Je vivrai dix ans dans la compagnie de ce chantier

Sur mon plan de Batailles, dans la case 39 j’avais mis : « Construire des ponts. » Je pensais au pont d’Arcole sorti de l’usine Cail (j’en parle dans la Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu) mais, arrivé à ce stade d’écriture, je n’ai plus envie de m’attarder sur sa fabrication, en mode Maylis de Kerangal. En vérité, le sujet de ce chapitre, c’est plutôt que Camille en ait connu l’ancienne version (la passerelle de bois), tandis que son petit frère Jules foule le nouveau pont métallique : le grand écart temporel, entre deux frères qui ne se rencontreront pas. Puis, dans la case 40, je n’avais rien indiqué, je me laissais improviser. Alors j’enchaîne sur ce thème : j’ai envie de parler d’Adrien, l’ami idéal de Jules, le comme-soi-même, le mieux-qu’un-frère. Et dans la case 41, j’avais prévu : « Les deux Adrien » (car il y a l’Adrien-ami-parfait, et l’autre Adrien qu’on connaît moins, dont je parlais ici : « Et le double se dédouble »). Si bien que le chapitre 40 pourra s’intituler « Le miroir », et le chapitre 41 aussi. Deux titres identiques, reflets l’un de l’autre. Symétrie parfaite, comme les images des tests de Rorschach : deux chapitres placés de part et d’autre de la pliure de l’édifice — chapitres 40 et 41 d’un puzzle qui comptera quatre-vingts pièces.

Je me sens bien dans ce plan que j’ai tracé il y a presque deux ans. Sa structure m’est précieuse quand elle agit comme un révélateur, faisant apparaître les motifs qui restaient en filigrane. La grille ne m’interdit pas d’improviser, elle m’aide à voir.

Je voulais que ce chantier m’accompagne longtemps. Dans mon journal (entrée du 14 juin 2019) : « C’est comme si, d’un coup, s’ouvrait à moi le deuxième volet des Présents, dans lequel il pourrait être question d’une disparition que j’imagine volontaire. Je creuse cette voie en cherchant sur le web. Je tombe sur l’immeuble du 1 de la rue des Batailles (disparue) à Chaillot. » Le 16 juillet 2019, j’écris « Rue des Batailles » en italiques : c’est devenu un titre. Le 9 novembre 2020 : « Guillaume me sauve : il passe chez moi dans l’après-midi, à l’improviste. Aussitôt après qu’il est parti, j’ai envie d’écrire Rue des Batailles. » Le lendemain : « J’écris un petit bout de Rue des Batailles. Premier fragment que j’ose écrire dans ce projet. » Je me souviens avoir dit à Guillaume ce jour-là, en substance : « Je vivrai dix ans dans la compagnie de ce chantier, car il est assez vaste pour accueillir tout ce qui comptera pour moi ; j’écrirai les chapitres à mesure qu’ils résonneront avec mon présent. » Le roman est aussi, à sa manière, un journal.

Plongé dans les Lieux de Perec depuis la semaine dernière. Il cherche à travailler avec le temps, plutôt que contre lui. Le plus souvent, le romancier s’arrange pour faire disparaître la durée de son travail, en anticipant la réception par le lecteur (qui est l’affaire de quelques heures ou de quelques jours) : le lecteur fait abstraction des années de labeur, car le pacte de lecture implique la fiction d’un temps suspendu, détaché du travail de l’auteur. Or, la trame du projet Lieux est justement construite sur cette dimension, en général abolie : le vieillissement — celui des lieux décrits, des souvenirs rapportés… et de l’écriture même. Certains chapitres de Rue des Batailles (les plus « méta », où j’interviens comme personnage et auteur) sont écrits au présent, c’est-à-dire celui de 2020, 21 ou 22 — peut-être d’autres seront-ils écrits dans un présent futur, en 2023 ou 24. À la fin, je voudrais ne pas lisser ces aspérités : laisser l’empreinte du temps écoulé dans mon roman, comme dans un journal.

Plongé dans Lieux, je suis sensible à la répétition du même, au retour dans mes décors autobiographiques — je dois écrire : « encore plus sensible » — mon penchant naturel exacerbé. Ce matin, j’arrive en avance à Saint-Ouen. Sortant du métro neuf (le terminus récent de la ligne 14), je me suis souvenu de ce plaisir un peu geek (la joie des toponymes) lorsque j’ai commencé mon travail ici, le premier après mon diplôme : j’étais graphiste à la mairie de Saint-Ouen et je descendais à la station Mairie-de-Saint-Ouen. Quoi de plus logique ? La coïncidence onomastique ne s’est jamais reproduite dans mes emplois suivants. Douze ans plus tard (douze, c’est la boucle du projet Lieux), j’anime un atelier au collège Jean-Jaurès, belle architecture scolaire Troisième-République, face au bureau que j’occupais alors — la fenêtre au premier, avec un balconnet — les camarades du bureau d’à-côté venaient y fumer. Rue Diderot, devant la porte, je reconnais mon ancien collègue J. : plaisir des mots prononcés, du sourire. Je n’étais pas vieux en 2010 (vingt-deux ans). J’ai changé depuis, mais J. me reconnaît sans peine (nous nous suivons sur Instagram : ça aide). Le reste, autour, a drôlement changé. Ça bâtit, ça rénove, ça se grand-parise à toute vitesse. Je suis venu quelquefois visiter le parc des Docks (« de mon temps » on en parlait au futur), mais pas aujourd’hui. J’ai acheté un casse-croûte trop cher, j’ai traversé les Puces, ça s’embourgeoise, ça se cogédime à toute vitesse. Il aurait fallu décrire minutieusement la rue Diderot, celle qui n’a pas changé (le logo sur la porte est encore celui de mon époque). Tenter de l’épuiser, et recommencer dans douze ans : un tour d’horloge.

Demain, je pars à Luçon pour la Semaine du livre. Chaque matin, les « souvenirs automatiques » sur Instagram me rappellent les jours de 2019 passés là-bas. Comme si c’était nécessaire : je me souviens de tout. Lieu des premières fois, lieu du grand saut — le début de la vie que je mène depuis : « avant / après ». Ce qui a eu lieu à Luçon, je le sais par cœur — parce que j’ai tout écrit.

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