Mort subite d’un marchand de parapluies (dans le futur)


Je commence Parmentier–Chemin-Vert. Je me demandais ce que j’allais faire de ces coupures accumulées, ces bouts d’archives. Voilà une manière de commencer : je les transforme en carrés (en cubes) égaux, pour qu’ils soient tous pareils, faciles à empiler. Des cubes de 7 × 7 × 7 (donc : de 7 au cube, que je regroupe en 7 lignes de 7 × 7 signes). L’immeuble qui fait l’angle de l’avenue Parmentier et de la rue du Chemin-Vert (mon immeuble), c’est un cube (en gros) — donc, ça me semble logique que ces fragments, qui sont autant de briques qui bâtissent l’immeuble (au fil du temps, j’entends) soient des carrés aussi.

Qui est Eugène Miotat, vingt, avenue Parmentier ?
On connaît ses métiers. Il est architecte-expert,
mais aussi commissaire-voyer de la Ville de Paris
et puis professeur à l’Association polytechnique.
On le sait parce que son nom figure dans la liste
des membres de la Société de l’Histoire de Paris,
publiée au bulletin de janvier quatre-vingt-onze.

L’Union générale des cochers de la Seine recrute.
Les travailleurs inscrits bénéficient d’avantages
dont le détail est fourni à ceux qui le demandent
par écrit : cent quatre, grande rue de Montreuil.
Le nom de plusieurs membres du comité est indiqué
pour ajouter du crédit à la publicité. Parmi eux,
Delaunay. Il demeure au vingt, avenue Parmentier.

Un bon plan facile pour arrondir ses fins de mois
sans quitter son emploi : des travaux d’écriture,
payés quarante francs par mois, à faire chez soi.
Les hommes autant que les femmes peuvent postuler
en adressant leur candidature par courrier postal
à l’Avenir Industriel au vingt, avenue Parmentier
(je trouve le nom de la société plutôt ronflant).

Chevalet, vingt, avenue Parmentier, ne dit jamais
où sont situés les fonds de commerces qu’il vend.
Un beau magasin et dans un quartier riche, dit-il
à propos de cette spécialité de cafés et de thés.
Rendement de cent-soixante-dix par jour. Et même,
si on veut, on loue l’appartement de trois pièces
au-dessus. Ça peut faire dans les mille par mois.

En 1908, quelqu’un est tombé dans la rue Trousseau : mort subite. Il habitait à la même adresse que moi.

Le Journal, 13 mai 1908
Le Journal, 13 mai 1908

En forme de cube de 7, ça peut devenir ceci :

Hier matin, dans la rue Trousseau, il s’affaisse,
ne se relève plus : il a été frappé d’une embolie
au cœur. Voilà le rapport sur la mort foudroyante
de Monsieur Stanislas Collot, soixante-trois ans,
dans le Journal du treize mai mil neuf cent huit.
Le monsieur résidait au vingt, avenue Parmentier.
Une mort brusque et sans douleur, presque idéale.

Le journal du 13 mai dit qu’il s’appelait Stanislas Collot et qu’il est mort la veille (c’est-à-dire le 12), dans la rue.

Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris
Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris

Dans les archives de la Ville de Paris, on dit qu’il s’appelait Barthélémi Stanislas Callot (avec un a), qu’il était marchand de parapluies et qu’il est mort chez lui (peut-être chez moi). Mais surtout, on dit, sur son acte de décès dressé le 12 mai, qu’il est mort le 13, c’est-à-dire dans le futur. Et ça, ce n’est pas banal.

Alors, le journal aurait pu écrire : « Le marchand de parapluies du 20, avenue Parmentier, mourra subitement demain, dans la rue Trousseau, puis à nouveau chez lui. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.