Cent soixante-dix mots par minute

Lire Les présents en public : l’idée est simple, a priori. L’ennui, c’est que Les présents est un roman. C’est long, un roman. J’ai passé une bonne partie de la journée d’hier à déclamer tout seul dans ma chambre, à m’enregistrer et à me chronométrer. Dans les moins pires de mes essais (ceux où ma voix est à la fois agréable et expressive et intelligible), j’ai calculé que mon débit moyen était de cent soixante-dix mots par minute. Alors, si je lisais l’ensemble du roman, il nous faudrait six heures et demie – sans pause. Il n’est évidemment pas question d’infliger cela à qui que ce soit – et surtout pas à moi-même.

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Je ne suis pas désœuvré

De nouveau seul : François est parti hier. Je suis seul dans cette maison aux trois quarts vide (car je n’occupe qu’une seule chambre sur les quatre). Seul, aussi, dans cette ville où je fais un tour, afin de m’aérer les neurones et de reposer mes yeux du trop-d’écran – dans cette ville qui semble aux trois quarts vides, elle aussi. La rue où je réside est occupée par des commerces désoccupés, des vitrines à vendre ou à louer – ou bien : ni à vendre ni à louer, seulement à laisser vieillir sur place, à attendre – quoi ? Il faut dire que c’est dimanche, et que le dimanche à Luçon invite à la mélancolie. Surtout après les quatre derniers jours écoulés. Et puis, hier soir, j’ai revu Les lieux d’une fugue : quarante minutes d’une beauté triste dans de lents travellings désertiques.

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Des idées qui s’entrechoquent (ou se transforment)

Je reprends ce texte écrit pour Papier Machine : en recevant le message de L. et V., j’étais content de redécouvrir mon document en pièce jointe, assorti de bulles de commentaires. Des phrases qui pourraient bouger ou sauter, et puis des questions. Je retravaille ces détails en m’apercevant que leurs remarques sont toutes pertinentes, et c’est un grand plaisir d’être lu avec une attention si minutieuse, d’être compris dans mes intentions et poussé dans la direction-même que j’ai choisie. C’est une histoire de « plateau » : un village posé au-dessus des mornes plaines alentour, exposé aux vents qui l’ébouriffent.

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Il va et il vient (en douceur)

Il y a un gars sur le toit d’en face. Plus précisément, il n’est pas sur le premier toit face à moi, mais sur le second, si bien que je l’aperçois seulement de manière alternative : il passe le plus clair de son temps sur la moitié de son toit qui est cachée, à mes yeux, par cet autre toit situé entre lui et moi. Et, de temps en temps, il vient sur l’autre partie, celle que je vois distinctement. Il va et il vient. Je crois qu’il travaille surtout dans le coin qui m’est invisible. Il est sans doute couvreur. Ou bien : paysagiste, en train d’aménager un jardin en terrasse ? Quand il vient dans mon champ de vision, c’est pour prendre un outil, puis il repart. J’imagine ça. Mais je n’en sais pas plus, car je ne vois que la moitié supérieure de son corps : impossible de savoir ce qu’il fabrique, plus bas.

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Pour ne pas oublier

L’idée consiste à boucler des trucs avant mes vacances. On a terminé Je connaîtrai Luçon, qui part chez l’imprimeur. Ouf ! Du côté des Présents, par contre, « boucler » ne veut pas encore dire « finaliser » (loin de là), mais essayer de suspendre proprement le chantier. Me dire : cette version peut rester en l’état quelque temps sans s’abîmer. Les trous sont bouchés, je n’ai pas laissé de crevasse dangereuse en plein milieu, je ne craindrai pas qu’on se prenne les pieds dedans en mon absence. Rien qui ne m’empêchera de dormir.

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Ce sera un livre made in Luçon

J’avais fait ce pari, c’était mon projet de résidence : à partir d’un lieu, faire naître une histoire. Révéler celles que le lieu contient déjà. Dans les ateliers d’écriture, j’expliquais même ceci : étant donné un lieu (le point de départ), c’est l’écriture qui va déclencher l’histoire (en rappelant les souvenirs ; en inventant une fiction).

Ç’aurait pu rester un discours théorique, une posture littéraire. Mais, j’aime bien dire (et ressentir) que « la littérature et la vie, c’est la même chose ». Alors, sur moi-même, voilà ce qui s’est passé : étant donné un lieu (Luçon), c’est l’écriture (ce blog) qui a déclenché des histoires. Des rencontres (les lecteurs, parmi lesquels François Bon, que je ne connaissais pas encore et qui s’est dit : « Tiens, ce gars-là se promène dans mon pays natal »), des souvenirs (du côté de François), un peu d’imaginaire (de mon côté, car j’aime bien jouer le rôle, ici, du naïf ravi, du débarqué de Paris découvrant les joies de la campagne).

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« Nous savons ce que nous voulions dire »

« Que fais-tu ici ?
— Je cherche Paludes pour te l’offrir. »

Je suis tombé sur G. dans le rayon littérature de Gibert, par hasard. Alors on est restés ensemble. Je l’ai accompagné au rayon poche pour trouver mon cadeau qui n’était, de toute façon, pas une surprise, parce qu’il m’avait prévenu :

« Je vais t’offrir Paludes.
— Mais pourquoi ?
— Parce que c’est un livre pour les écrivains qui écrivent. »

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Rien n’est différent, pourtant

Est-ce parce que j’ai déjà, le lundi après-midi, l’œil injecté de sang (comme un petit trou rouge à côté de la pupille), alors que je n’ai travaillé que quelques heures sur l’écran ? Est-ce parce que le Biocoop de la rue Bréguet est fermé et que je suis obligé d’aller au Naturalia de la rue de la Roquette, où les courgettes sont en promo mais moisies (couvertes d’une mousse blanche et poilue) et où la cagette de tomates est un élevage de moucherons ? Est-ce parce que le fascisme progresse partout à la vitesse d’un cheval au galop (comme la marée, dit-on, dans la baie du Mont-Saint-Michel), dans l’indifférence des uns et sous les applaudissements des autres ? Est-ce parce que, ce week-end, un gars nous a demandé son chemin dans la rue (presque cordialement), puis, subitement, nous a traités de « pédales » ? Est-ce parce que les pages que j’ai retravaillées aujourd’hui dans Les présents ne sont pas devenues meilleures, le soir, que ce qu’elles étaient déjà le matin ? Non, ce n’est rien de tout cela. Et, à la fois, c’est tout cela, et tout le reste. Il n’y a pas de raison particulière pour je sois triste, ce soir – pas de raison spécifique à ce jour, qui ne soit pas déjà commune à tous les autres jours. Rien n’est différent. Ça me tombe dessus certains jours et, d’autres, ça glisse. Je ne sais pas pourquoi. Le sentiment que toutes les choses que je pourrais1 faire, si belles et si grandes seraient-elles, ne serviraient qu’à combler le temps et l’espace, à combattre le vide. À m’occuper, quoi, pendant les quelques années ou décennies que je passerai sur terre. C’est une pauvre ambition : pas de quoi sauter au plafond. Mais, si j’ai les yeux humides ce soir, c’est parce que j’y ai mis ces gouttes qui les hydratent (mais qui ne réparent pas les trous, or, moi, c’est l’impression que j’ai : avoir un trou), pas parce que j’ai pleuré – j’en ai envie, pourtant (le mot envie n’est pas du tout approprié, bien sûr, mais on se comprend), mais je ne le fais pas. Je regarde la pluie tomber sur le velux, je regarde des cartes de géographie dans mon atlas, je regarde le poivron revenir dans l’huile d’olive (c’était le seul légume comestible, au magasin). Je me blottis contre J.-E., surtout, et j’attends demain.

1 ici, un lapsus intéressant : j’avais écris d’abord : que je pourris

Les mondes réels

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Moi, la première fois que j’ai lu Aurélien (dont ceci est le début), j’habitais sur l’île Saint-Louis et j’avais trouvé amusant de faire connaissance avec ce voisin illustre qui n’existait pas, mais qui, d’un coup, pouvait se retrouver dans mon décor à moi, dans mon monde réel. La maison qu’habite Aurélien est sur la pointe de l’île, sur une placette qui s’appelle maintenant place Louis-Aragon – mais, « de mon temps », elle n’avait pas de nom.

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Plus long, mais pas trop long

J’essaie de donner du sens aux choses, de les faire échapper à l’anecdote. Il me semble que cette première version des Présents parle bien de ce dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire. Mais, maintenant qu’elle est écrite, c’est le moment de comprendre de quelles autres choses elle parle. Elle dit ceci, certes, mais elle dit aussi et surtout autre chose. Quoi ? Le truc, c’est que je prétends encore une fois me lancer dans une aventure initiatique. Il faut donc que mon personnage apprenne quelque chose, sinon toutes ces pages sont vaines. Elles ne sont que des anecdotes mises bout à bout, et non une quête. Et, forcément, pendant qu’il apprend des trucs à mesure que le récit avance, moi j’en apprends d’autres – et ces trucs-là, je ne pouvais pas les connaître avant de les apprendre. Logique.

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