J’ai de la sympathie pour les rongeurs

Une oppression dans la poitrine, est-ce que c’est un symptôme de cette maladie ? Ça peut. Mais moi, c’est le discours du président qui me l’a causée. Et son sourire qui apparaissait à des moments étranges, que je n’arrivais pas à identifier comme plaisants, ni agréables, encore moins amusants. Alors j’ai pensé : « Il se fout de notre gueule. » Fatalement. Je suis resté en colère, jusqu’à faire ce truc : respirer à fond, lentement, pour dissiper le poids qui comprime ma cage thoracique.

Mon petit confort, ça va. Je peux tenir un mois de plus. Mais ce monde là, autour, dirigé de la façon que vous savez : est-ce que j’ai envie de vivre dedans ? Pas tellement. C’est ça qui me fait du mal.

Cela fait vingt ans que J.-E. travaille, et un mois qu’il apprend le télétravail. Cela fait plus de treize ans que je connais J.-E., et depuis ce matin je découvre J.-E. au travail. Je ne comprends rien à ce qui est sur son écran, ni aux choses dont il parle au téléphone avec ses collègues. Ce matin, il me dit : « Viens voir, ça va te plaire. » Sur le site de Dalloz (une maison d’édition que je ne fréquente pas), les dernières actualités sont illustrées par des photos de lapins, à cause de Pâques. Il a raison : ça me plaît.

J.-E., lui, n’aime pas les rongeurs1. Quand nous allions au cinéma de l’autre côté du boulevard Richard-Lenoir, le soir, nous contournions le terre-plein peuplé de souris, pour éviter de les voir courir entre nos pieds. Il explique ça à notre voisine qui vient frapper à la porte, restée dans le couloir pour respecter la distance de sécurité. Elle est venue nous dire qu’elle a une souris chez elle. Elle voudrait savoir si nous en avons aussi. Je dis à J.-E. : « Si on en a une, je l’attrape, et je la garde pour jouer avec. »

Nous n’avons pas de souris, nous, mais peut-être l’appartement du dessous est-il colonisé. Personne ne le sait, car il est vide : le propriétaire ne le loue qu’à des touristes. Il était encore habité par de vrais gens, il y a moins d’un an. Ça me rend fou. En ce moment, pour une fois, ces capitalistes de court-terme font une mauvaise affaire : est-ce que cela me fait plaisir pour autant ? Non. Car l’épidémie n’a aucun bon côté. Tout ce qui peut arriver de bon en ce moment, à cause de l’épidémie, serait meilleur si ça arrivait pour de bonnes raisons.

On entend courir au-dessus de nos têtes. Mais ce ne sont pas les souris, ce sont les petits voisins. Ils se dégourdissent les jambes et ils ont bien raison. Ils sont comme des lions en cage. Je me rappelle le rongeur que je chérissais quand j’étais môme, qui courait dans sa roue toute la nuit : il était devenu accro à la dopamine, ça me faisait de la peine.

Quand je suis sorti, hier, j’ai vu les emballages Amazon qui débordaient des boîtes aux lettres. Quels voisins se rendent donc complices de ça ? L’autre voisine (pas celle avec la souris), va reprendre le boulot parce qu’elle est une travailleuse indispensable. Elle est obligée d’y retourner, n’étant plus malade. Ayant déjà chopé le virus, elle est censée être immunisée. Il a donc fallu qu’elle en bave, puis, à peine reposée, qu’elle retourne à sa place « en seconde ligne », comme dit l’autre.

Moi, je suis derrière la dernière ligne, sagement planqué, enfermé. Ma cage à moi, c’est une prison dorée : elle est petite, mais elle est douillette, et je sais qu’on m’aime. J’aimais aussi le petit rongeur de mon enfance. Il était bien nourri. Il était une petite bête impuissante, il n’était pas libre, mais il pouvait se droguer toute la nuit à la dopamine pour oublier.


1. Sur Twitter, Guillaume et Guillaume me signalent que les lapins ne sont pas des rongeurs, mais des lagomorphes. Ce n’est pas grave, je les aime quand même.

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