Une expression, une impression

Curieux, cette impression (cette expression) : être embrumé. Brumeux. Avoir un nuage coincé dans la tête, derrière les yeux. J’aurais tendance à utiliser cette image (qui est assez fidèle à la sensation que j’éprouve) aussi bien pour définir mon état présent (je traîne un petit rhume qui ralentit un peu mes neurones) que pour parler de ces autres jours où rien ne fonctionne dans le bon sens et où je pourrais pleurer à chaque instant. Mais ces jours-ci, non, je ne suis pas triste le moins du monde : c’est bien un nuage que j’ai dans la tête, pourtant, mais un nuage d’une autre sorte. Un nuage qui m’engourdit. Je me suis refroidi vendredi soir sur le boulevard Henri-IV — un courant d’air, ce boulevard — en allant chez nos anciens voisins du quai de Béthune pour un apéritif dînatoire (c’est comme ça qu’on dit). Chez D. et D. (alias Do & Di, tels qu’ils se nomment eux-mêmes), qui vivent en dessous de là où nous vivions, nous. Autour de la table, il y avait aussi C. et Y., évidemment — les voir est toujours un moment précieux : retourner quai de Béthune voir C. et Y., c’est un peu comme rendre visite à ses parents, le dimanche. Comme ce que j’imagine, en tout cas, de ce rituel, car mes parents à moi, quand ils étaient vivants, n’habitaient pas ensemble, donc je n’ai jamais « rendu visite à mes parents le dimanche »  — c’est seulement une expression (une impression). À chaque fois, C. nous raconte les petites histoires de l’immeuble et du quartier. L’immeuble qui se vide (il y a deux fois moins d’habitants aujourd’hui qu’il y a dix ans, quand nous étions nous aussi du nombre des habitants : à la place, combien d’appartement vides et combien de touristes ?) et le quartier qui n’est plus habité non plus, et de moins en moins habitable. C. et Y. sont les survivants d’un lieu où il faisait bon vivre, et où nous avons été heureux. La spéculation, les intimidations, la transformation à coup d’investissements délirants, et la soi-disant rénovation pour mieux se conformer aux désirs conformistes d’un tourisme toujours plus dévorant : tout cela, c’est à moi qu’on l’inflige ; à moi personnellement qu’on le fait subir. Je me sens attaqué dans mon corps. Ce n’est pas qu’une expression, c’est véritablement mon impression : parce que mon corps a vécu dans cet espace-là pendant des années (C. me dit toujours : « tu étais petit comme ça quand tu es arrivé » ; j’avais dix-huit ans, en réalité). Et attaqué dans ma tête : car tout ce en quoi je crois est démoli à vue d’œil dans une sorte de grande fête de plus en plus indécente. J’aime revenir dans cet immeuble, dans cette cour, dans ce petit cocon gardé en vie par la présence magique de C. et Y. — mais je n’aime plus revenir dans le quartier. Il me rend triste sans nostalgie (alors que cette nostalgie pourrait être belle) — triste, mais avec colère (et cela, c’est moche). Un écœurement. Triste tout de même, oui — ah, tiens, je disais pourtant, au début de ce billet, que triste je ne l’étais pas.

De la fenêtre qui était la nôtre, il y a près de dix ans.

La gare de Lyon : une anthologie

Dans Les boulevards de ceinture, je tombe sur ce passage :

Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un faible, moi aussi, pour la gare de Lyon. C’est comme ça, je n’y peux rien. J’avais pris en photo cette phrase-ci, dans Mes amis : elle était trop belle pour être vraie :

Emmanuel Bove, Mes amis

Je me demande si tous mes auteurs préférés ont cité la gare de Lyon. Une idée apparaît : une Anthologie de la gare de Lyon. Le projet d’une vie (mais pas de la mienne).

Tout de même, quelques pièces de cette anthologie, piochées ici et là :

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance
René Crevel, Mon corps et moi
Raymond Queneau, Le dimanche de la vie
Boris Vian, « Les filles d’avril », dans Le ratichon baigneur
Henri Calet, Le bouquet
Hervé Guibert, Le mausolée des amants
Jacques Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens

Beau comme

Il y a celle qui dit n’avoir aucune imagination (et qui aura pourtant dessiné plus que tous les autres), celle qui se fait passer pour une dure à cuire (mais qui voudrait bien fignoler son coloriage), celui qui refuse qu’on découpe l’album de Barbapapa (mais les autres, on peut en faire des confettis), celle qui a plein d’idées avec sa copine (mais qui n’en répète qu’une sur dix quand il faut passer devant tout le monde), celle qui n’est pas emballée à l’idée d’écrire une comptine (et qui fait pourtant des rimes sans s’en apercevoir), celle qui me demande si on peut m’appeler Antonin (parce que « monsieur », ça fait trop prof, sans doute), celle qui écrit les dialogues (pendant que son camarade écrit les descriptions), celles et ceux qui préfèrent trouver le titre à la fin (alors que moi, je préfère l’avoir dès le début), celles et ceux qui aiment bien les illustrations rétro (Caroline, on peut même dire que c’est ringard, non ?), celui qui écrit en vers sans savoir pourquoi (comme « qui vous savez », qui faisait de la prose à son insu), celle qui tape son texte sur l’écran de son téléphone plutôt que sur le papier (par habitude), celle qui minaude pour se faire bien voir (et qui ne sait pas que son charme n’a pas de prise sur moi), celle qui commence à lire un album en attendant que l’atelier commence (une bonne manière de s’occuper, à mon avis), celles qui écrivent et dessinent une BD de quatre pages (alors qu’on avait dit de raconter une histoire en trois phrases), celle qui veut lire son texte la première (et celle qui préférerait ne pas), celles et ceux qui ont dit à la fin qu’ils étaient contents (autant que moi), celle qui n’a pas dit qu’elle l’était (mais elle souriait quand même) : il y a tous ces élèves (et même d’autres) dans la classe de seconde que j’ai rencontrée cette semaine. Je les ai vus en deux fois (une moitié de la classe, puis l’autre), mardi et ce matin. Un atelier d’écriture dans le cadre du parcours Lectures pour tous au lycée Gustave-Eiffel de Rueil.

À partir d’images trouvées dans des albums, découpées et associées deux par deux, ils ont créé des rapprochements, des collages (le fameux coup de la « rencontre fortuite » de la machine à coudre et du parapluie) : naturellement, ça a donné des histoires. Il s’agissait de les mettre en forme, ensuite.

Et voilà, ces histoires sont écrites. La prochaine étape, pour les élèves, ce sera de composer un livre avec ces textes et ces collages (à l’occasion d’un atelier « livre numérique » à la médiathèque, dans dix jours). Il sera beau, ce recueil, j’en suis sûr. Il sera beau comme la rencontre fortuite d’un chat victime du rhume des foins, d’une mère se souvenant de ses jumeaux depuis le paradis, d’un dragon surgissant dans un potager, d’un triangle amoureux se concluant par une vengeance, d’enfants géants voulant atteindre le soleil, de trois poussins colorés apprenant à accepter la différence, d’un père échouant à faire partir les cauchemars, d’un homme tête-en-l’air comptant sur l’aide de son chien, de deux frères luttant pour la justice en mémoire de leur mère, d’une surprise pâtissière tournant à la catastrophe et de l’abandon d’un doudou lapin dans un tiroir.

Ce sera beau comme tout.

Les têtes et les mains

J’étais hier au lycée Gustave-Eiffel (à Rueil) : la première fois que j’animais un atelier d’écriture (le trac, je vous dis pas — Stéphanie, la prof, me dit que ça ne s’est pas vu : elle le dit peut-être pour me faire plaisir et, si c’est le cas, ça marche). Je crois que les élèves ont pris du plaisir à cet atelier : c’était le but. Ils ont lu, puis découpé et composé, puis écrit des histoires comme on les écrirait pour des enfants. J’aime bien le résultat.

On a aussi de chouettes photos d’eux, mais comme je ne suis pas sûr de pouvoir les publier ici, je ne mets que celle de moi (pardon) et de leurs mains (c’est avec elles qu’on écrit — ah, oui, et avec la tête aussi : ils ont de bonnes têtes, c’est dommage que vous ne les voyiez pas).

J’y retourne demain (le trac, tout ça). Les profs sont des héros : ils font ça tous les jours, eux.

Mort subite d’un marchand de parapluies (dans le futur)


Je commence Parmentier–Chemin-Vert. Je me demandais ce que j’allais faire de ces coupures accumulées, ces bouts d’archives. Voilà une manière de commencer : je les transforme en carrés (en cubes) égaux, pour qu’ils soient tous pareils, faciles à empiler. Des cubes de 7 × 7 × 7 (donc : de 7 au cube, que je regroupe en 7 lignes de 7 × 7 signes). L’immeuble qui fait l’angle de l’avenue Parmentier et de la rue du Chemin-Vert (mon immeuble), c’est un cube (en gros) — donc, ça me semble logique que ces fragments, qui sont autant de briques qui bâtissent l’immeuble (au fil du temps, j’entends) soient des carrés aussi.

Qui est Eugène Miotat, vingt, avenue Parmentier ?
On connaît ses métiers. Il est architecte-expert,
mais aussi commissaire-voyer de la Ville de Paris
et puis professeur à l’Association polytechnique.
On le sait parce que son nom figure dans la liste
des membres de la Société de l’Histoire de Paris,
publiée au bulletin de janvier quatre-vingt-onze.

L’Union générale des cochers de la Seine recrute.
Les travailleurs inscrits bénéficient d’avantages
dont le détail est fourni à ceux qui le demandent
par écrit : cent quatre, grande rue de Montreuil.
Le nom de plusieurs membres du comité est indiqué
pour ajouter du crédit à la publicité. Parmi eux,
Delaunay. Il demeure au vingt, avenue Parmentier.

Un bon plan facile pour arrondir ses fins de mois
sans quitter son emploi : des travaux d’écriture,
payés quarante francs par mois, à faire chez soi.
Les hommes autant que les femmes peuvent postuler
en adressant leur candidature par courrier postal
à l’Avenir Industriel au vingt, avenue Parmentier
(je trouve le nom de la société plutôt ronflant).

Chevalet, vingt, avenue Parmentier, ne dit jamais
où sont situés les fonds de commerces qu’il vend.
Un beau magasin et dans un quartier riche, dit-il
à propos de cette spécialité de cafés et de thés.
Rendement de cent-soixante-dix par jour. Et même,
si on veut, on loue l’appartement de trois pièces
au-dessus. Ça peut faire dans les mille par mois.

En 1908, quelqu’un est tombé dans la rue Trousseau : mort subite. Il habitait à la même adresse que moi.

Le Journal, 13 mai 1908
Le Journal, 13 mai 1908

En forme de cube de 7, ça peut devenir ceci :

Hier matin, dans la rue Trousseau, il s’affaisse,
ne se relève plus : il a été frappé d’une embolie
au cœur. Voilà le rapport sur la mort foudroyante
de Monsieur Stanislas Collot, soixante-trois ans,
dans le Journal du treize mai mil neuf cent huit.
Le monsieur résidait au vingt, avenue Parmentier.
Une mort brusque et sans douleur, presque idéale.

Le journal du 13 mai dit qu’il s’appelait Stanislas Collot et qu’il est mort la veille (c’est-à-dire le 12), dans la rue.

Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris
Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris

Dans les archives de la Ville de Paris, on dit qu’il s’appelait Barthélémi Stanislas Callot (avec un a), qu’il était marchand de parapluies et qu’il est mort chez lui (peut-être chez moi). Mais surtout, on dit, sur son acte de décès dressé le 12 mai, qu’il est mort le 13, c’est-à-dire dans le futur. Et ça, ce n’est pas banal.

Alors, le journal aurait pu écrire : « Le marchand de parapluies du 20, avenue Parmentier, mourra subitement demain, dans la rue Trousseau, puis à nouveau chez lui. »

Village, personnage, etc.

Je me suis remis dans Les présents. Je voudrais l’écrire dans l’ordre, autant que possible, et je restais bloqué sur les prochaines pages à écrire (les suivantes, je les connais à peu près). Je me demandais à quel moment on arriverait au village et, surtout, si on commencerait par y aller véritablement ou, d’abord, par l’imagination. J’ai répondu à ces questions (un peu) ; en tout cas, j’ai écrit les premières évocations de ce village.

Continuer la lecture

Les yeux d’Ulisse / la mort d’Ulisse


Je suis ému d’écouter Brigitte Celerier lire cet extrait de L’épaisseur du trait. C’est un passage important pour moi, qui m’a pas mal bousculé avant de trouver sa place.

Parce que le ton n’est pas le même qu’ailleurs dans le livre, et parce que j’y ai inséré des bouts de phrases qui ne sont pas forcément de moi.

Cette tirade d’Ulisse est introduite, dans le livre, par cette citation-là (l’exergue de La vie mode d’emploi), parce qu’il est question souvent des yeux d’Ulisse et de son regard sur le monde.

La voir, ou pas

Il y a vingt-quatre monuments sur cette carte de Rome — un seul est laid : trouverez-vous lequel ?

La gare de Termini, c’est un bloc parallélépipédique. C’est décevant, quand on vante tellement les beautés de Rome. On peut toutefois ne jamais s’apercevoir qu’elle existe, cette façade, ni qu’elle est laide : puisqu’on arrive par là en descendant du train, on l’a dans le dos au moment de contempler la ville pour la première fois. Il suffit de ne pas se retourner. Vous vous rappellerez mon astuce quand vous irez.