C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique

C’est un panorama : la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame-de-la-Croix. Trois pompiers regardent la colonne de fumée derrière les cités du Bas-Belleville. Ils sont en repos. En goguette, comme nous. Ils grignotent ou sirotent des trucs. Nous aussi, nous regardons l’incendie depuis le belvédère.
« C’est à côté du Père-Lachaise, dit J.-E.
— À côté de chez nous, alors. »

Il y a aussi deux types blonds, dont un qui me regarde (pas le plus beau des deux, tant pis). On descend dans le parc, on trouve un banc à l’ombre comme des petits vieux. Au-dessus, une fanfare joue des classiques archi-connus que je ne sais pas reconnaître. À notre gauche, un gars fait jouer sa sono à fond (un autre genre de musique). Entre les deux, moi qui lis Quand la parole attend la nuit et J.-E. qui me raconte son livre à lui. Et puis soudain, je ne sais pas pourquoi : ça tombe comme ça. La tristesse. Elle s’abat sans crier gare.

« Reprendre un café », dit-il. Je dis : « D’accord. » On descend encore, on cherche une terrasse. En fait, je ne cherche pas, je me laisse faire. Je dis : « Au soleil on sera bien. » Finalement, on choisit l’ombre, rue Saint-Maur, et on y est bien aussi. Et ce n’est pas un café, mais une bière. Je dis oui à tout. Et soudain (non, pas soudain : peu à peu, à tout petit peu) ça revient. Je ne sais pas quoi, mais « ça » revient. Il y a une guirlande de fanions au-dessus de nos têtes. Je raconte mon livre. On regarde les programmes du cinéma.

C’est un blockbuster des années 70. Chaque séquence a l’air de nous dire combien elle a coûté, comme le personnage de Catherine Deneuve qui, dans une mise en abyme, ne peut s’empêcher de demander le prix de chaque chose. Il y a des courses-poursuites. C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique : c’est chouette, mais on se demande pourquoi ç’a été restauré comme on restaure les chefs-d’œuvre. Le « sauvage » qui donne son titre au film est un homme qui a fui sa vie. Il a disparu, sans laisser d’adresse. Forcément, ça m’intéresse. Il vit différemment, loin du monde, sur son île. Il croit que personne ne saura le retrouver. Il ignore qu’on l’a déjà retrouvé depuis longtemps. Que son île est surveillée, ses déplacements documentés. Les légumes qu’il vend au marché (croyant gagner sa vie en travaillant) sont achetés par la multinationale qu’il a fui (pour changer de vie). Le vrai sujet du film est là : d’un coup, à la moitié, le récit prend une épaisseur inattendue. Il plonge dans l’absurde, dans le fatal. La petite liberté qu’on croyait bucolique (« il faut cultiver notre jardin ») est une prison dorée, une farce sinistre, et le héros est humilié. On bascule dans une infinie tristesse. Or, le scénario n’ose pas s’aventurer dans cette voie ; il rebondit par une pirouette. Il choisit l’autre aventure, celle de la romance légère. Et quelques plans tournés à New York, pour montrer au spectateur qu’il reste du budget. Il repart avec le sourire. Moi, je suis déçu : je préférais la tristesse.

J’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées

Je sais exactement où il faut aller. Tout au bout de cette rue, vers le nord. C’est-à-dire : en direction de la mer. Il y a un phare posé sur une place ovale, comme l’obélisque à la Concorde. Bizarrement, il n’est pas situé sur le rivage. La rue continue au-delà, vers la mer, sur cent mètres encore. La maison que je cherche est tout proche. J’hésite quand même. Je doute. Peut-être parce que je n’y suis plus venu depuis très longtemps. Ou alors, parce que je n’y suis jamais venu : ma connaissance des lieux est seulement théorique. Je suis avec J. et nous attendons notre mère au pied du phare, car c’est moi qui fais office de guide, comme toujours lorsque nous sommes en voyage. Cette ville s’appelle Marseille, bien que la mer soit située au nord, et que je ressente une atmosphère du genre « Venise » (sans l’architecture vénitienne), ou « Trieste » (à cause du livre que je lis en ce moment : la couleur bleue, une lumière opaline). Mais la rue que nous parcourons s’appelle : rue Saint-Maur, comme à Paris. Je veux montrer à J. et à notre mère l’immeuble du numéro 209, parce que c’est une adresse importante : je ne fais pas référence explicitement au film et au livre de Ruth Zylberman, mais pour moi c’est évident. Je veux voir cet endroit parce que, avant l’histoire décrite dans ces ouvrages, un fait divers sordide s’y est déroulé, avec beaucoup de sang. L’immeuble est très vaste. Je perçois avec précision le plan de son rez-de-chaussée, mais je ne vois pas les étages, la façade, le volume. Je sais que le décor de cet événement sanglant est une courette en demi-cercle, située à l’arrière du bâtiment, au-dessus du niveau de la rue (de telle sorte qu’elle surplombe les passants éventuels en se dérobant à leurs regards, comme une terrasse : dans ce coin-là, l’ambiance est celle d’un dessin de Pierre Le-Tan). Pour accéder à cette courette, il faut traverser le bâtiment. C’est là que ça se complique. Le plan que j’ai en tête est semblable au cadastre napoléonien : on voit le détail des murs à l’intérieur des maisons. Je sais donc que toutes les pièces sont carrées, dans ce bâtiment lui-même carré : c’est presque un damier. Mais j’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées pour former les appartements : quelles portes je peux franchir, si je veux passer d’une pièce à l’autre du même appartement ; et quelles portes me sont interdites, car elles ouvrent sur l’espace privé de quelqu’un d’autre. Surtout, j’ai besoin de savoir quelles pièces de ce vaste hôtel particulier (depuis longtemps partagé en petits logements) sont affectées aux circulations – aux parties communes. Autrement dit : par où je peux passer, pour accéder à la terrasse du fond. Je suis désormais accompagné de J.-E. (qui connaît bien l’histoire du 209, contrairement à ma famille) et nous parcourons des salons, des couloirs ; les portes sont closes, intimidantes, mais l’atmosphère est chaleureuse. Il y a des tentures, des lumières tamisées. Je crois que nous n’atteignons pas la courette.

Cadastre de Paris par îlot (1810-1836) : quartier de Sainte-Avoye

Plus tard, j’assiste à l’enregistrement d’une émission très sérieuse, genre France Culture. Il n’y a pas de public et je ne suis pas censé écouter. Mais, puisque ça se passe dans ma chambre (celle de mon enfance), j’entends tout, forcément. Deux types assez vieux, assis sur mon lit, commentent un classique qui fait autorité dans leur science. Il me semble qu’ils citent Walter Benjamin (une conversation de haute volée). Dans son livre, le grand homme fait référence à un lieu parisien. Moi, je sais duquel il s’agit. J’attends le meilleur moment pour intervenir. Je me lance : « C’est l’immeuble où j’étais tout à l’heure. » Celui de la rue Saint-Maur, celui du fait-divers. Je leur sors ma petite formule : « Il n’y a pas de hasard, il y a des coïncidences. » Je fais le malin.

Au réveil, je dessine le plan du quartier et du bâtiment, tels que je les ai perçus dans le rêve, pendant que la configuration des lieux est encore nette dans mon esprit.

Ça doit donc être vrai

Plusieurs personnes (qui ne se connaissent pas entre elles) me disent que je suis bronzé. Elles n’ont pourtant pas d’intérêt à me flatter (je n’ai pas le pouvoir de leur accorder, en échange, des avantages). Ça doit donc être vrai. J’ai quitté Montauban samedi : j’ai fait le ménage et ma valise, j’ai pris un café sur la place Nationale, j’ai pris le train. Entre Agen et Bordeaux, j’ai commencé à me trouver patraque. J’ai dit à J.-E., dans un texto : « Je me sens raplapla. » Il m’a répondu : « Moi aussi. » Ce doit être la faute au houmous resté au soleil trop longtemps, que nous avons liquidé au déjeuner, chacun de notre côté : les mêmes causes produisent donc les mêmes effets. Arrivé à Paris, il fait gris : rien ne me fait plus plaisir que de marcher dans les rues, dans cette fraîcheur. L’air caressant finit de dissiper la lourdeur des pois chiches qui me restaient sur l’estomac. Avec tout ça, je n’ai même pas lu dans le train. J’ai essayé de dormir. Et je trimballe ma valise bourrée de livres à travers Montparnasse, le Quartier latin, le pont de Sully et la Bastille. L’air frais, je vous dis : il n’y a que ça qui me fait du bien.

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On ne sait pas mentir

Je crois que je suis fidèle. Il me semble que je n’ai jamais quitté quelqu’un. Il y a certaines personnes que je ne vois plus parce que nous nous sommes éloignés, progressivement et réciproquement. Je n’ai pas le souvenir d’avoir cessé brusquement de désirer la présence de quelqu’un. Il y a des gens que je ne reverrai jamais, sauf si je retombe sur eux par hasard. On ne cherchera pas à se revoir ; et pourtant, nous avons aimé les moments que nous avons partagés. C’était bref et c’était bien. Je ne crois pas qu’une relation est plus belle parce qu’elle est longue (la construction lente d’une intimité), mais je ne crois pas non plus, au contraire, qu’elle serait belle parce qu’elle est brève (l’intensité d’un éclair). Une histoire est brève ou longue, belle ou moins belle, sans que je sache établir de lien entre les deux phénomènes. Puisque j’habite Montauban le temps d’une parenthèse (et pas n’importe quelle parenthèse : un moment de création et de partage), il est inévitable que des rencontres aient lieu, qu’elles soient intenses, et qu’elles s’arrêtent tôt. C’est comme ça. Je ne sais pas si cette échéance est une source d’excitation (je me rappelle mes trois mois d’Erasmus, à un âge où j’étais encore timide : sentant les jours défiler à toute vitesse, j’avais abattu des barrières que je croyais infranchissables, j’avais noué des relations magnifiques en si peu de temps) ou une source de frustration. Est-ce que cela me plaît, de sentir ce plaisir partagé à Montauban ? Oui : c’est grisant. Est-ce que je suis triste que l’histoire s’arrête déjà ? Je ne sais pas. Je dis à des gens : « On se reverra en septembre. » Parfois c’est vrai, parfois ça ne l’est pas. Mais ni moi ni les autres ne pouvons savoir si, effectivement, nous nous reverrons. Si le désir sera encore là dans trois mois. L’important, c’est que chacun y croit quand il le dit.

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J’aime les animaux vivants

Ils habitent dans les interstices entre le mur et le toit : ces trous donnent peut-être accès à une cavité plus grande (le grenier), ou bien il se suffisent à eux-mêmes, en tant que nids, étroits et douillets. Ces anfractuosités m’autorisent à faire cette déclaration : « Il existe un point commun entre les oiseaux nicheurs et moi. » Eux et moi, nous vivons mieux à notre aise dans une architecture de caractère, pleine de trous, que dans une construction lisse et standard. Eux, ce sont des choucas. Je les observe de ma fenêtre.

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À découvrir ce lieu longtemps fantasmé

J.-E. me fait une surprise : nous partons en voyage. Je sais que nous n’avons pas beaucoup de temps. Ce sera un aller-retour express. Pas le choix. Son plaisir est visible, je sens son excitation (une étincelle dans les yeux), alors j’ai envie de trouver son idée romanesque : une impulsion joyeuse. Et c’est un endroit où il a toujours rêvé d’aller : l’occasion est trop belle… Mais je vois aussi un nuage dans son regard, un sentiment pas très franc : une culpabilité, car ce genre de voyage est à l’opposé exact de nos convictions. Nous savons à quel point ils sont toxiques. Nous prenons l’avion. Je ne me souviens pas du trajet, ni de l’atterrissage. Arrivés au pôle Sud, nous sommes débarqués sur un îlot minuscule, encombré d’un tas de touristes. Ce sont les autres passagers de notre vol, sans doute. Je trouve cela ridicule. Avec beaucoup de mauvaise foi, je me persuade que ce regroupement est une bonne chose : « Ils parquent tout le monde sur un seul îlot pour qu’on n’aille pas saccager les autres paysages. » Comme s’il ne valait pas mieux, plutôt qu’un tourisme contrôlé, pas de tourisme du tout. Je m’aperçois, pour aggraver notre cas, que nous avons fait une correspondance à Los Angeles : alors que j’étais justement là-bas avant-hier ! Je dis à J.-E. qu’il aurait pu faire attention en réservant les billets. Quel gâchis. Je ne sais pas s’il prend autant de plaisir qu’il l’espérait, à découvrir ce lieu longtemps fantasmé. L’île est couverte de glace, ou bien d’une terre très dure, sans végétation. À ce moment du rêve, les touristes ont disparu. Seuls, J.-E. et moi observons le relief singulier : ce sont des plateaux successifs, en terrasses. Comme d’immenses marches d’escalier, hautes de plusieurs mètres chacune. C’est surtout la faune qui mérite le détour. L’avant du corps de ces grands animaux hybrides ressemble à des bêtes que je connais (je ne sais plus lesquelles, probablement des gros mammifères rencontrés dans des zoos), tandis que leurs pattes arrières sont celles d’araignées. Ou de crabes-araignées : longues et assez épaisses, charnues, couvertes du même pelage gris que le reste de leur corps. Cette forme bizarre leur permet de gravir les étages de ce paysage unique : elles se hissent à l’ascension des marches, puis se posent sur le plateau. Par leur volume, elles s’apparentent à l’ours ou au morse : de gros bestiaux. Mais d’une agilité ! Le spectacle n’est pas effrayant, car nous l’observons de loin. C’est même fascinant.

Dans la vie éveillée, J.-E. ne fera pas de correspondance à Los Angeles, il prend une ligne directe. Je vais le chercher ce soir à la gare de Villebourbon.

On la traduit dans notre langue intime

À Montauban je me laisse faire. Je fais confiance aux livres qu’on me met entre les mains. J’étais déjà passé devant L’étreinte fugitive de Daniel Mendelsohn, mais je le lis ici, maintenant, parce que G. me l’offre. J’y trouve mes thèmes : ceux autour desquels je tourne. J’aurais déjà été sensible à ce livre, il y a dix ans, mais je le suis aujourd’hui d’une façon plus vive. L’enquête sur une histoire véritable, enveloppée dans des couches successives de légende et de fiction. Et le besoin de rendre compte de cette enquête, non pas par un récit d’historien, mais par la littérature. L’écriture est un peu sèche : si c’était moi qui l’avais écrit, j’aurais voulu qu’il soit moins démonstrativement savant (que le savoir soit présent, mais caché). Plus sensuel. Ce n’est certes pas moi qui l’ai écrit, mais c’est moi qui le lis. Et la lecture que j’en fais (comment l’œuvre nouvelle débarque dans une boîte crânienne déjà encombrée, et résonne avec les choses qui sont là), c’est difficile à partager. C’est le sujet de cet autre livre que m’a prêté M. : Écoute, une histoire de nos oreilles de Peter Szendy. Je n’aurais pas eu l’idée de l’ouvrir : ça parle de musique, un monde qui m’est tellement étranger. Mais ça parle de la musique qu’on joue en l’écoutant (le gérondif ascoltando dans la préface) alors j’ai pensé à En lisant en écrivant de Gracq. Les pratiques dont il est question (l’écoute, l’arrangement, l’interprétation, le piratage) m’intéressent. Je sais qu’il se passe des choses dans l’intimité de la lecture qui échappent à l’auteur du texte – et c’est heureux. La lecture est une création : on n’est pas passif du tout, on complète l’œuvre, on la prolonge, on la fait exister. On la traduit dans notre langue intime. J’interprète ce que je lis à mesure que je l’incorpore aux autres ingrédients qui me constituent déjà. Pareil avec ce que j’écris : une fois que ça sort de moi, ça devient autre chose. Le plus souvent, je ne sais pas en quoi ça se transforme : les gens ne le disent pas. Peut-être a-t-on recopié des passages en les modifiant. Peut-être a-t-on prononcé mes phrases d’une façon inattendue. Peut-être quelques miettes ont-elles été digérées par un autre texte qui attendait d’être nourri, et personne n’en saura jamais rien. J’aimerais ça. Comment rendre compte d’une lecture ? Il faudrait pouvoir lire la lecture que quelqu’un fait du texte – Peter Szendy écrit : « Je voudrais t’écouter écouter. »

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J’ai touché

Les statues en bronze ne sont pas fragiles : elles sont faites pour durer mille ans. Quelques siècles de plus et elles commencent à fatiguer. Alors on les met à l’abri, comme le Marc Aurèle du Capitole. Elles deviennent des pièces de musée et, c’est bien connu : au musée, on ne touche pas. Ce qu’il y a de bien avec les statues dans les squares ou sur les parkings, c’est qu’elles sont strictement les mêmes ; mais celles-ci, on peut les toucher.

Je dis « sur les parkings », parce que le Centaure mourant d’Antoine Bourdelle qui était au square Picard a été déplacé, à cause des travaux dudit square, vers les réserves du musée. Il est à l’abri, sur une dalle, sous un encorbellement de béton. Heureusement qu’il penche la tête : il passe ric-rac.

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Otto avait quatre camarades

Je ne sais pas qui est Otto.

Dans la douzaine de livrets (au-dessus du titre Soldbuch, un aigle avec la croix gammée), aucun des soldats ne s’appelle Otto. Il est difficile de déchiffrer les prénoms, mais manifestement ce n’est jamais Otto. Ces types sont nés en Ouzbékistan ou au Turkménistan et ils signent leur nom en caractères cyrilliques : pas le genre à s’appeler Otto. Je demande à L. comment ces documents précieux se sont retrouvés dans les collections du musée : un soldat ne s’en sépare pas si facilement. Elle me dit : « Au contraire ! S’ils ont été enrôlés de force, ils ont pu s’en débarrasser pour déserter. » Il paraît que les douze livrets ont été trouvés dans une poubelle. Douze mecs du Caucase, qui ne parlent pas allemand et qui n’ont sûrement pas des têtes d’Allemands : ils n’ont pas dû passer inaperçus à Montauban. Mais, pour reconnaître en eux des soldats de la Wehrmacht, une fois l’uniforme jeté dans le fossé, il faudrait être fortiche en devinettes.

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Mon désir de connaître cette ville où j’habite

J’achète exactement la même chose que samedi dernier, aux mêmes producteurs et dans le même ordre. Je n’éprouve pas de plaisir particulier à dire à une dame que les prunes que je lui ai achetées étaient très bonnes. Le garçon qui vend les tomates, qui doit avoir seize ans, me vouvoie alors qu’il m’avait tutoyé la semaine dernière. Je pense que j’ai l’air plus jeune lorsque je porte le masque que lorsqu’on voit mon visage, à cause de la barbe. Je n’ai pas porté de masque aujourd’hui, même si c’est obligatoire, parce que les commerçants à qui j’avais affaire n’en portaient pas. J’ai vu un type très beau, le tablier merveilleusement serré à la taille, mais je n’ai pas eu affaire à lui car il était boucher. Je suis arrivé très tard au marché parce que je me suis levé très tard. Je n’avais pas vraiment mal à la tête, mais j’ai pris quand même du paracétamol, alors que la plupart du temps je ne prends rien même si j’ai un peu mal. Je ne marchais pas droit du tout en rentrant chez moi et je me suis cogné contre un meuble avant d’allumer la lumière, sans me faire mal. Hier, j’ai reçu un texto me proposant un « apéro pédé » et, dans la foulée, un autre texto me proposant un apéro tout court. J’ai dit oui au premier, puis j’ai dit oui au deuxième, puisqu’ils étaient compatibles : le deuxième commençait deux heures plus tôt que le premier. J’ai été présenté à quelqu’un qui passait par hasard. Je me suis aperçu qu’il travaillait avec des gens avec qui je travaille aussi et qu’il se rendrait bientôt au même endroit que moi, au même moment. Le bar où cette scène a eu lieu est le seul bar qui vaut le coup à Montauban, selon plusieurs sources concordantes. J’ai regardé longtemps le panorama depuis une autre terrasse, au-dessus des toits, et j’ai reconnu tous les reliefs du paysage, à l’exception de l’église de Montbeton. J’ai nommé les ponts, les monuments et les clochers de Montauban, j’ai localisé le panache de la centrale nucléaire de Golfech. J’ai entendu avec stupeur un Montalbanais dire « l’Aveyron » en parlant du Tarn, parce qu’il était distrait. Je me demande s’il serait possible, par inattention, que je dise un jour « la Marne » en montrant le fleuve qui passe à Paris, mais je crois que ça ne m’arrivera jamais. Je demande à quelqu’un où il habite : il me répond par les mots vagues qu’on utilise pour montrer une direction à un étranger qui ne connaît pas la ville, puis je lui demande si c’est du boulevard Blaise-Doumerc qu’il s’agit et il me répond, un peu étonné, que oui. Quand on me demande si j’ai visité tel ou tel village des environs, je réponds que mon désir de connaître cette ville où j’habite est supérieur au désir d’être touriste dans un autre endroit. Je suis passé vingt fois devant un mur publicitaire dont chaque lettre peinte à la main m’enchante. Les trois lettres qui m’intéressent le plus aujourd’hui sont celles du mot « ici ». Je me suis installé à la même terrasse que d’habitude, mais pour la première fois j’ai choisi une place à l’ombre. J’ai terminé la lecture d’Autoportrait d’Édouard Levé.