Vendredi 10 juin 2005

B*, B*, tu me rendras fou !

Ce midi, j’ai mangé avec S*. Elle m’a raconté qu’hier, me voyant dans un état si lamentable, elle a pris une initiative. Le soir, elle a envoyé un SMS à B* qui disait quelque chose comme : « Aujourd’hui Antonin avait envie de te dire quelque chose, mais il n’a pas réussi. Ce serait bien que tu ailles le voir la prochaine fois. » Et lui, il a répondu (assez copieusement, m’a-t-elle dit, alors qu’il est plutôt muet d’habitude, même par écrit) qu’il avait remarqué que j’étais bizarre hier. Qu’on voyait bien que j’allais mal (c’était tellement flagrant !). Et qu’il a bien vu que j’avais tenté de l’approcher. Et vous savez ce qu’il a dit à S* ? Qu’il était « intimidé » par moi ! Non mais, et puis quoi encore ? Il est fou, ce type ! Comme si c’était à lui d’être intimidé par moi ! Ce qu’il ne faut pas entendre… En même temps, je l’avoue, c’est plutôt touchant.

C’est touchant, mais ça ne fait pas avancer le schmilblick. C’est tout lui : il me voit dériver, il se rend compte que j’ai un problème vis-à-vis de lui, et il n’est pas foutu de venir me voir. Ça ne me surprend pas. C’est toujours aux autres de le solliciter : lui, il ne va jamais vers les autres. Impossible de savoir ce qu’il pense de nous.

Ou alors, tout passe dans son regard. Ça, oui, il a un regard très expressif. Parfois, quand on est ensemble, je le vois : ses yeux me demandent si je vais bien, pourquoi je suis comme ça, ce qui ne va pas. Ses yeux me le demandent, mais pas lui.

Je remercie S*. Surtout, elle a bien fait de ne pas m’en parler avant d’envoyer ce message, car je lui aurais interdit de le faire. Elle a pris une bonne initiative. Je me méfie des intermédiaires, qui se mêleraient de faire ce que je n’ose pas faire moi-même, mais elle l’a fait intelligemment.

Bien sûr, elle n’a pas dit à B* la nature de mon problème. Elle ne se l’est pas permis. Alors, il voudrait savoir ce que c’est. Eh bien, viens me le demander !

J’espère que je ne le perturbe pas. Je m’en voudrais. Surtout que j’ai le chic pour choisir le moment : en plein pendant le bac.

Je ne sais pas si c’est ça, être amoureux. Finalement, je lui trouve plein de défauts. Vous avez bien vu : dans ces dernières pages, je ne suis pas très flatteur. Est-ce qu’on voit les défauts de l’autre quand on est amoureux ? Mais si ce n’est pas de l’amour, je ne sais pas quel autre sentiment pourrait me mettre dans cet état.

Au fait, je me suis fait une réflexion. Certains hétéros ne croient pas à l’amitié garçon-fille : ils pensent qu’il y a toujours une ambiguïté. Vous connaissez sans doute la chanson. Et pour les homos, alors ? Moi, suis-je capable d’être ami avec un garçon ? Avec l’ami que j’avais, on voit ce que ça donne : B*. Mes autres amis, qui sont-ils ? S* : fille. Adeline : fille. Qui encore ? Mathieu, peut-être. Tiens, un garçon.

Selon cette théorie, si je suis ami avec un mec, il y a un risque de ma part. Mais si je suis ami avec une fille, il y a donc un risque de sa part : elle pourrait tomber amoureuse de moi. Ben merde alors ! Avec qui pourrais-je avoir une amitié franche et sans faille, comme celle que partagent deux garçons ou deux filles hétéros ? Une seule solution : être ami avec une lesbienne. Ah, ça ne va pas être facile à trouver.

Mais, si je suis ami avec une lesbienne, ce ne sera pas pareil que la fameuse amitié virile entre hétéros. Parce que les deux mecs hétéros, ils sont pareils : ils ont le même sexe, et ils aiment les filles. Ce sont des points communs non négligeables. Je n’aurais pas ça en commun avec une lesbienne. La seule personne avec qui j’aurais ça en commun, ce serait un pédé comme moi. Mais on retomberait sur le problème de l’ambiguïté possible.

Vous voyez : être homo, ça bouleverse non seulement la vie amoureuse et sexuelle, mais aussi la vie amicale, c’est-à-dire, finalement, toute la vie sociale. C’est fou.

Autre chose. J’ai fait un rêve très marrant cette nuit. J’étais avec S* et M. T* (mon prof de maths de l’année dernière, que S* avait encore cette année). Sandrine lui dit : « Vous devriez venir manger à la maison avec vos enfants. » Il lui fait remarquer qu’elle est indélicate, car elle se permet de mêler cette invitation à quelque chose de très intime : ses enfants. Or, il n’a pas d’enfants. Elle s’excuse. Elle lui dit : « Eh bien, venez avec votre copine » (oui, elle dit « copine » à M. T*, qui est un homme de soixante ans, et qui est tout de même son prof). Il lui répond : « Tu veux dire mon copain ? Non, il ne voudra jamais. » S* : « Ah, parce que vous… ? » Et elle est mal à l’aise. Moi, je rigole. Je me dis, dans le rêve, que je me suis toujours douté qu’il était pédé. Ensuite, je me retrouve seul avec lui. Il me parle de sa vie, de son compagnon. Je n’ose pas lui dire que je suis homo aussi ; il me semble pourtant que ce serait intéressant de le dire. Il me dit que, si ça se trouve, son copain a le sida. Je lui demande pourquoi il imagine une chose pareille… Il répond que son copain fréquente beaucoup d’autres hommes. Ça me surprend. Je m’exclame : « Ce n’est pas votre genre, un homme pareil ! » et il me répond : « Tu sais, quand on est amoureux… »

Un autre rêve. C’était tellement réaliste que j’ai cru que c’était réel. Mais ce n’est pas très crédible, alors, après coup, j’ai conclu que c’était un rêve. Je regarde le Zapping sur Canal + et je vois la séquence suivante : au journal de TF1, un sujet où l’on voit deux hommes se rouler une pelle terrible. Puis, Claire Chazal qui demande à son invité (c’était Johnny, je crois) : « C’est votre truc, ça ? » et lui qui répond, un peu dégoûté : « Oh non… » Et elle, franchement dégoûtée : « Beurk ! On va essayer d’oublier ça, je passe le sujet suivant. » Fin de la séquence du Zapping.

Plus tard

Le téléphone vient de sonner. J’allais répondre au poste qui est dans la chambre de Juline, mais il ne marche pas. D’habitude, je me précipite sur l’autre poste, dans le séjour. Mais là, je me suis dit : « Merde, et si c’était B* ? » Pourtant, B* ne téléphone jamais. Il m’a téléphoné une seule fois, l’année dernière, et moi je ne l’ai jamais appelé. C’est tout de même à lui que j’ai pensé, à l’instant : j’ai eu peur qu’il m’appelle, suite au message de S*. Alors, au lieu de me dépêcher, j’ai été très lentement vers le séjour. J’ai laissé sonner. Je suis arrivé trop tard. Et j’ai composé le 3131 pour savoir qui avait appelé. Pas de numéro enregistré. Ça devait donc être maman : ça fait ça quand elle appelle depuis son travail.

Plus tard

J’ai acheté Le Monde pour Juline parce qu’il y a un livre d’art avec le journal du samedi. Cette semaine, c’est sur Michel-Ange. Je ne pensais pas que ça m’intéresserait, mais je viens de le regarder et je suis resté fasciné par la beauté de ces œuvres. Je ne les avais jamais observées avec attention. Il y a tant de force dans ces corps, c’est magnifique.

Je savais qu’il était pédé, mais j’ignorais que ça tenait une place si importante dans son œuvre. L’un des objets de sa création, c’est ce tiraillement incessant entre la foi et ses passions « déviantes ». Il ne peignait (et ne sculptait) que des hommes ! Parfois des femmes, mais d’après des modèles masculins. Ça c’est surprenant.

Voilà : j’ai appris quelque chose aujourd’hui. J’ai étendu ma culture artistique. Je prenais Michel-Ange pour un vieux classique poussiéreux, et j’ai pris un plaisir fou à contempler ces reproductions. Ça m’a fait penser à la fois où nous sommes allés au musée Rodin. J’étais fasciné. Se retrouver face à une statue qui dégage tant de vie, tant de force, et avoir la possibilité de tourner autour pour en explorer toute la beauté… Parfois, je restais pour fixer un détail qui me bouleversait : tel muscle, telle partie de l’anatomie encore plus vivante qu’en réalité. Comment fait-on pour rendre vivant un bloc de pierre ?

Ce que j’écris est d’une banalité ! J’aimerais tant savoir m’exprimer… retranscrire mes émotions comme je les éprouve ! C’est frustrant : quand je veux écrire les choses aussi fortes que je ressens, ce ne sont que des banalités. Encore quelque chose qui me fascine : le talent littéraire. Il y a des auteurs qui savent te bouleverser avec une phrase, comme ces peintres qui te retournent avec trois coups de pinceau. Ça me rend fou.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no5 (intitulé B*, 8 juin – 1er août 2005), j’ai dix-sept ans.

Jeudi 9 juin 2005

Vous connaissez le refrain : je suis un nul. Je me connais par cœur, c’est désespérant. J’ai été incapable de quoi que ce soit. Je ne suis même pas capable de lui dire deux mots, quand je suis face à lui ; je ne suis même pas capable de soutenir son regard. Alors comment voulez-vous que je lui dise une chose pareille ?

J’ai décidé de ne pas écrire ça en détail, parce que ce serait franchement déprimant. À la place, je l’ai dessiné, je vais coller ça à côté. Ça dédramatise un peu.

Heureusement que je ne suis pas suicidaire comme Lulu le Canard, parce que sinon, quand je suis dans un état aussi lamentable, je me dis qu’il n’y aurait rien de mieux à faire que d’aller me noyer.

Hier soir, je n’ai pensé qu’à ça. J’ai dû faire l’effort de me vider la tête pour m’endormir. Pas moyen de penser au bac.

Ce matin, j’angoissais à mort. Mais pas pour le bac.

Essayons de penser à autre chose.

C’est très dur.

Pensons au bac.

Ce matin, c’était la philo. Ça va, ça me plaît. Ce n’étaient pas mes thèmes préférés, mais c’était sympa quand même. J’ai traité « L’action politique doit-elle être guidée par la connaissance de l’histoire ? »

Plus tard

Je suis plutôt content : j’ai réussi à me prendre en main. Quand je suis rentré à la maison tout à l’heure, je suis resté prostré une heure au bord du suicide. Puis j’ai dessiné et écrit dans ce journal. Puis j’ai relu des passages de ce journal. Je le fais surtout quand je n’ai pas le moral, et ça me déprime encore plus. J’ai pris le premier volume, celui où je ne savais pas encore que j’étais pédé. Et j’ai cherché quand apparaissait B* pour la première fois. Puis j’ai marqué d’une croix tous les moments où il apparaît. Il y a une nette progression : au début, seulement de rapides mentions, puis je m’épanche de plus en plus. Jusqu’au volume suivant, où je dis que je pense être amoureux de lui. Et alors là, c’est l’invasion : des pages entières sur lui.

J’ai eu envie de les compiler. Au traitement de texte, j’ai tapé ces passages, en ajoutant quelques autres dans lesquels il n’apparaît pas, mais qui sont intéressants quand même. Du genre, les « pourquoi suis-je seul ? » et les « mais pourtant, je ne suis pas pédé ». Si je continue, ça pourrait faire quelque chose de bien. J’aurai peut-être besoin de recul pour raconter « mon histoire » en BD, mais si je me contente d’extraits de mon journal, je peux déjà avoir une chronique au jour le jour de mes relations avec ce garçon. Ensuite, ça deviendra peut-être le support d’un scénario.

Je ne pense plus du tout à lui révéler mes sentiments. Je suis comme ça : je fonctionne par obsessions. Une chose a une importance capitale et occulte tout le reste ; un instant plus tard, elle me paraît si dérisoire !

Je ne veux pas recommencer à me monter un film, comme je l’ai fait pour aujourd’hui. Je crains pourtant de ne pas savoir m’en empêcher, mercredi prochain, c’est-à-dire la prochaine fois qu’on se verra, le jour de l’épreuve d’histoire.

Mais, ce que j’avais décidé, j’y tiens toujours. Pas question de jouer les lâches ! Une fois dans ta vie, ose lui parler en face !

Finalement, c’est confortable, l’amour impossible. Puisque je sais qu’il est impossible, ça me dispense de révéler mes sentiments (ce qui serait le plus difficile) et m’incite à me complaire dans mon malheur (ce que je sais très bien faire).


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no5 (intitulé B*, 8 juin – 1er août 2005), j’ai dix-sept ans.

Mercredi 8 juin 2005

Je passe ma première épreuve du bac demain, mais j’ai des choses bien plus importantes à quoi penser. J’ai pris une décision hier, après avoir analysé ma relation avec B*. J’ai identifié quatre attitudes possibles :

  1. Je ne lui dis pas mes sentiments et je tente une relation amicale normale, en espérant que ça me passera. Risque pour lui : il me trouvera bizarre, parce que j’aurai du mal à être normal. Risque pour moi : ça me fera du mal de le voir, tant que mes sentiments ne changeront pas.
  2. Je ne lui dis rien, et je prends de la distance pour l’oublier. Risque : il ne comprend pas. Autre risque pour moi : je perds un ami.
  3. Je lui dis mes sentiments, afin qu’il comprenne mon comportement, puis je cesse de le voir. Conséquence : je perds un ami.
  4. Je lui dis mes sentiments pour qu’il me comprenne, en espérant que ça m’aide à l’oublier, et je tente de réinstaller une relation amicale. Deux cas possibles : soit il réagit mal et je perds un ami ; soit il réagit bien et on redevient amis.

Le 1, c’est ce que j’ai fait au début. Le 2, c’est ce que je suis en train de faire. Le 3, c’est une idée qui m’a effleuré, mais qui n’apporterait rien de bon. Le 4, c’est ce que j’ai décidé de faire.

Il faut que je le voie, seul à seul. Cela ne nous est arrivé qu’une seule fois : quand il est venu chez moi. Je lui dirai alors quelque chose comme ça :

« Tu te doutes peut-être déjà de ce que je vais te dire, tu as peut-être compris. Mais laisse-moi parler quand même, ce n’est pas facile. C’est très rare qu’on se retrouve tous les deux seuls, à discuter. Tu dois peut-être trouver cela bizarre, car je t’ai raconté tellement de choses, si personnelles… On est amis, et pourtant on se voit rarement. Je reste distant. Tu dois me trouver étrange. En fait, c’est tout simple : c’est parce que je t’évite. Me retrouver seul avec toi me fait peur ; tu me mets mal à l’aise, je perds mes moyens. Je suis… troublé. C’est parce que tu me plais. Beaucoup. Plus que ça, même : c’est un sentiment fort, que je ne connaissais pas encore. Je ne sais pas vraiment ce que c’est ; c’est peut-être exagéré de dire que je suis amoureux, mais ça y ressemble. Alors, je voulais que tu le saches, pour que tu comprennes mon attitude. Tu t’en doutais peut-être, mais maintenant c’est clair. Je sais que ça ne mènera à rien : je ne suis pas ton style, c’est le moins qu’on puisse dire. Tu n’y es pour rien, je n’y suis pour rien. Tout ce que je souhaite, c’est que ces idées farfelues me quittent le plus vite possible, et qu’on soit amis. Qu’est-ce que tu penses de tout ça ? Ça te surprend ? Est-ce que ça te gêne ? J’ai envie de te parler, envie que tu saches tout… Mais dis-moi ce que tu penses, toi. »

Bien sûr, je n’arriverai jamais à dire ça, mais ça donne une idée. J’espère qu’on pourra discuter, ensuite. Et je lui donnerai aussi une lettre, qu’il lira chez lui. J’ai écrit cette lettre hier. Je vais en coller le brouillon sur la page suivante.

Depuis hier, je ne pense qu’à ça. Je me suis joué et rejoué la scène cent fois dans ma tête. Je sais que ça ne mènera jamais à rien, entre nous, mais je ne peux pas m’empêcher de rêver quand même. Alors que je pensais moins à lui, il occupe à nouveau toutes mes pensées. Je m’imagine l’embrasser. Ça me rend fou. Ce serait tellement beau, ce serait fascinant. Ça me ferait peur. Même s’il était pédé, je ne sais pas si j’oserais. C’est tellement irréel !

Il faut que je lui parle le plus vite possible, parce que je ne pourrai pas penser à autre chose tant que je ne l’aurai pas fait.

Je pense à demain. Bac de philo de 8 à 12. On mangerait ensuite tous ensemble, puis je lui dirai qu’il faut que je lui parle, seul à seul.

Il ne faudrait surtout pas que ça m’empêche de me concentrer durant l’épreuve, demain matin.

Pourquoi ai-je tant de choses dans ma tête ? Le bac (assez accessoirement) ; la BD (l’abécédaire en cours, et le projet autobiographique) ; B* (surtout).

Au fait : si j’arrive à faire avec B* ce que j’ai prévu de faire, ça me permettra de finir proprement mon scénario sur notre non-histoire. Si je devais l’écrire telle qu’elle est aujourd’hui dans ma vie, il n’y aurait pas de fin, ce serait inachevé. Enfin, bon, je ne vais pas me mettre à vivre ma vie en fonction de futurs scénarios autobiographiques, ce serait malsain.

C’est S* qui m’a donné l’idée. Elle m’a dit qu’elle avait des envies de « grand déballage » avec ***, un mec de son cours de karaté qui la préoccupe depuis longtemps. Elle pense n’avoir aucune chance, mais elle pense aussi que ça lui ferait du bien de tout lui dire avant qu’ils se séparent à la fin de l’année. D’où mon envie de faire pareil. Sauf que moi, ce n’est pas certain que je ne reverrai pas B* : ça ne tient qu’à moi. Si j’en ai envie, on se reverra. Sinon, non. Je sais qu’il ne me sollicitera pas, je le connais. Il est très chiant pour ça : pas moyen de savoir ce qu’il pense de moi. Est-ce que je compte pour lui ? Est-ce qu’il s’attriste ou s’inquiète de me voir distant ? Ou est-ce qu’il s’en fout ?


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no5 (intitulé B*, 8 juin – 1er août 2005), j’ai dix-sept ans.

Lundi 6 juin 2005

Suis retourné à la brocante hier. Me suis encore acheté un Bidochon en poche. C’est tout. L’après-midi, j’ai vu Vipère au poing en DVD. J’avais beaucoup aimé le roman.

Quelques révisions (philo). Mais j’ai surtout dessiné. Vous n’allez pas me croire : j’ai dessiné trois mecs du catalogue de la Redoute. Voilà. C’est tout ce que j’avais sous la main, qui soit intéressant à reproduire.

J’ai mangé à la cantine, comme chaque jour. Il y a un mec que je vois tous les midis, j’espère qu’il continuera de venir les jours prochains. Je ne sais pas comment il s’appelle. Il est en première ES, mais il fait plus vieux que les autres (dix-huit ou dix-neuf ans), il est grand et blond, porte un genre de barbe, un bouc, voire plus (il a eu une période genre-style « négligé » qui lui allait très bien, un peu hirsute). J’aime bien ce style chevelu cool, tant que ça reste raisonnable. Il porte un blouson en cuir, s’habille cool mais élégant. Il joue de la guitare. S* m’a dit que je n’étais pas discret quand je le matais. C’est vrai. Je ne cherche pas à être discret. Je le regarde ostensiblement. Il m’a peut-être remarqué, mais je m’en fiche, car :

  1. Il ne sait sûrement pas ce que je lui trouve ;
  2. Même s’il s’en doute, je me fous de ce qu’il pense de moi : il ne me connaît pas et, d’ici quelques jours, on ne se verra plus jamais.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime bien mater avec insistance, pour que les autres gens voient bien que je mate les mecs. C’est stupide : parfois, je mate uniquement pour être vu, plutôt que par envie réelle d’un garçon qui me plaît. Juste pour m’affirmer, en quelque sorte.

Aujourd’hui, seul à la maison. J’ai passé pas mal de temps sur Internet. J’ai cherché à écouter Comme ils disent d’Aznavour, parce que je l’ai entendue une fois seulement, par hasard, à la radio. Et puis, j’ai cherché Le privilège de Sardou, parce que j’ai entendu parler de cette chanson et que ça m’a surpris : Sardou ! à propos d’homosexualité… alors que pour moi, c’est juste un réac ! Je reste très méfiant. J’ai surtout visité le site de François Ozon. J’aime bien ce réalisateur. Je n’ai vu que deux films de lui (Sous le sable et Huit femmes). J’ai regardé pas mal d’extraits et de bandes-annonces. J’ai très envie de voir Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, il y a Malik Zidi dedans (je crois avoir déjà écrit deux ou trois choses sur lui, dans ce journal…) J’ai regardé des extraits des courts-métrages les plus franchement pédés.

Plus tard

Avantages et inconvénients de dessiner maintenant ou plus tard mon histoire (ou plutôt ma non-histoire) avec B* : voici mes réflexions. Je n’ai pas encore de conclusion.

  • Artistiquement :
    • si je dessine maintenant :
      • avantage : sujet encore vif : émotion, spontanéité, comme un journal
      • inconvénient : trop récent, récit pas assez construit ni réfléchi
    • si je dessine plus tard :
      • avantage : plus de recul : faire un vrai scénario construit
      • inconvénient : plus froid, moins d’implication
  • Moralement :
    • si je dessine maintenant :
      • inconvénient : me remettre le nez dedans, au lieu d’oublier
      • avantage : me détacher de cette histoire, une fois la BD finie ?
    • si je dessine plus tard :
      • avantage : me replonger dans cette histoire pour la comprendre mieux
  • Pour mes souvenirs :
    • avantage : fixer cette histoire pour m’en souvenir plus tard
    • inconvénient : risque de substituer, dans ma mémoire, les images dessinées aux vrais souvenirs

Quand je parle des « images dessinées se substituant aux souvenirs », je pense à une chose en particulier. Le jour où B* m’a souri et tendu la main, ce fameux samedi matin avant les vacances de Noël ; ce moment est encore vif dans ma mémoire. Je me souviens du soleil qui venait de derrière moi (j’étais dans la cour du lycée) et qui éclairait B*, face à moi ; je me souviens du beau temps qui convenait admirablement à ce moment. Je me souviens d’apercevoir B*, qui se tourne vers moi et m’aperçoit à son tour ; je me souviens de sa réaction.

Cette scène, je l’ai croquée sommairement dans Depuis que je sais ce que je suis et, à présent, quand je repense à ce moment, c’est cette image qui revient la première. Comme c’est dommage ! Je ne veux pas que ces souvenirs dessinés, interprétés, retravaillés, dénaturés, prennent la place des vrais.

C’est aussi le danger de ce journal. On se dit : « Je note ce qui m’arrive pour m’en souvenir plus tard. » Mais dans la réalité, c’est le contraire qui arrive : noter tout ça, c’est l’oublier. Je délègue une partie de ma mémoire à ce journal. Les souvenirs ne sont plus dans ma tête, mais ici. Ce ne serait pas grave si ces souvenirs étaient retranscrits exactement, mais on sait que c’est impossible : l’écriture est imparfaite. Le risque, c’est donc de laisser ces pseudo-souvenirs imparfaits prendre la place des autres.

Voilà. Ce carnet est terminé.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Samedi 4 juin 2020

À la brocante, sous les rampes du pont, il n’y avait pas beaucoup de BD… Comme d’habitude, certains sortent leurs caisses d’Astérix ou de Titeuf à quatre euros l’album… On connaît le genre. Et puis, il y a ceux qui vendent des petites merveilles à des prix incroyables. Moi, ce que je cherche, c’est le mec qui a trois-quatre albums perdus sur son stand, et qui va les lâcher à deux ou trois euros. Avec lui, on peut discuter. Alors qu’il n’y a pas de discussion possible avec les « caisses à quatre euros l’album ». Quelqu’un vendait le recueil Spirou qui contient le numéro dessiné entièrement par Bercovici : ça me plaisait, mais à six balles pas question. Alors, j’ai juste un Bidochon en poche pour me consoler.

J’ai dessiné la planche M de mon abécédaire. C’est « Mort ». C’est la mort de Roméo, avec les dialogues de Shakespeare, et c’est vachement bien dessiné, je suis content de moi.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Vendredi 3 juin 2005

J’ai passé l’espagnol cet après-midi. Le matin, j’étais à des années-lumière de penser à l’espagnol. Même cinq minutes avant de passer, je n’étais pas stressé… Bizarre. Mais tant mieux !

Si j’étais si loin de penser à cet oral, c’est parce que j’étais absorbé par mon abécédaire (décidons de l’appeler comme ça). J’ai bazardé les deux planches Arcade et Causette, parce que c’était mauvais. Je reprends tout. Je modifie le concept. Ce sera toujours vingt-six histoires en une planche, mais sans variation de style. Et il faudra que ce soit drôle à chaque fois. J’ai fait neuf scénarios. Je crois que j’attendrai de les avoir tous, pour commencer les découpages. Pas d’impatience. Et puis, j’ai le bac à passer, quand même !

Alors, cet oral d’espagnol. On était quatre convoqués à 16 heures, je suis passé le premier. Je suis tombé sur le texte que je voulais ! C’est « El beso ». Ça parle des Espagnols des années Franco qui étaient choqués de voir qu’en France on s’embrassait dans la rue ; et pire, les Russes qui s’embrassaient sur la bouche entre hommes. Tous pédés ! Donc j’ai présenté le texte, j’ai parlé dix minutes. Puis j’ai conclu en disant qu’aujourd’hui ça a bien changé. Les Espagnols sont plus ouverts et, même, plus avancés que les Français : je parle du mariage gay et de l’adoption. Voilà pourquoi ce texte me plaît : pendant l’entretien avec l’examinatrice, on a un support de discussion intéressant. Elle m’a fait parler de la movida (elle était contente, car elle m’a dit que j’étais le seul jusqu’ici à lui citer ce nom), elle m’a fait parler d’Almodóvar. J’ai dit que j’avais vu son dernier film : La Mala Educación. Elle m’a demandé si j’avais aimé, et pourquoi. Euh ! Déjà, en français, ce n’est pas facile à expliquer… mais bon, voilà, j’ai fait bonne impression, parce qu’il m’a semblé qu’elle aimait bien Almodóvar aussi. Je suis ressorti ravi.


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