C’est une histoire d’amour

J.-E. ne parle pas beaucoup de lui. Mais il aime parler de sa grand-mère. Quand j’ai connu J.-E., il m’a dit qu’il aimait une vieille dame et qu’il lui rendait visite le plus souvent possible, dans un village perché sur le causse, à six heures de train de Paris. Avec elle, il redevenait un petit garçon et, à la fois, il était le grand homme costaud qui aidait sa mamie à avancer, doucement, dans les années. Son âge considérable m’impressionnait (mais elle ne le faisait pas). Nous sommes nés, elle et moi, à un jour de différence (additionnés de soixante-dix ans), si bien que nos anniversaires se succédaient : nous avions ce point commun, minuscule. Notre autre point commun était immense : j’avais trouvé l’homme de ma vie en son petit-fils, qui était l’un des hommes de sa vie, à elle. Peut-être son plus grand amour — celui de ses dernières années, en tout cas, j’en suis certain. Ce n’est pas rien, ce lien entre elle et moi, ce lien au doux prénom. Notre beau J.-E. a voulu, assez tôt, que nous nous connaissions. La première fois, c’était l’hiver. Elle habitait encore cette maison biscornue, au cœur du village suspendu. Je me suis senti bien dans ce paysage. Les fois suivantes, c’était à Saint-Céré. Elle avait quitté sa maison tout en escaliers pour s’installer en ville. Elle commençait à vieillir, disait-elle. Dans cet appartement, il y avait une chambre pour J.-E. et, souvent, je suis venu la partager. J’y passais des vacances en famille, c’est-à-dire : quelques jours dans un lieu si familier qu’on se sent comme chez soi et où, en même temps, on se glisse dans les habitudes de celle qui nous reçoit, sans déranger sa routine, sans déplacer aucun objet.

Par facilité, je voudrais dire : « Elle m’a adopté. » Mais c’est plus compliqué que cela. Ou plutôt : c’est beaucoup plus facile. Fallait-il expliquer aux voisins quelle était ma place dans cette famille ? Elle prétendait qu’il valait mieux ne pas dire que j’étais « l’ami de J.-E. », car les gens de son village, puis de sa petite ville, ne pouvaient pas comprendre. Certains n’étaient « pas très évolués ». Pourtant, elle avait vécu très librement ; elle s’était entourée de personnes très libres aussi ; elle ne craignait pas le qu’en-dira-t-on et, d’ailleurs, ses amis savaient pertinemment qui j’étais. Alors, pourquoi aurait-il fallu inventer que j’étais seulement « un ami de J.-E. » ? Ç’aurait été pour nous protéger des mauvaises langues, peut-être. Mais elle avait trouvé plus original. Elle nous a annoncé, tout à trac : « J’ai eu une idée : je vais dire que tu es mon filleul. » Nous n’avons pas eu notre mot à dire. Son filleul ! Et puis quoi encore ? Alors que tout le monde la connaissait depuis toujours, voilà soudain qu’un filleul de vingt ans, dont personne n’avait jamais entendu parler, débarquait dans sa vie. Qui allait croire ça ? Peu importe ! C’était romanesque. Ce n’était plus un mensonge, destiné aux gens : c’était une fiction, pour nous. On la reconnaissait bien dans cette idée. C’était tout elle : le plaisir de raconter des histoires qui rendent la vie plus belle que les histoires. J’ai trouvé ça chouette, parce que c’était drôle. Surtout, j’ai trouvé ça beau, parce que je n’étais plus « l’ami de J.-E. », mais son filleul à elle. Comme ça, soudainement, sans cérémonie.

J’ai aimé cette terre qu’elle avait choisi, et où J.-E. a grandi. J’aime y retourner souvent. Un jour, j’ai voyagé encore plus loin : je suis parti au bout du monde et j’ai été accueilli, là-bas, par son ami d’Amérique à elle : nous ne nous connaissions pas, lui et moi ; mais cette mamie extraordinaire était mon meilleur passeport. La famille qu’on se choisit, ce sont des liens puissants.

Pour elle, les voyages devenaient impossibles. Et les gestes quotidiens, difficiles. Alors elle a déménagé de nouveau. La dernière maison était un refuge, qui avait le charme des maisons du pays. La vue depuis sa chambre était belle. C’est important, la vue. Mais la chambre était petite : il était impensable de tout conserver. Quelques meubles seulement. Lesquels ? Dans sa chambre précédente, celle de son appartement de Saint-Céré, il y avait ce petit bureau massif, devant la fenêtre. Elle avait passé du temps assise là, les coudes sur le bois sombre, à regarder dehors. Elle voyait les tours de Saint-Laurent, ruines fabuleuses : l’hiver, elles disparaissent dans le brouillard ; les soirs d’été, elles s’illuminent. Elle avait écrit, sur ce bureau, ses lettres pour l’Amérique. Alors, puisque dans cette dernière maison elle n’écrirait plus, nous avons décidé que ce petit bureau serait mieux chez moi, dans ma mansarde.

J’écris ces mots sur mon clavier, les coudes posés sur le petit bureau qu’elle a usé avant moi. Par ma fenêtre, au lieu des tours de Saint-Laurent, c’est le ciel de Paris. Je plonge mes yeux tristes dans ce bleu qui, déjà, se teinte de nuit. J’écris en pensant à elle, très fort. Parce que ce matin, ses yeux se sont fermés. Ses derniers jours étaient très doux, me dit J.-E. ; c’étaient quelques jours suspendus, emplis d’amour.

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3 commentaires

  1. Une belle sensibilité dans ce petit texte, pour cette “petite” Dame, avec cette filiation qu’elle s’inventa.
    Merci pour cette douceur, mot qui me vient, mais j’aurais pu dire aussi consolation.

  2. Que c’est beau, que c’est sensible. …
    Je ne me souvenais pas de ce pied de nez, mais combien cela ressemble à Geneviève….😍😍
    Le bleu disparaît dans la nuit. …pas dans nos coeurs. Un bleu magique vit encore grâce à l’intensité de l’amour qu’elle nous a offert. Ce bleu. …on le trouve dans toutes les personnes ayant eu la chance de partager son amitié, son intelligence.
    Je repense à l’intensité des moments partagés avec elle….je pleure et souris à la fois car j’ai le privilège d’avoir connu grâce à elle cette intensité…..c’est rare dans une vie. Repose en paix Geneviève, je t’aime.

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