Il y a la mer et cette grosse pierre

Les choses qui ne changent pas me rassurent. Quand je dis ça, est-ce que ça signifie que je suis conservateur ? J’espère que non. Je me pique même, parfois, d’être révolutionnaire.

Récemment, j’ai donné rendez-vous à quelqu’un au jardin de Reuilly. Je lui ai dit : c’est un lieu qui ne change pas, je m’y sens bien. Est-ce que j’aime les vieilleries ? Non, car le jardin de Reuilly est à peine plus vieux que moi. Quand Notre-Dame a brûlé, j’ai réagi comme devant n’importe quel accident de la vie : c’est triste, mais c’est inévitable. Quand un lieu est vivant, quoi de plus normal que de subir des avaries ? Les monuments antiques sont ruinés. On ne les a pas poussés dans la tombe par malveillance : ils ont vieilli, ils se sont pris des coups. C’est la vie.

Est-ce que je suis conservateur, quand je regrette la disparition des lieux que je fréquentais il y a dix ans, à Paris ? Leur mort n’est pas un lent processus de vieillissement, ni un coup de la malchance : c’est la spéculation immobilière et le capitalisme. Si j’étais conservateur, je pleurerais la disparition du triste square haussmannien de la place de la République, mais j’aime cent fois mieux la nouvelle esplanade qui l’a remplacé.

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Personne ne s’appelle Johnny

Le père du garde-barrière ne s’appelle pas Johnny. Il s’appelle François-Joseph-Marie : c’est écrit sur l’acte de naissance d’Yves, qui n’est pas encore garde-barrière et qui n’est pas encore le père de mon grand-père. Il est seulement un bébé, qui naît en 1884 à Saint-Pol-de-Léon. Sa mère s’appelle Anne. Personne ne s’appelle Johnny dans cette histoire.

Yves, c’est celui qui a vécu dans la maison manquante de la rue de Plouescat, dont je parlais l’autre jour. Quand Yves est né, dans la rue des Minimes, on a écrit sur son acte de naissance : « fils de François-Joseph-Marie Crenn, journalier, âgé de vingt-sept ans, en ce moment en Angleterre ». La rue des Minimes, c’est en centre-ville : ses parents n’habitent pas la campagne, ils ne possèdent rien, ils vendent leur travail chez les autres. Mais pourquoi si loin ? « En ce moment en Angleterre », dit l’officier d’état-civil. Pourquoi était-il là-bas, ce jeune homme, lors de la naissance de son fils ?

Le livret matricule de François-Joseph-Marie indique qu’il a fait son service militaire à vingt-deux ans. Il indique ensuite la liste de ses domiciles successifs jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, en cas de mobilisation. Ça m’intrigue de plus en plus : « Réside à Sunderland (Angleterre) en date du 19 août 1881. Rentré à son domicile légal le 17 novembre 1884. » C’est l’époque de la naissance d’Yves. Puis (j’abrège les mentions officielles) : « Réside à Portsmouth ; réside à Portsmouth ; réside à Bristol ; réside à Bristol ; réside à Cardiff ; réside à Cardiff ; réside à Bristol. » Au même âge que lui, je n’ai pris le ferry qu’une seule fois, entre Calais et Douvres, avec ma classe de quatrième. Et j’ai pris l’Eurostar une fois, aussi, avec ma mère et ma sœur. Alors les voyages de ce jeune Breton me semblent extraordinaires. Un gars qui n’était pas riche du tout, qui n’avait pas été longtemps à l’école. Et qui passait son temps de l’autre côté de la Manche.

J’ai visité avec J.-E. le musée des Johnnies et de l’Oignon, à Roscoff. Les Johnnies, c’étaient des petits gars qui ne s’appelaient pas Johnny, mais plutôt Yves, Jean ou François-Marie-Joseph. Au printemps et à l’été, ils bossaient dans les champs d’oignons. En automne et en hiver, ils n’avaient plus de boulot. Alors ils devenaient vendeurs ambulants de ces mêmes oignons. Ils embarquaient pour l’Angleterre en classe super-économie, sur des bateaux pas rapides du tout, couchant sur leur marchandise. C’est moelleux comment, un tas d’oignons ? Sur le tas, ils dormaient. Sur le tas, ils apprenaient l’anglais. Ils faisaient du porte-à-porte. Ça ressemble à une vie de fou : s’épuiser loin de chez soi pour gagner des clopinettes. Mais c’était ça ou bien rester chez soi, et gagner des clopinettes aussi en s’épuisant dans les fermes des autres, sur les bateaux de pêche, dans les conserveries, dans les maisons des riches. Dans tous les cas, la vie c’était comme ça : le boulot. Alors, ces types-là, au moins, ils se dépaysaient. Ils devenaient trilingues. Moi, je me démerde en anglais, mais pour le breton on repassera.

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Ils portent le nom de ce qu’ils sont

Je suis comme Théo dans Les présents : j’aime que les lieux portent le nom de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils ont été. La rue de l’Ancienne-Voie-de-Chemin-de-Fer, ça me cause. Ce n’est pas subtil, mais ça dit que ce que ça veut dire : ici, autrefois, passait la ligne qui menait à Plougoulm et, au-delà, à Plouescat. On longe les champs d’artichauts, c’est une sorte de pèlerinage. Vous pourrez me dire : « Ce n’est pas toi qui ressemble à Théo, mais l’inverse : ton personnage est à ton image. » Vous aurez raison, mais un peu tort aussi. Car aujourd’hui, c’est moi qui fais ce voyage, après qu’il l’a fait dans mon livre : je suis venu voir si des fantômes peuplent ces lieux où je n’ai jamais mis les pieds que par l’imagination.

La rue de Plouescat longe l’ancienne voie ferrée qui menait à Plouescat : c’est logique. Un de mes aïeux était garde-barrière ; quand il est mort à Paris en 1957, on a écrit sur son acte de décès : « domicilié au 46, rue de Plouescat à Saint-Pol-de-Léon ». Je dis à J.-E. : « Les trains passaient au fond de son jardin : tu parles d’une retraite, il gardait la tête dans les trains, boulot ou pas boulot. » On suit les numéros : 54, 52, 50, 48… et puis, d’un coup : 44 et 42. Le 46 que nous cherchons n’existe pas. Moi, ça me fait rigoler. Exactement le même coup que cet autre ancêtre que j’avais cherché au columbarium du Père-Lachaise : sa case était manquante. Et puis cet autre que j’avais cherché aux archives : le registre avait disparu. Et j’ai pensé à cette autre maison manquante, forcément. On n’en sort pas.

On n’a pas trouvé de maison, mais on a trouvé des gens. Ils étaient curieux, ils étaient chaleureux, ils étaient généreux : c’était encore mieux. Tant pis pour la maison fantôme, tant mieux pour les vivants.

Ça commençait à taper dans mon crâne, je sentais la douleur monter, je craignais qu’elle s’installe. J’ai dit à J.-E. : « Il me faut vite un café. » On a même cherché une pharmacie : il y a toujours une pharmacie quelque part. Eh bien, croyez-le ou non, mais dans cette ville désertée, il n’y a même pas ça. Alors on a visité la cathédrale, ça ne pouvait pas nous faire de mal.

Les boîtes à crânes, ce sont des boîtes qui contiennent – devinez quoi. J’aime que les choses portent le nom de ce qu’elles sont. Je les ai toutes regardées, en déchiffrant les noms. J’aurais pu tomber sur le mien, car c’est un nom courant dans le pays. J’aurais trouvé rigolo que la tête d’un ancêtre à moi se trouve là-dedans, au frais dans la cathédrale. Ça m’a vachement intéressé. J’ai pensé aux têtes des autres et, l’air de rien, j’ai cessé de penser à la mienne. Je n’avais plus mal. Est-ce que ça a un rapport ? Un ex-voto qui s’ignore, une prière involontaire. L’autre soir, G. m’a expliqué qu’il s’était couché dans un pré où les forces telluriques profitent à la santé des vaches : depuis, il se porte comme un charme. On dit que saint Pol a terrassé le dragon de l’île de Batz, alors pourquoi pas mon mal de tête ?

On a vu la gare désaffectée, on a marché sur le tracé du chemin de fer en direction de Morlaix. Les rails étaient les mêmes que du temps de mon ancêtre garde-barrière. Les boulons sont rouillés, à peine. On pose les pieds sur les traverses, en rythme : J.-E. trouve que ça nous donne une bonne allure, régulière, surtout pas trop rapide. On progresse ainsi, lentement, sûrement, remontant le temps sans le brusquer. La ligne est bordée d’une venelle qui s’appelle : venelle de la Petite-Vitesse. Je suis comme Théo dans Les présents : j’aime que les lieux portent le nom de ce qu’ils sont – etc.

Je me souviens des pétoncles

Je me souviens de la traversée : c’était la première fois que je prenais le bateau. On franchissait le bras de mer en quinze minutes, c’était bref, mais c’était assez pour impressionner. On avait fait un tour sur l’île de Batz. Je me souviens que c’était plat, et qu’on n’avait pas marché très loin, parce qu’il fallait reprendre le bateau.

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Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc

J’ai pris un café. Lui, un Perrier. Ça fait deux heures que nous sommes là : le fond de ma tasse est archi-sec ; sa petite bouteille est à moitié vide et son verre à moitié plein. Je demande : « Tu n’avais pas soif ? » Il répond : « Je n’aime pas l’eau gazeuse. » À cause de la tête que je fais, il ajoute : « C’était ça ou un thé, et avec cette chaleur, tu penses. » Je ne sais pas si c’est absurde ou logique. C’est un raisonnement.

Après, c’est moi qui raisonne. Il est question de voir des gens, et d’à quoi bon. Passer deux heures avec quelqu’un : pour quoi faire ? « Je ne suis pas de bonne compagnie », dit-il. « Pas un bon ami. » Ça m’intrigue quand il dit ça, parce que moi j’aime bien être avec lui. Est-ce que c’est cela, « manquer de confiance en soi » ? C’est à ce moment que je raisonne : « Peut-être qu’il faut faire confiance aux autres. » Je me rappelle mes journaux d’ado et ce sentiment que je connaissais par cœur : « Je ne vois pas pourquoi on aurait envie d’être avec moi. » Et puis, deux ou trois personnes qui persévéraient tout de même, qui m’invitaient. Et moi qui finissais par céder, décidant de leur faire confiance : « S’ils pensent que je vaux le coup, ils ont peut-être raison. » Je pensais : « Je ne peux rien leur apporter, alors ils n’ont pas d’intérêt à me flatter. Par ailleurs, j’ai de l’estime pour ces gens. Ils ont l’air sensés, sains d’esprit ; s’ils me sollicitent, ce n’est donc pas dans la perspective de s’ennuyer avec moi. Ils considèrent que je suis digne d’être fréquenté. À quoi bon les contredire ? Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc. »

La veille, j’étais avec L. dans un autre bistrot. J’ai pris un café, lui une menthe à l’eau. Avec L., c’est facile. Quand j’ai envie de le voir, je le dis. Quand il en a envie, il le dit. Parfois, on n’a pas envie. Ou bien, on ne peut pas. C’est comme ça.

Un peu plus tôt : je marchais avec S. sur la Petite Ceinture. Il m’avait rejoint à la buvette du jardin de Reuilly. J’avais pris un café. Lui, rien du tout. Peut-être parce qu’il n’aime pas l’eau gazeuse, lui non plus ? Et le thé, avec cette chaleur, tu penses. On a été évacués avec l’orage. La pluie nous a rafraîchis. Il m’a dit qu’il se laissait volontiers porter par le désir des autres : on vient vers lui et il se dit : « Pourquoi pas, essayons. » Il leur laisse une chance, il prend un café avec eux. Il leur fait confiance : s’ils pensent qu’il s’entendra bien avec eux, ils doivent avoir raison. De sa part, il y a de la curiosité. Je demande : « Et du désir ? » Il pourrait sûrement prendre un café avec quelqu’un d’autre, s’il refusait ces invitations ; une personne qu’il désire et qui le désire, mais qui reste discrète. Il reste discret aussi. Je demande : « Pourquoi ne dis-tu pas prenons un café à l’ami que tu espères, plutôt que d’attendre qu’un autre (même pas ami) prenne toute la place disponible ? » C’est moi qui avais proposé le rendez-vous au jardin de Reuilly. Puis c’est lui qui a dit, sous la pluie : « Marchons encore. » Est-ce que c’est ça, « avoir confiance en soi ? »

Quand j’avais dix-sept ans, j’étais obnubilé par un seul garçon : j’étais amoureux de B. qui n’était pas amoureux de moi, mais je voulais qu’il connaisse chaque nuance de mes sentiments. J’étais incapable de voir le monde alentour : existait-il quelqu’un d’autre sur cette planète, qui me désirait comme je le désirais lui ? Je ne le saurai jamais. Un jour, plus tard, j’ai revu A. par hasard : un camarade de ma classe que j’estimais beaucoup sans le connaître. Il m’a confié son secret : cette année-là, il avait voulu être mon ami, mais il n’avait pas osé me le dire. J’étais bouleversé. Je comprenais, effaré, qu’il est possible d’avoir envie et de n’en rien laisser savoir. C’était une véritable découverte, pour moi qui m’étais mis à nu devant le garçon que j’aimais. Je ne soupçonnais pas que d’autres personnes, au contraire, gardent leurs sentiments cachés. Suis-je passé à côté d’autres amitiés ? Je ne le saurai pas.

J’ai raconté cette histoire à G. en lui expliquant : « Aujourd’hui, quand j’ai envie de voir quelqu’un, je le dis. »

Ça ne fait pas avancer le schmilblick

On ne va pas se mentir : la rue où j’habite, au mois d’août, c’est une majorité de magasins fermés et d’habitants partis en vacances. Mais elle est considérée comme une rue commerçante, alors, depuis hier, il faut porter un masque dehors. Même quand on sort de chez soi pour aller au bout de cette rue, dans la mansarde où on travaille, sans croiser personne. J’ai regardé la carte de Paris : tous les lieux que j’aime et que je fréquente sont concernés par cette mesure. La blague, c’est que les Champs-Élysées ne le sont pas (j’avais cru pourtant que c’était une rue commerçante, mais j’ai dû me tromper), ni aucune rue du 15e ou du 16e : autrement dit, les quartiers où je ne vais jamais.

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Parce que je ne sais pas faire autrement

J’avais cru que je me contenterais de feuilleter ces carnets, j’étais curieux de les rouvrir, et c’est tout. Mais les semaines passent et je suis toujours plongé dedans. Ça me fascine : ce que j’écrivais à seize, à dix-sept ans. Je reprends au clavier ce journal manuscrit, presque sans le corriger : je retire les parasites, je remets d’aplomb les phrases bancales (c’était écrit vite, sans rature). En même temps que ces carnets, j’ai ouvert la boîte de Pandore, ou la caverne d’Ali Baba ; je ne sais pas quelle métaphore et la bonne. Plutôt : je me suis laissé aspirer par le jeu, comme dans Jumanji, et je ne sais pas quand j’en sortirai.

J’étais persuadé de vivre des années importantes. Il fallait que je consigne tout : ce que je ne comprenais pas immédiatement, je l’écrivais pour le comprendre plus tard. C’était compulsif. Au bout de quelques mois, j’ai réussi à formuler explicitement mon homosexualité : cette prise de conscience est devenue le sujet de mon journal. J’avais enfin quelque chose à raconter. C’est à ce moment-là que beaucoup de mes idées se sont cristallisées : je les ai ressassées dix fois, cent fois, jusqu’à ce qu’elles trouvent une forme à peu près stable, qui reste plutôt valable aujourd’hui. Je ne suis jamais surpris quand je me relis. Je me souviens de tout.

C’est pendant ces deux années que j’ai compris la place capitale de l’écriture dans ma vie. Quand je dis « l’écriture », je parle du journal lui-même (que je ne faisais lire à personne), et des projets de BD dans lesquels je mettais de grandes ambitions (que je voulais faire lire au monde entier). C’est à ce moment-là que je me débarrasse de cette idée naïve selon laquelle j’écrivais et dessinais pour me faire plaisir. Je comprends que je fais ça parce que je ne sais pas faire autrement. Certains jours, je tiens le compte des planches dessinées : « Vous voyez, je ne suis pas en train de m’amuser : j’abats du boulot. » D’autres jours, je ne fais rien, je déprime, alors je me force à écrire dans le journal, sans plaisir, pour donner un peu de consistance à une journée trop vide : « Quand je ne fais rien, je fais au moins ça » (air connu). Je comprends que ma vie vaut le coup d’être vécue si (et seulement si) j’écris et je dessine. Si je ne fais pas ça, les moments vécus sombrent aussitôt dans cet état pénible, oscillant entre le vain et l’insupportable.

Dans ce journal, j’explique ma difficulté à construire une fiction. Mes BD sont marrantes quand elles sont brèves, mais je n’arrive pas à faire tenir le récit au-delà de quelques pages. Pour m’aider, j’utilise la contrainte : une structure forte, imposée. Et je décide de puiser dans mes émotions propres. Voire : dans mes souvenirs et dans mon quotidien. Ma morne vie de lycéen serait bonne à jeter aux orties, et moi avec, si je n’avais pas l’écriture pour la sauver. Cette pénible adolescence, j’ai bien voulu passer à travers, à la condition de la documenter par ce journal et de la transformer en objet d’étude, en matériau littéraire. Sinon, à quoi bon ces tourments ? Je ne souffre pas par plaisir. Mais j’ai éprouvé des sentiments (banals et douloureux) qui m’ont paru dignes d’être transformés en quelque chose d’autre. Ils étaient nouveaux ; ils m’ont passionné ; j’en ai dessiné des histoires que j’ai fait lire à mes amis et à ma famille ; j’ai tenu ce journal. J’ai commencé à le publier dans cette rubrique « Carnets » sur le blog, et je vais continuer. Ce n’est certes pas excitant tous les jours, et personne ne le lira en entier, mais je terminerai mon petit boulot d’archiviste.

Aux vacances du printemps 2005, quelques semaines avant le bac, je passe deux semaines à écrire et à dessiner frénétiquement. Une BD de fiction, une BD autobiographique, des idées de roman. Et j’écris dans mon journal : « Je n’ai pas travaillé du tout pendant les vacances », car le « travail » dont il est alors question, ce sont mes révisions pour le bac. Les autres jours, tenant le compte des pages écrites ou dessinées, je dis : « J’ai bien travaillé. » Voilà : c’est à dix-sept ans que j’ai compris que mon vrai travail, c’était ça. Le reste, c’est du travail aussi, et je sais le faire, je veux bien le faire s’il le faut, mais ce n’est pas vraiment moi.

Je viens de demander une troisième année de disponibilité à la Ville de Paris. Ça veut dire que je renonce à retrouver un poste dans mon administration à la rentrée prochaine. Et après ça, de toute façon, il faudra que je démissionne : je n’ai pas le droit de m’absenter plus de trois ans. Le truc ironique dans cette affaire, c’est que je dois demander une disponibilité « pour convenance personnelle », parce qu’ils ne considèrent pas mon activité comme un travail. Tant pis si j’y consacre mon temps et mon énergie, tant pis si des gens me connaissent pour ce que je fais, et si j’arrive à gagner ma vie avec les ateliers d’écriture et les résidences : pour la grande machine administrative, j’ai pris trois années sabbatiques pour buller. Ce qui est vraiment drôle là-dedans, c’est que je coche cette case sans état d’âme. Je m’en fous.

Parce que le petit mec qui avait cette gueule-là, sur sa carte de lycéen, il savait que c’était du travail, cette chose impérieuse qui occupait ses soirées, ses weekends, ses vacances. Il savait surtout qu’il était habité par ce désir-là, et qu’il ne pouvait pas faire autrement que de lui consacrer tout son temps, toute son énergie. Et quand son corps était occupé à autre chose (à rédiger un devoir de maths, à courir bêtement autour d’un stade, à entretenir une conversation insipide à la cantine), il écrivait dans sa tête, il prenait des notes pour plus tard, il composait une histoire, il se raccrochait à ça pour tenir le coup.

C’est immense de connaître de cette façon-là

C’était un retour à la terre. Pour celles et ceux qui sont nés sur cette terre, et pour les autres, comme moi, qui ont choisi de se laisser adopter. Les liens qui comptent, ce sont ceux qu’on choisit de maintenir vivants, ou qu’on invente parce qu’ils n’existaient pas. J’ai parlé de ça avec M., qui n’est pas né ici : il a grandi dans une région toute plate (qu’il aime), très différente de celle-ci (qu’il aime aussi). Depuis tellement d’années, il vient passer du temps sur ce bout de terre un peu dur, plein de cailloux, pas sage du tout : depuis là-haut, on voit Loubressac d’un côté, et les tours de Saint-Laurent de l’autre. Entre ces promontoires et le nôtre, c’est escarpé comme tout. C’est farouche en apparence, mais ça se laisse apprivoiser, il faut juste un peu d’amour. Je disais : M. est comme moi, car il serait malheureux de ne plus revenir ici, si les liens familiaux se brisaient – si les gens déménageaient, ou s’ils mouraient. Alors, les liens, on peut continuer d’en créer des nouveaux. Il était question de ça, pendant ces deux jours.

C’était un retour à la terre, littéralement. Pour celle à qui l’on pensait, nous autres rassemblés ici ; qu’on l’ait connue toute une vie, ou qu’on l’ait rencontrée quelquefois. Moi, je la connaissais à travers des mots empreints d’amour (j’ai failli écrire : « je la connaissais seulement », mais c’est immense de connaître de cette façon-là), prononcés par ceux que je considère comme ma famille depuis que je les connais. C’est-à-dire : depuis qu’on me l’a présenté (le grand) et depuis qu’ils sont nés (les petits). C’était un retour à la terre pour leur mère, pour leur grand-mère. Moi, j’ai pensé au père de J.-E. que je n’ai pas connu, qui avait choisi de retourner à la même terre, sur le même causse : le plateau d’en face, si proche à vol d’oiseau (des chemins caillouteux et sinueux, à pied d’homme). J’ai pensé à ma mère, surtout.

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Puisque je sors de l’eau

Nous parcourons une ville. Il me semble voir des immeubles de part et d’autre de la rue. Puis leur alignement s’interrompt : la rue est devenue un pont. Le paysage s’ouvre d’un coup : l’eau d’un fleuve remue doucement, encombrée de bancs de sable et d’une végétation emmêlée, un peu comme la Loire. Nous n’avons pas besoin de nous pencher au-dessus du parapet pour observer le courant, car le pont est exactement au niveau de l’eau. C’est un passage à gué plutôt qu’un pont. Je quitte la chaussée (la ligne droite et sèche) : j’entre dans le paysage. Restant derrière, J.-E. me suit. Il ne craint pas cette expérience, il ne la désapprouve pas non plus ; seulement, il n’est pas tenté. Je sais que le fleuve n’est pas profond, car quelqu’un (que je n’identifie pas) nous a précédé : puisqu’un homme est passé par là, je peux le faire aussi. Je marche dans l’eau. J’ai les pieds nus, mais j’ai gardé mes vêtements. Je progresse sur le banc de sable sans voir où je prends appui et, quelquefois, je m’enfonce : le sol est instable. Je mouille mon short. Je pense furtivement au contenu de mes poches (le téléphone qui va prendre l’eau), puis je me dis « tant pis » et je m’immerge complètement. La joie de la baignade, et c’est tout. Je crains de me blesser en marchant sur une pierre ou un coquillage tranchants, comme l’été dernier, alors j’évite d’aller trop loin. J’ai pris mon plaisir, voilà, c’est assez : je sors de l’eau.

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S’il y a un peu de rouge

Je dois déjà arroser les plantes à Gambetta. Si je dois aussi nourrir la bestiole à Charenton, ça va faire beaucoup. Quand il me dit « si tu peux rendre service à ton frère de sang, pendant nos vacances », je vois tout de suite où il veut en venir : ce chat et moi, l’été dernier, on a fait un pacte d’Indiens gravé dans la peau. À la vie, à la mort. Il faut le dire : ce chat n’est pas sympa. J’avais rempli sa gamelle. Je lui avais même parlé pour qu’il se sente moins seul (mais je ne sais pas quoi dire à un chat, moi). Et lui, en traître, m’a balafré le mollet. Je portais un short. J’ai taché le parquet : quelques gouttes pour marquer mon passage. Les chats marquent leur territoire d’un autre fluide.

Les plantes que j’arrose à Gambetta sont moins fourbes. Elles poussent. Les tomates sur le bord de la fenêtre ne sont pas encore rouges. S’il y a un peu de rouge, c’est seulement à l’endroit où j’en ai laissé, ce matin : sur le torchon dont j’enveloppe la bouteille faisant fonction d’arrosoir pour qu’elle ne dégoutte pas sur le parquet. Pas une goutte d’eau par terre, donc ; mais une goutte de sang sur le torchon blanc. Car, cette bouture, ne croyez pas qu’elle trempe dans un verre innocent : son récipient est aussi vache que la bête de Charenton. Il s’agit d’un cul de bouteille tronquée, aux bords tranchants. Et voilà : cette bouture est ma sœur de sang, à la vie, à la mort.

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