Remonter le courant (la Vendée est une rivière)

Je fais un peu d’archéologie. Je fouille dans mes papiers. À la médiathèque de Luçon, on prévoit une expo qui s’intitulera « dans l’atelier d’Antonin Crenn », qui durera le temps de ma présence là-bas. J’y montrerai mon travail comme si j’étais quelqu’un d’important. Plus précisément, ce sera autour du Héros et les autres : je vais étaler sur le mur toutes les choses qui ont participé à sa création, autour d’un plan de Saint-Céré. Chaque lieu important du récit sera lié à des images, des petits objets, des bouts de texte. Par association d’idées. Je ne montrerai pas seulement les choses qui m’ont servi concrètement pendant l’écriture (il y en a peu) : en fait, je vais inventer après coup une sorte de constellation. Je montrerai des livres que j’aime. Et aussi — c’est là qu’intervient l’archéologie — des petits bouts de vieux projets écrits ou dessinés quand j’avais l’âge de Martin, et qui contiennent déjà des motifs qui se sont retrouvés dans Le Héros. Et qui vont continuer de se retrouver dans d’autres textes, je vous le garantis.

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Noms de lieux : les deux Charcot

Le Pourquoi Pas ? a fait naufrage au large de Reykjavík le 16 septembre 1936. Un homme a survécu et quarante autres sont morts en mer, parmi lesquels Jean-Baptiste Charcot. Le lendemain, au Conseil municipal de Paris, Alex Biscarre demande qu’une rue de Paris porte le nom de Charcot afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite.

L’Ouest-Éclair, 19 septembre 1936

Il existait déjà une rue Charcot à Paris depuis 1894, à côté de la Salpêtrière, pour honorer Jean-Martin Charcot — qui s’était illustré (notamment) dans cet hôpital. On n’avait pas précisé le prénom, à l’époque, parce que son fils Jean-Baptiste n’était pas connu.

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Le square

R. et S. sont des enfants, donc ils ne peuvent pas rester tout seuls pendant que leurs parents sont occupés à déménager — plus spécialement, à transférer tous les meubles et les cartons d’un côté à l’autre de la porte de Charenton : à leur nouvelle adresse, R. et S. auront chacun leur chambre. En attendant, c’est moi qui passe la journée avec eux.

On prend un petit déjeuner au café, puis on va au cinéma. On marche un peu en guettant le bus (S., qui a quatre ans, reconnaît vachement bien les numéros, et il sait nous prévenir quand le 64 ou le 26 s’approchent). En attendant la séance, on joue au square d’en face, mais pas longtemps. Le film que j’ai choisi est précisément celui que les copains de R. verront aujourd’hui avec le centre de loisirs : ça tombe bien. Parmi les jolies choses qu’on voit à l’écran, une jeune coccinelle — ou un coccineau, allez savoir — rouge à points noirs tombe amoureuse — ou amoureux — de son semblable ou de son contraire, c’est-à-dire d’une jeune coccinelle ou d’un jeune coccineau à la carapace noire ponctuée de rouge. S. a un peu peur de la mante religieuse : je le comprends.

« Pour déjeuner, vous préférez aller au restaurant ou pique-niquer au square ? — Pique-niquer au square. » Ils n’ont pas des goûts de luxe, ces enfants. On choisit un banc au soleil, entre le kiosque et la statue couverte de mousse de Léon Gambetta. Gambetta pointe du doigt, ce n’est pas poli. Il montre peut-être le soleil de fou qui brille cet après-midi, que nous passons presque entièrement ici, entre le bac à sable et les toboggans. Le quart d’heure qu’on y a passé ce matin n’était qu’un avant-goût. R. me demande si, à mon avis, « les girafes existent ». Je réponds « Non, elles n’existent pas : c’est un coup monté ». Eh ouais, je connais déjà le truc. Les yeux ronds de R. : il est épaté.

Ce dessin témoigne du ciel bleu et du soleil : je ne les ai pas inventés. Le bonhomme à lunettes et à rayures, c’est moi. R. et S. se cachent sous les toboggans, ils se confondent dans la foule des mômes du quartier, ils courent, ils font le tour de la serre. J’apprends qu’il s’agit d’une partie de cache-cache « mobile », dans laquelle on peut changer de cachette autant qu’on veut : ça s’appelle le cache-cache ninja. Pour tout dire, j’ai l’impression que les règles en sont un peu floues.

Deux lieux

Là, c’est le plan du soi-disant « appartement » d’Alexandre dans L’épaisseur du trait, dessiné dans mon carnet en 2015.

Là, c’est le plan de mon soi-disant « chez moi », c’est-à-dire le lieu où je suis présentement, que je me suis trouvé en 2017 et que j’ai aménagé selon ce dessin fait dans un autre carnet.

Toute ressemblance de moi-même avec un personnage de fiction ne saurait être fortuite : ce serait plutôt une coïncidence, voire un fait exprès.

Ressacs

Ressacs sort dans quelques semaines, c’est le nouveau recueil collectif d’Antidata. L’an passé, il s’agissait de cabanes (Petit ailleurs, quatorze nouvelles sur la cabane). Cette fois, il est question de la mer.

J’ai écrit l’histoire d’un marin, que j’ai appelé Loïc. Les autres nouvelles sont de Laurent Banitz, Anthony Boulanger, Louise Caron, Guillaume Couty, Thierry Covolo, Stan Cuesta, Hubert Delahaye, Agnès Mathieu-Daudé, Gilles Marchand, Benjamin Planchon, Bruno Pochesci et Olivier Rogez.

Je n’aurai pas la possibilité de participer à la soirée de lancement chez Charybde le 27 mars, parce que je serai en résidence en Vendée. Ce que je pourrai faire ce jour-là, par contre, c’est prendre le bus jusqu’à la Tranche-sur-Mer, pour entendre tout de même le bruit du ressac.

L’accession aux sentiments passe par une aventure verticale

Claro a lu L’épaisseur du trait. Il en parle dans son feuilleton, dans Le Monde des livres d’aujourd’hui. Et moi, je suis fier de cet article.

En plus, l’illustration est belle, ce qui ne gâche rien !

(On clique dessus et l’image s’agrandit)

Je me souviens de Charybde

Je me souviens qu’il y avait du monde chez Charybde le 24 octobre, pour la sortie du Héros et les autres. Je me souviens de mon émotion. Je me souviens d’avoir trouvé que la conversation avec Hugues était riche, comme toujours chez Charybde. Je ne me souvenais pas, par contre, de ce que j’avais dit précisément. Heureusement, il y a les précieuses archives sonores de la librairie : on peut (ré)entendre ma voix et celle d’Hugues, ici et ci-dessous.

J’ai trop parlé

Ils n’aiment pas quand le personnage meurt, eux non plus. Au moins, tout le monde est d’accord là-dessus. Je suis retourné au lycée Gustave-Eiffel de Rueil, hier, pour rencontrer des élèves (ce ne sont pas ceux de l’atelier d’écriture, mais d’autres). Ils ont lu Le héros et les autres et nous avons parlé ensemble du livre. Une jeune fille m’a demandé pourquoi c’était l’un des personnages (et pas l’autre) qui se suicidait — je lui ai répondu que je n’étais pas si certain qu’il se soit suicidé, et surtout, que l’autre aussi s’était suicidé à sa manière, même s’il n’était pas mort. Une autre m’a demandé si Martin était homosexuel (marrant, ce mot : au collège de Thiais, celui qui avait posé la même question avait dit : gay) — je lui ai répondu que je pensais que oui, même s’il était difficile d’en être sûr. En fait, tout était comme ça : j’ai répondu à côté des questions, tout le temps. Et ça ne les a pas frustrés, au contraire ; je crois bien qu’ils ont pigé qu’il était beaucoup question de ça dans le livre : de questions (plutôt que de réponses) et d’interprétations (plutôt que de certitudes).

Peut-on raisonnablement penser que ces jeunes gens de Rueil en 2019 sont meilleurs que ceux qui avaient quinze ans en 2003, dans mon lycée, à six kilomètres de là ? Je ne vois pas pourquoi ils seraient si différents. Mais alors, si ça se trouve, les gens qui étaient dans ma classe en ce temps-là étaient, eux aussi, des êtres doués d’intelligence et de sensibilité ? Je suis obligé de croire que oui — et j’étais complètement passé à côté de cela, à l’époque. Je croyais alors qu’ils n’étaient qu’une masse informe et impénétrable ; ils étaient pourtant des individus munis d’une personnalité. Merci à vous, jeunes gens de Rueil, de me rappeler cela. Vous m’avez eu l’air de chouettes personnes, j’ai aimé répondre à vos questions (j’aurais aimé vous en poser plein, mais nous n’étions pas là pour ça).

« C’est quoi, un bon roman ? » Un garçon m’a demandé ça, à la fin. J’ai répondu à côté, évidemment, parce que je ne connais pas la réponse. J’ai dit que les compliments qui m’avaient le plus touché sur mes livres — deux personnes différentes l’ont formulé, l’un à propos de L’épaisseur du trait et l’autre à propos du Héros — c’est quand on m’a dit : « Je n’ai jamais lu quelque chose comme ça ». Ils n’ont pas prétendu que mes livres étaient les meilleurs qu’ils avaient jamais lu ; ces deux lecteurs m’ont dit seulement que, si je ne les avais pas écrits, personne d’autre ne l’aurait fait. Pour moi, c’est la seule bonne raison de continuer.

À la fin, deux garçons sont venus me voir pour me dire qu’ils étaient contents d’avoir lu Le héros et de me rencontrer (l’émotion, là, pour moi, c’est difficile à décrire), parce que « Notre prof elle est bien, hein, mais les livres qu’elle nous fait lire, des fois, c’est quand même ennuyeux. Alors que le vôtre, il est facile à lire, il nous touche, il parle des choses qu’on ressent. Chercher sa place par rapport aux autres, tout ça. »

Je termine par une spéciale dédicace au jeune homme qui, au moment où le prof a demandé si les élèves voulaient marquer une pause entre les deux heures, a été le seul à répondre : non (je ne vous décris pas son sourire, mais il faisait plaisir à voir). Il faut dire que c’est lui qui a pris la parole, plus tard, pour dire que « Si Martin et Félix ne se parlent pas, c’est peut-être parce que d’aller ensemble dans les mêmes lieux, c’est déjà partager une intimité plus grande que ce qu’ils pourraient se dire par la parole ». Ce qu’on partage quand on partage un texte (que j’ai écrit, et qu’ils ont lu), c’est sûrement de cet ordre-là aussi. Alors j’ai trop parlé, hier, sans doute.

Les visiteurs ne vous saluent pas

Pourquoi ils ne disent pas bonjour, les touristes ? Je ne les déteste pas, pourtant, je vous assure. En tout cas, pas avant de leur avoir parlé. Et j’admets, aussi, qu’ils n’ont pas le monopole de la grossièreté : il y en a quelques autres, des mal embouchés, dans ma cour — des voisins dont je n’ai jamais entendu le son de la voix et à qui je continue, pourtant, de dire bonjour. Mais si un habitant de l’immeuble sur cinq (à vue de nez) est ostensiblement impoli, la proportion monte à quatre sur cinq chez les touristes. Je n’ai pas compté, mais je vous assure que c’est de ce niveau-là. Il y a plusieurs appartements dans ma cour (et dans les étages) qui accueillent plus ou moins régulièrement des visiteurs de courte durée, des touristes dans le genre « consommation massive de capitales européennes », vous savez, qui louent des appartements à la nuit aussi facilement que vous et moi achetons une baguette de pain. Il y a un appartement, en particulier, qui ne sert qu’à ça, en rez-de-chaussée, face à mon escalier. À midi, je passais là, avec ma baguette de pain (oui, justement). Quatre jeunes gens (de mon âge) sortent de ce rez-de-chaussé et profitent du charme de notre cour pavée et fleurie — touchée par un rayon de soleil, ce qui ne gâche rien. Je dis bonjour, en les regardant franchement. Pas un mot ne sort de leur bouche. Pas un geste. Pas un regard. Quand bien même ils ne feraient qu’un séjour express à Paris et n’auraient pas pris la peine d’apprendre quatre mots de français, je suis sûr qu’ils savent reconnaître celui que je viens de prononcer. Et, à supposer qu’ils ne savent pas le répéter, ils pourraient m’en dire un autre, dans une autre langue. Ou alors, s’ils sont muets, ils peuvent hocher la tête ou agiter une main. Ou cligner des yeux. Ou bouger les oreilles. Je crois que même un visiteur extraterrestre, ne connaissant pas nos codes sociaux, se débrouillerait pour trouver un moyen de me dire : « j’ai bien pris en compte le fait que vous existez ».

Il y a un truc qui m’échappe : ces gens trouvent que la cour est jolie (elle l’est). Ils ont choisi de résider ici (personne ne les a forcés à prendre des vacances). J’avais donc cru qu’ils tireraient leur plaisir de l’illusion d’habiter, le temps d’une parenthèse, « à la parisienne » : le décor en toc auquel Paris ressemble de plus en plus est fait pour eux : un parc d’attraction pour égayer les touristes. Et moi, qui rentre déjeuner après avoir acheté ma baguette, je suis le figurant. Or, il me semble que lorsqu’on visite Disneyland (je ne connais pas cet endroit, mais j’essaie de me projeter), on est content de rencontrer le pauvre gars déguisé en Mickey : on lui fait des sourires, on lui parle, on lui dit bonjour. C’est cela qui m’échappe : les visiteurs de ma jolie-cour-pavée-typiquement-parisienne n’ont aucun égard pour le pauvre gars déguisé en Parisien qui fait l’effort de leur dire bonjour. Et je vous assure, je le fais cet effort. Tous les jours. Et quatre fois sur cinq, je reste totalement transparent à leurs yeux. On n’a pas dû leur expliquer, quand ils ont payé leur location, que les figurants n’étaient pas des hologrammes, mais des animaux vivants.

Pour illustrer ce billet, je choisis ce plan touristique de 1968 parce qu’il est joli, certes, mais aussi parce que c’était « le bon temps » : à l’époque, le décor à touristes était coupé juste au niveau de la Bastille : mon quartier était épargné, on n’envoyait pas encore les troupeaux paître dans ce coin-là.

Le héros et les fondus

Anne-Lise attire mon attention sur le groupe Facebook des « Fondu·e·s de fondus ». Je ne sais pas ce qu’est un poème fondu, mais c’est expliqué. Voici : « Le poème fondu, qu’est-ce ? On ouvre un livre (n’importe lequel) pages 30 et 31 (chiffres décidés arbitrairement) et on pioche dans les mots de la double-page pour recréer un poème. »

À partir des pages 30 et 31 du Héros et les autres, ces cinq poèmes sont nés :

Grâce soit rendue aux auteurs et autrices de ces poèmes.