Si la photo est bonne

À nouveau, je choisis un livre presque au hasard (trouvé à la Petite Rockette, jamais entendu parler de lui ni de son autrice). Antonia, de Gabriella Zalapì. Je l’ouvre : il y a des photos en noir et blanc. C’est un journal (presque fictif) : la vie de cette Antonia, reconstituée à partir des traces qu’elle laisse pour elle-même (l’écriture intime). Antonia qui cherche à reconstituer la vie d’autres personnages (ses parents) en regardant des photos (les archives).

Je relis Les présents : « on y est presque ». Il ne s’agit plus que d’intégrer les dernières corrections discutées avec Guillaume, et de m’assurer que tout va bien. Alors je relis, mais tout ne va pas bien. Dans les premières pages : je veux changer plein de trucs. Des détails, mais nombreux. Des adverbes horribles (il y en a trop), des phrases ampoulées. Je simplifie. Et je m’inquiète : est-ce que je vais être le mec relou qui ne saura pas s’arrêter ? Qui voudra encore bouger une virgule la veille du BAT, alors que tout a été confirmé cent fois ? Je poursuis. Dans les chapitres suivants, je trouve moins à redire. Un peu, mais pas trop. Je crois que ça va. « On y est presque. » Il reste cette question en suspens : faut-il la mettre, cette photo ?

Dès le début, j’avais envie d’images. Mais c’était une mauvaise idée : je ne les ai donc pas mises dans le manuscrit. Puis on a parlé, très récemment, de cette possibilité d’insérer une photo ou deux à des moments clé du récit. J’ai dit pourquoi pas. Ça aurait du sens puisque, dans le roman, Théo est habité par des images que je commente à plusieurs reprises – et parce que moi aussi, pendant que j’écrivais, je les avais en tête. Alors, il faudrait en choisir une et la glisser au bon endroit. Seulement si ça raconte quelque chose de plus que le texte. Que ça ne redonde pas. J’en ai trouvé une qui irait bien. Mais, ce qui me chiffonne, c’est que le texte tient tout seul, sans elle. Elle n’est pas indispensable. Est-ce que cela veut dire qu’elle est superflue ? Ce serait presque dire qu’elle est inutile. Et, si elle est inutile, elle est gênante. Que faire ?

Dans Sur la photo, de Marie-Hélène Lafon, le personnage de Rémi regarde des photos. Mais les photos ne sont pas montrées au lecteur. Il les classe, pour se souvenir. Pour écrire leur histoire. Cette activité est décrite à partir de la moitié du livre. À cette étape, le lecteur choisit de reconsidérer tous les fragments déjà lus (les flashbacks constituant ce récit, retraçant la vie de Rémi de manière non chronologique) comme des souvenirs recomposés par la mémoire même de Rémi. Toutefois, la narration reste à la troisième personne. Et le point de vue, distant. Les scènes de l’enfance sont racontées sans entrer décrire les émotions de Rémi. Il n’y a pas de psychologie. On ne sait pas quel rôle ces anecdotes joueront dans la vie de l’homme. Il pourrait se remémorer ces déceptions, ces frustrations, comme des épisodes anodins, cristallisés par les années. Comment savoir si, au contraire, elles ne sont pas restées gravées comme des blessures ouvertes ? À la fin, Rémi choisit de disparaître. On ne nous dit pas pourquoi : c’est à nous d’interpréter, maintenant, tous les épisodes de sa vie à l’aune de ce dénouement – ou pas.

Antonia, elle, écrit son journal. Alors le récit est linéaire, et nous sommes plongés dans son intimité. Aucune anecdote ne peut être perçue autrement que comme un événement grave, violemment émotionnel – qui nécessite d’être confié à ce journal. Les photos insérées dans le récit sont parfois décrites précisément ; d’autres fois, leur sens n’est pas explicité. Seules ces photos jouent ce rôle ambigu : elles seules se prêtent au jeu de l’interprétation du lecteur. Le texte, lui, est univoque. Antonia perçoit sa vie comme un enfermement, et il est certain que ça ne pourra pas durer ainsi. Quelque chose va devoir se passer. Moi, lecteur, j’éprouve cette nécessité. Une tension. Mourir, peut-être. Ou bien : partir. Disparaître. Antonia note dans son journal : « Comment fait-on pour quitter son fils, son mari décemment ? Dois-je écrire un mot à Arturo ? »

Dans un de mes projets pour Rue des Batailles, j’ai écrit : « Il s’agit pour Jules de quitter la vie que les autres lui connaissent, en laissant le moins de dégâts possible derrière lui. »

Gabriella Zalapì, Antonia

J’ai lu ce livre à cause des Présents. À cause de la photo. Et, comme l’autre fois, je me retrouve piégé par la fin, c’est-à-dire : jeté vers Rue des Batailles. À la fin, le personnage disparaît, laissant l’enfant. Tous les livres finissent donc ainsi ?

Non. Les présents ne finissent pas ainsi. J’ai terminé ma relecture, laissant un point d’interrogation à la fin du chapitre 17 : « Photo ? » L’idée d’une photo est une bonne idée. Et cette photo-là est bonne, j’en suis certain. Mais la question n’est pas seulement de savoir si l’idée est bonne, et si la photo est bonne. Mais si cette photo est la bonne.

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