemple, lorsque ma disponibilité aura pris fin et que je devrai réintégrer la fonction publique, c’est-à-dire accepter un nouveau poste dans mon administration, si l’on me disait : « Vous n’avez pas le choix, vous devez prendre le dernier poste vacant : empereur de l’île d’Elbe », eh bien je ne protesterai pas. Je m’installerais sur mon île et je ne moufterais pas. Je n’irais pas affréter un bateau pour envahir le monde. Je profiterais pleinement de ma situation présente, doublement présente : présente dans l’espace (présent sur l’île d’Elbe), présente dans le temps (ancrée dans le temps présent plutôt que de faire des plans sur la comète, des plans d’avenir).

« Je devrais le dire à Mario, que c’est précisément le sujet du roman que j’écris : être présent dans le temps et dans l’espace, hic et nunc. Ça l’intéresserait de le savoir ». Je dis ça à J.-E. en passant sur la place de Capoliveri. Devant l’établissement où travaille le fameux Mario (le garçon au tatouage), il y a deux tables et quatre chaises. Je dis : « On pourrait s’installer là pour le café ». Et je dis « Ciao » à Mario en regardant son bras. Et je lui demande s’il est possible de s’asseoir, juste pour un café. Et il me répond que non, car ils ne servent pas de café, parce que ce n’est pas un café, ici, mais une pizzeria. « Mais oui ! », je dis à J.-E., et lui me fait remarquer que cette terrasse minuscule est la seule à n’être manifestement pas un café, que ça saute aux yeux, alors que tout autour de la place il n’y a rien d’autre que cela, des cafés. Je regarde alentour : il a raison. Mais Mario m’a fait un beau sourire, je suis content.

Alors, nous prenons un café ailleurs. Ça fait du bien à ma tête, qui commençait à taper (à cause de la chaleur). Ensuite, nous prendrons ce chemin qui descend jusqu’à la mer et qui nous fera passer (à en croire la carte topographique) par deux petites églises, ou bien des chapelles, et nous longerons des oliveraies. Nous parcourrons encore un peu ce territoire. Une manière pour nous, maintenant, d’être pleinement ici.

Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

On a choisi Marciana parce que c’est de là que part le Cabinovia, ce téléférique qui grimpe jusqu’au point culminant de l’île : le monte Capanne. J.-E. et moi debout dans ce genre de panier jaune qui, vingt minutes durant, nous trimballe sur le flanc de la montagne, et les chevreuils (étaient-ce des chevreuils ?) qui se baladent avec plus d’agilité que nous, sans comparaison possible. Le casse-croûte panoramique, jetant un œil sur la côte toscane d’un côté, sur la Corse de l’autre (le confetti, là, c’est l’île de Monte-Cristo). Voilà pourquoi on a choisi de venir à Marciana.

Ce qu’on ne savait pas, c’était que le village de Marciana était si beau. Tout en escaliers, les couleurs chaudes de la pierre, le point de vue sur le deuxième village — celui qu’on doit rejoindre à pied : Marciana Marina, au fond d’un golfe bleu. Pardon, c’est cliché, mais pourquoi ne pas le dire quand c’est vrai ? C’est beau, très beau.

Le chemin nous fait passer sur l’autre versant de la montagne, offrant d’autres spectacles. On l’a choisi sans raison, ce sentier, ce matin sur la carte, parmi tant d’autres possibles. Ce n’est pas l’Alta Via, c’est juste : un sentier. Si celui-ci pris au hasard est si beau, comment sont les autres ? Souvent, on passe sous bois : l’ombre y est douce et le tapis d’aiguilles de pins l’est aussi, pour mon pied qui va certes mieux (merci), mais que je pose tout de même avec précaution, à chaque pas.

Ce cimetière : on sort du bois, on débouche sur cette route en terrasse ouvrant sur la vallée. Une chapelle et, en face, le cimetière ceint de hauts murs. Réunis dans ce coin sublime, quatre adolescents : deux garçons et deux filles, tous très beaux. À la couleur de leur peau, on comprend qu’ils n’ont jamais su ce qu’était un coup de soleil. Ils ont une vespa et un vélo, c’est suffisant pour s’éloigner du village à quatre, et puis de la musique (vous avez déjà entendu du rap italien ? moi, maintenant, oui). Ils font, ici, la même chose que tous les ados du monde. La même chose que ceux qui, en bas de leur barre d’immeuble, zonent sur le parking, désœuvrés, s’emmerdant parmi les blocs de béton et une pelouse brûlée. Mais, eux, ils le font sur une corniche exposée en plein soleil, à l’ombre d’un morceau d’architecture sacrée, face à la vallée qui dégringole jusqu’à la mer.

Qu’est-ce que cela change, de grandir au milieu de la beauté ? Tout, j’en suis sûr. Alors, on me dira (et on aura raison, sans doute) qu’il n’y a pas de boulot sur l’île, que le quotidien est dur. D’accord. Mais il n’y a pas de boulot non plus à Roubaix, et il n’y a pas ce soleil, la mer, les églises romanes accrochées à la colline. Vous avez vu le dernier film d’Arnaud Desplechin ? Son personnage sait voir de la beauté à Roubaix, mais c’est parce qu’il est un saint, un être surnaturel, capable de déceler la lumière d’humanité au fond des yeux de chacune, de chacun. Même dans le décor le plus laid, le plus sale. Mais tout le monde ne sait pas voir cette lumière. À l’endroit où nous sommes, où ces quatre jeunes gens traînent leur ennui, leur envie de grandir, la beauté est visible à l’œil nu, elle nous saute aux yeux, elle nous enveloppe de tous les côtés. Elle nous dit : tout est beau dans ce paysage, et vous faites partie du paysage : vous êtes beaux, vous aussi.

Nous reprenons la marche, descendant peu à peu vers le golfe. Arrivés à Marciana Marina, il est encore temps de voir les rayons déclinants du soleil frapper les maisons les plus hautes, puis disparaître derrière la montagne. Ce spectacle-là, c’est depuis la mer que je le vois, tout mon corps immergé, car c’est dans la mer que nous attendons le passage du bus pour rentrer à Portoferraio. Et si la mer est belle, c’est tout ce qui compose ce moment qui est beau, encore.