En corps et en images

« Le son est bon : on garde les réglages comme ça, dit A.
— Mais il y a un bruit bizarre, pourtant, un truc qui grésille ! je dis.
— C’est le micro qui frotte sur ta barbe. »

Ce sont des astuces qu’on ne connaît pas, quand on débute. Forcément. C’est la première fois que je suis sur scène, avec un micro et des lumières, et c’est autre chose que les petits bouts de lecture que j’ai déjà eu l’occasion de faire ici ou là. Cette fois, c’est un spectacle.

« Le chapitre 5, ce serait un cercle, autour duquel se promènent Théo et sa mère. Les paysages défilent, puis, peu à peu, défilent les heures, le temps, inéluctablement. Et les cercles se rapprochent autour de la petite tête de Théo : c’est sa quête. » Voilà comment le dessin de Benjamin donne du sens à mon texte. Comment, avec lui, je le lis, je le regarde autrement : je cherche les détails qui se sont glissés au fil des phrases sans que je comprenne pourquoi, sur l’instant, ils sont venus ici plutôt qu’ailleurs. Ces choses intuitives, sur lesquelles on met le doigt ensemble. « Tu l’écris toi-même : le cadran solaire sur la placette, puis le tour de la place de la Nation, et ces idées obsessionnelles, à la fin du chapitre, que tu appelles cercles concentriques. »

Le chapitre 7 est l’histoire d’un appartement. Et pourtant, la plus grande partie du récit se passe au-dehors, dans d’autres lieux. Mais nous sentons, nous, qu’il faut que le dessin soit celui-ci : un décor fixe, sur lequel les personnages entrent et sortent. Une intuition. Pourquoi ? On ne le sait pas. Alors, il faut tenter le coup : « On le fait en direct, pour voir si on tient le temps ? – Oui, c’est parti. » Alors je lis, Benjamin dessine. Les personnages apparaissent, disparaissent, sont remplacés par d’autres. Je lis les dernières phrases : « … ce vieux décor qui en a vu d’autres ». Eh bien, voilà ! Le décor. Ce chapitre était du théâtre, je l’avais écrit ainsi sans le savoir. Un décor : Benjamin l’avait perçu. Et ensemble on l’a compris.

La salle est immense. J’ai le trac, oui, forcément. Mais, depuis quelques jours, mon état d’esprit est celui-ci : la partie la plus excitante, la plus importante pour ma création, ce sont les deux jours avec Benjamin. Ce qui se passera le soir sur la scène, finalement, je ne sais pas ce que j’en attends. Est-ce que ce sera aussi intense que ces répétitions ? Je n’y pense pas tellement. Je suis concentré sur notre travail.

La ponctuation, c’est un code graphique. Un repère visuel pour le lecteur qui déchiffre silencieusement. C’est de la syntaxe imprimée, mais ça n’est pas de la diction orale. Une virgule sur le papier ne veut pas dire que je marque une pause avec ma voix. Même le point, parfois, je m’en fous : j’enchaîne. Et puis, au milieu d’une phrase, je ralentis, je place un blanc entre deux mots, là où aucune virgule n’existait. Quand j’écris, habituellement, je me lis à haute voix, certes, mais dans le seul but de placer ma ponctuation écrite – là, je me lis à haute voix dans le but d’être écouté. C’est un rythme vraiment différent. Il faut réinventer. J’aime dire que le texte est une matière vivante : il mute, plusieurs fois par jour, pendant mes lectures successives. Si bien que le soir, sur la scène, j’ai suffisamment cohabité avec lui pour le connaître intimement. Alors, pendant cinquante minutes, je n’hésite pas, je ne bafouille pas. J’évolue au fil du texte de la même façon que je me promène dans un lieu déjà familier : je sais exactement ce que je vais trouver si je tourne à droite plutôt qu’à gauche : aucune surprise, mais un grand plaisir quand même. Le plaisir de goûter à nouveau, et donc de goûter mieux, les lieux déjà connus. « Et si, sur un coup de tête, je choisissais de descendre cette rue par le trottoir d’en face, pour changer ? » Cette improvisation minuscule ne me fait pas changer de direction : elle est seulement une inflexion légère, une prise de liberté. Et moi qui connais le quartier par cœur, je peux apprécier le sel de cette surprise, qui passera inaperçue aux yeux du premier venu. C’est cela que je fais, le soir, sur la scène.

Un passage du roman que je ne lis pas, ce soir, mais que j’aime beaucoup : les baisers échangés entre Théo et Édouard, qui sont l’occasion pour moi de décrire un plaisir très singulier. Ce plaisir qui n’a rien à voir avec l’excitation des premières fois (avec un inconnu, ou avec Édouard les premiers temps) : le plaisir d’explorer à nouveau un territoire déjà connu par cœur, d’anticiper les délices qu’on y trouvera, et d’être étonné par des inattendus minuscules, que seule cette intimité mille fois renouvelée permet de percevoir : les sens en alerte, attentifs à la moindre variation. La sensation de faire corps avec l’autre et, partant, le plaisir de se laisser surprendre par l’autre comme par son propre corps – donc, de se découvrir encore un peu soi-même. De grandir. Ce que j’ai éprouvé le soir, sur la scène, c’est cette griserie très particulière (la comparaison est étrange, sans doute, mais c’est la plus juste que j’ai trouvée). Une aisance inattendue, un grand plaisir. Par ma voix, par la position de mon corps dans l’espace, par la fréquentation intime de ce texte depuis longtemps, je faisais corps avec le texte. Lui et moi ne faisions qu’un et, pourtant, en même temps, il continuait de me surprendre, il me portait, j’avais confiance en lui.

Cette ivresse-là est très solitaire – devant moi, il y avait pourtant un public, mais il était dans le noir, j’ignorais tout de lui. À côté de moi, il y avait Benjamin, concentré sur son dessin – qui s’autorisait, lui aussi, des incartades, des surprises, par rapport au plan chronométré qu’il avait établi. Qui continuait, lui aussi, de prendre du plaisir. Mais je ne regardais pas Benjamin, et je ne voyais pas ses dessins se former, sur l’écran derrière moi. Je les découvrirai plus tard, sur les images qui auront été prises pendant la soirée.

Pendant cinquante minutes, j’ai vécu avec Théo, Édouard, Erwan et les autres. C’est-à-dire que j’étais seul avec mon texte, avec le texte fait homme (mon corps à moi).

Il y a des moments où le temps s’accélère

Il y a des moments denses. Extrêmement riches. Est-ce que le temps s’accélère, ou plutôt ralentit ? je ne saurais pas bien le dire. Je sais seulement que, parfois, il se passe en quelques jours (ou même : en un jour) plus de choses que pendant tous les jours, toutes les semaines qui ont précédé. Quand je dis des choses, je veux dire des émotions, bien sûr, et aussi des idées. Des idées neuves qui débarquent, des idées anciennes qui reviennent et, surtout, des bribes d’idées en puzzle dont les pièces, peu à peu, se déplacent et s’assemblent. Et ces idées éparses, alors, commencent à ressembler à quelque chose.

On est partis tôt à travers le marais (cette brume encore accrochée au bord de la route). François a parcouru les lieux qu’il a connus autrefois : je les ai découverts ou redécouverts à ses côtés. Des lieux qui ne sont pas liés, pour moi, à une histoire intime si profondément ancrée. Mais que j’ai connus au printemps, déjà, dans un moment qui a été important pour moi – et qui ressemblent, surtout, à d’autres lieux que je connais. Non pas dans leur configuration physique, mais dans l’image que je forme de ces lieux à partir des émotions qui les ont décidés à s’ancrer dans ma mémoire. Ce n’est pas mon patelin, non, certainement pas. Mais un cimetière, quel qu’il soit, fait penser à tous les cimetières qu’on a connus. Et nous avons tous des histoires de cimetières. Et je repense à des idées d’écriture qui, jusqu’ici, n’étaient que des envies, et qui pourraient ressembler à des projets si je le voulais ; et François, depuis qu’il est arrivé, me donne confiance dans ces projets qui sont les miens. Je sens qu’il est largement question, dans toute mon expérience luçonnaise (et plus densément encore depuis deux jours, et c’est pour cette raison que je parle, ici, d’une accélération du temps) de ce sujet-là : la confiance. La confiance en soi et la confiance en les autres qui croient en vous. Se sentir légitime, se sentir autorisé. Se dire qu’on n’est pas là par hasard ; que c’est bon de se laisser faire, oui, mais qu’il faut aussi se laisser (au sens de s’autoriser à) mener les projets les plus excitants : ceux qui ont du sens. C’est une question qui revient souvent, celle de croire en ce qu’on est capable de faire, dans ma tête, à propos de moi-même – et dans mes conversations avec W., à propos de moi (un peu) et à propos de lui (surtout).

W. nous rejoint à l’Aiguillon-sur-Mer où, ma foi, nous partageons un déjeuner au-dessus de nos attentes. Puis nous reprenons la route à trois : mes deux guides sont deux enfants du pays – l’un est plus vieux que moi, l’autre est plus jeune. Ils parlent du pays, alors, et nous parcourons ensemble les paysages. François filme des lieux qui comptent pour lui. Parmi ceux-ci, il y a la pointe de l’Aiguillon, et c’est intéressant qu’il nous emmène précisément là, car c’est le premier endroit où m’a emmené W. au printemps. Puis, il nous montre un silo qu’il aime. Oui, François aime ce silo – car il est possible d’aimer un silo – et je raconte, moi, que le premier texte littéraire que j’avais publié c’était, précisément, une histoire de silo. « Feu le silo », ça s’appelait. Il s’agissait d’un pèlerinage, d’un lieu connu depuis l’enfance, que mon personnage observait rituellement – d’un lieu qui se transformait, puis qui disparaissait. Ce silo était un point de repère dans son décor familier. Il était aussi le lieu de ses fantasmes, le lieu par lequel le décor pouvait devenir autrement que dans la réalité, aussitôt qu’il décidait de l’imaginer autrement. Il était question d’un paysage réel et d’un monde imaginaire (celui de l’enfance, oui), et de la bascule dans la fiction qui rendait la vie plus belle, plus intéressante (mais pas forcément plus gaie). Ce silo qui semblait bâti pour les siècles des siècles était abattu en quelques jours par les pelleteuses. Et sa disparition était, précisément, l’un de ces moments denses où le temps s’accélère.

Des idées qui s’entrechoquent (ou se transforment)

Je reprends ce texte écrit pour Papier Machine : en recevant le message de L. et V., j’étais content de redécouvrir mon document en pièce jointe, assorti de bulles de commentaires. Des phrases qui pourraient bouger ou sauter, et puis des questions. Je retravaille ces détails en m’apercevant que leurs remarques sont toutes pertinentes, et c’est un grand plaisir d’être lu avec une attention si minutieuse, d’être compris dans mes intentions et poussé dans la direction-même que j’ai choisie. C’est une histoire de « plateau » : un village posé au-dessus des mornes plaines alentour, exposé aux vents qui l’ébouriffent.

Le soir, François et moi sommes conduits à Saint-Michel-en-l’Herm par A. et le village, vu de la route, émerge du marais un peu de la même façon que dans ce texte. (Par contre, avec la photo ci-dessus, je triche, car ce n’est pas Saint-Michel que l’on voit : c’est la Dive depuis la digue de l’Aiguillon – mais l’idée est la même, plus explicite encore). Je ne sais plus si j’ai imaginé cette histoire en rapport avec mes pérégrinations vendéennes, mais, l’ayant écrite en juin ou en juillet dernier, il ne serait pas étonnant que les idées se soient entrechoquées. Et le vent ! Ce vent qui rase les maisons basses et les murets entourant les jardins. Mais, ce soir, pas de vent à Saint-Michel. L’événement remarquable venu du ciel, c’est la lumière chaude du soleil déjà couchant, qui lèche la plaine et frappe le modeste plateau (cinq mètres d’altitude, paraît-il) exactement dans l’axe des grandes verrières du musée Deluol. C’est cet endroit que nous découvrons : une usine à cornichons devenue un atelier d’artiste, puis ce musée de sculptures ; et la lumière touche les parties saillantes des corps, éclairant vivement une arête, enveloppant doucement les rondeurs. Des femmes nues, surtout. « Il y a aussi des mecs », me dit François – ils ne sont pas nombreux, mais j’en ai trouvé deux ou trois à mon goût.

L’atelier d’écriture, c’est une douzaine de personnes qui écoutent d’abord François parler des objets qui, progressivement dans l’histoire littéraire, accèdent à la place qui est la leur : celle d’objets littéraires. Puis, cette douzaine de personnes, à leur tour, choisissent un objet ou un petit bout de lieu ; un détail matériel qui sera le point de départ pour raconter leur souvenir, leur émotion. Dans la tête de l’une des participantes, c’est la proximité des œuvres dans ce musée qui rappelle un geste aimé dans son enfance, le geste consistant à sculpter le beurre. Elle explicite, dans son texte, la connexion qui s’est produite. Mais cette connexion aurait dû y rester, dans sa tête, ou bien être jetée sur un autre papier afin de ne pas parasiter son histoire de beurre, qui est la seule histoire qui nous intéresse – et il est bien, son texte, une fois qu’on lui retranche son inutile préambule.

Cette douzaine de personnes, ce sont surtout des gens plus vieux que moi. Souvent, dans ces rendez-vous où on lit, où on écrit, les gens sont des femmes qui ont l’âge qu’auraient mes parents, ou un peu plus. Je me souviens combien ma mère aimait me parler des activités qu’elle avait commencées au moment de sa retraite – à moitié par nécessité de l’ennui à distance, à moitié par un désir véritable que le temps disponible permettait enfin d’exprimer. Il y avait ces conférences, ces lectures, et même du dessin – et dire l’intérêt qu’elle y trouvait était aussi important, j’en suis sûr, que d’éprouver le plaisir de l’activité elle-même. Elle aurait été heureuse, dans un atelier comme celui-ci (l’atelier pour dire ce lieu qui lui aurait plu, et l’atelier pour dire ce jeu d’oser écrire). Je suis touché, alors, de voir face à moi deux trois femmes plus timides que les autres, qui écrivent avec une envie et un plaisir évidents, visibles à mes yeux, et qui n’osent pas croire que leur texte est intéressant. Ce soir est peut-être un moment important pour elles.

Il y a des idées qui s’entrechoquent et d’autres qui se transforment. Moi, l’objet que j’ai envie de décrire, c’est un rai de lumière sous une porte. Pourquoi, au moment où je pensais à ma mère, j’ai choisi d’écrire sur cet objet – c’est-à-dire : sur un souvenir de mon père ? Je ne sais pas, c’est comme ça. Cela se produit tout le temps dans Les présents aussi. Je pense à elle et j’écris sur lui. Des idées qui glissent, qui se déguisent.

C’est juste une ligne. Un espace vide. Cet interstice horizontal par où filtre la lumière sous la porte. Je ne me rappelle pas la porte (blanche, sans doute, mais ce serait mentir de l’affirmer), ni la moquette de la pièce où je suis couché (sa couleur), ni, derrière la porte, s’il y a au sol de la cuisine un lino ou un carrelage. C’est juste une ligne de lumière jaune qui rampe au bas de la pièce déjà sombre, pièce unique où nous vivons le jour et où, le soir, je cherche le sommeil auprès de ma sœur qui dort. Le père est derrière la porte – il lit, il fume, il attend qu’arrive l’heure où l’on se couche à son tour quand on est adulte. C’est juste une ligne, que je regarde avant de dormir. Plus tard, sans doute, la ligne disparaît. Tout est noir. À quelle heure, je ne sais pas : je dors.

« Vous connaissez Beugné-l’Abbé ? moi oui »

François Bon a reçu le recueil des textes écrits par les jeunes gens de Saint-Michel-en-l’Herm : les élèves de la maison familiale rurale et ceux du collège où il était, lui, en sixième – ce n’était pas exactement le même collège en ce temps-là, mais quand même.

Il y a les souvenirs d’enfance, et les lieux attachés à ces souvenirs. « J’ai écrit sur la porte de la cuisine qui donnait sur le pont élévateur, ça suffit, qu’est-ce que vous allez chercher d’autre ? » Voilà ce qu’il dit, François, dans la vidéo (à la minute 18’17).

Les quatrième de Saint-Michel-en-l’Herm ont choisi d’autres lieux, écrit d’autres histoires. Par exemple, celle qui s’intitule « Titouan », que François a lue. Merci François.

Écrire en noir et blanc et en couleurs

En vrai, je suis en couleurs (vous pourrez le vérifier si vous venez vendredi soir à Saint-Michel-en-l’Herm, comme l’article vous y invite). Et en vrai, il arrive que je sois aussi froissé que sur ce journal (parce que je ne repasse jamais mes chemises).

(Ouest France, 14 mai 2019)