Une escale

Dans le dernier numéro de La Femelle du requin, ils ont publié ma nouvelle « Une escale ». Je suis content parce que c’est une histoire que j’ai écrite il y a longtemps, et j’y tiens. Ceux qui me connaissent reconnaîtront des petites choses autour desquelles j’aime bien tourner (ils se diront que j’écris toujours la même chose, peut-être). Je vous en mets des petits bouts ici. Pour trouver la revue, le plus simple c’est de venir ce soir, demain ou dimanche au Salon de la revue, à la halle des Blancs-Manteaux à Paris. Il y aura aussi Le Cafard hérétique, Papier Machine, des tas d’autres revues.

Brouillard

Au fait, je ne vous avais pas dit : j’ai participé au projet Poids plume 2017. Ce sont des livres minuscules de huit pages, prévus pour s’envoler tout seuls ou être offerts de la main à la main. Le mien s’appelle « Brouillard ». Angélique Condominas et ses complices de Mots nomades productions lui a fait une petite place parmi les 44 de la collection.

Les tortues

L’homme du haut vivait en haut. C’était plein de courants d’air mais ça lui était égal. C’était le sixième ou septième étage ; en tout cas, c’était le dernier, et au-dessus il n’y avait même pas de combles ni de grenier, rien. « Une araignée au plafond », disait-il, mais rien d’autre.

Ces vieux immeubles, ça bougeait un peu. Ce n’était pas antisismique comme les habitations d’aujourd’hui ; dès qu’il y avait un coup de vent, hop, on tanguait. C’était plutôt marrant. Parfois, l’homme du haut regardait au loin, comme une vigie. D’autres fois, il ne regardait même pas dehors, il restait enfermé dans sa tête. Alors, en haut ou en bas, c’était pareil. Sauf qu’en haut, quand même, il y avait ce roulis, ce balancement. Comme il s’y était habitué, il avait adopté la démarche chaloupée des marins : s’il était sorti de chez lui, on l’aurait admiré pour ça.

L’homme du bas ne se balançait pas, il était bien stable, « sur ses jambes comme dans sa tête » — disait-il. Pour ne pas tanguer, il ne tanguait pas : les fondations enterrées profond, bien profond. Il y avait quand même du soleil chez lui, parce qu’on avait creusé un puits de lumière dans la cour de l’immeuble, sur deux niveaux, de manière à ce que les sous-sols reçoivent un peu de jour. Ce n’était pas bête mais, en arrivant au fond du puits, il n’en restait plus beaucoup, du soleil : chacun s’était déjà bien servi au passage. De ce fait, l’endroit plaisait aux cafards, à cause de l’humidité. L’homme du bas s’en foutait, il n’était pas regardant. Entre les rongeurs qui remontaient des égouts et les insectes, on en voyait d’autres.

Mais dans la cuisine, un soir, il y eut une tortue. Affairée à grimper sur les meubles. Il la laissa faire, par curiosité. Arrivée sur l’arête supérieure du réfrigérateur, elle pesa de tout son poids (trente kilos, à vue de nez) et le fit basculer doucement, placidement, jusqu’à la chute et au fracas. La tortue, victorieuse, se bâfra des victuailles libérées. « Ce n’est plus possible, se dit l’homme du bas, les gens ne savent plus tenir leurs bêtes. »

Les voisins du milieu montaient les escaliers, et parfois les descendaient ; ils entraient dans l’immeuble furtivement, des chiens glissaient derrière leur ombre avant que la porte ne se ferme ; quelquefois, ils en sortaient, traînant une bête dans leur sillage (en général, un mammifère), ou portant dans leurs gros bras une autre bête dont ils caressaient la tête de leurs mains potelées (et là, ce pouvait être un reptile). Rarement un voisin en croisait un autre, et c’était tant mieux. Il arrivait qu’on ne sût plus les distinguer entre eux, les bipèdes à chaussures des autres animaux.

« Vous avez un appel du deuxième sous-sol », dit le standard téléphonique. C’était l’homme du bas qui demandait refuge à l’homme du haut. Il n’en pouvait plus des tortues, elles pullulaient dans les caves et dévoraient toutes les réserves. Elles pondaient leurs œufs dans les placards. « Tu dois exagérer », modéra l’homme du haut. « Ah non ! », protesta l’homme du bas ; mais c’était pourtant vrai qu’il en rajoutait un peu, pour le misérabilisme.

L’homme du haut avait une chambre d’amis. C’était une cabane qu’il avait posée sur le toit, sur quatre cheminées pareilles à des pilotis. Comme il n’avait pas d’amis, il n’en faisait rien. Alors l’homme du bas s’y installa et le nouvel air lui fit du bien.

Advint la saison du vent. La maison bougea plus que d’habitude, mais ce n’était pas la chose la plus gênante. Le bruit, par contre, était entêtant, et le sifflement obsédant. L’homme du bas était si content d’habiter sa cabane du sommet, et le vent était pour lui si exotique, qu’il n’imaginait pas qu’on pût s’en plaindre. Mais l’homme du haut, depuis peu, s’était découvert de gros besoins métaphysiques, et il lui fallait du silence pour réfléchir. Le courant d’air permanent entravait sérieusement son recueillement.

« Puisque tu n’es plus en bas, dit-il à son réfugié, je pourrais m’y mettre à ta place. » Le ravi du sommet répondit que c’était possible à condition qu’il occupe l’annexe, parce que la pièce principale était encombrée de ses affaires. C’était une petite chambre qu’il avait creusée sous la sienne. « Elle est très confortable, lui dit-il, mais pas aussi calme qu’on croit, à cause des métros qui passent. » Ce ne sera pas pire que le vent, pensa l’homme du haut, et il fit ses valises.

En bas, il fallait admettre qu’il y avait pas mal de tortues. L’homme du haut en prit son parti, il fallait bien accepter son sort. En signe d’ouverture, il proposa même son amitié à l’une d’entre elles, une petite tortue de dix kilos. Il l’appela Véronique et partagea son sandwich avec elle. Il lui permit de s’installer dans la chambre souterraine, puis il s’y enferma pour réfléchir.

Le bruit des métros n’était pas pire que celui du vent, mais bon, ce n’était quand même pas l’idéal pour méditer. L’homme ne pouvait pas se concentrer, alors plutôt que de piétiner dans ses pensées, il décida de faire passer le temps plus agréablement. Il poussa le mur de la chambre, qui tomba tout seul parce qu’il n’était pas solide, et se retrouva au bord de la voie ferrée à regarder les trains. Ça, c’était un divertissement qui valait le coup. Il comprit d’ailleurs que ce n’était pas un tunnel de métro ; en fait, c’était la ligne d’Austerlitz qui passait en tranchée.

Les tortues

Il était vingt-trois heures, un train approchait doucement. C’était sûrement le dernier de la journée : il fallait se décider vite. L’homme prit Véronique sous le bras et s’accrocha à un wagon. À l’aube, on marqua un arrêt à Figeac : c’était un patelin sur les causses du Quercy. Et c’était très beau. Ils jugèrent que c’était le bon endroit pour descendre et sortirent explorer les environs de leur démarche chaloupée (pour lui) et un peu balourde (pour elle), jusqu’à trouver un promontoire. Là, perché au sommet d’un pont, l’homme du haut contempla le bas ; il se trouva très à son aise pour réfléchir. On n’était guère incommodé ni par le vent ni par le métro. Véronique, quant à elle, se souvint qu’elle était une tortue aquatique et fila par la rivière sans un adieu, sans un regard.

À Paris, le vent ne faiblissait pas. L’équilibre de la cabane était précaire, il suffisait qu’un pilotis bouge et tout tomberait par terre. Ça balançait fort dans les bourrasques. Tanguer était une chose, s’écraser au sol en était une autre. Un coup de blizzard fut plus costaud qu’à l’habitude, et l’homme d’en bas alla s’abîmer au fond de la cour. Les tortues, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps, lui firent la fête. Et comme elles avaient fini toutes les réserves du placard, elles trouvèrent que son corps tombait à pic.

Antonin Crenn
Paris, 15 février 2015
Publié en mars 2015 dans L’ampoule no15.

Feu le silo

On pouvait dire qu’il en avait dans le ventre, le vieux silo. Qu’il avait quoi, dans le ventre ? À vrai dire, on ne le savait pas très bien, parce les choses techniques, bon, ce n’était pas trop notre truc. On aurait aimé que ce soit un silo à grain, pour le côté agricole ; c’était une idée qui flattait le citadin. Mais un jour qu’on y passait d’un peu plus près, on avait vu écrit dessus : ciment. Alors, va pour le ciment : c’était un silo à ciment, tant pis ou tant mieux. Et ça avait fini par nous plaire aussi, à la longue : le côté industriel, ça plaisait au jeune homme de l’ère numérique qu’on était.

On traversait la Seine le matin et on la retraversait le soir. Elle était large à cet endroit, et d’autant plus large qu’elle semblait doublée d’un autre fleuve sur sa rive droite, un fleuve mécanique formé des dizaines de voies ferrées qui quittaient la ville pour relier le reste du monde. Le même pont enjambait les deux flots d’un coup, les voies ferrées et la Seine, dans une grande foulée. À pieds, on en avait pour des plombes. On avait le temps de tout observer, de compter les voies, d’imaginer. On se disait : « Je choisis une ligne, plouf plouf, et je la suis des yeux jusqu’au bout. Si j’ai de la chance, c’est le train de nuit pour Venise. Sinon, c’est l’omnibus de Juvisy. » C’était un peu la roulette russe, en moins fatal quand même. De toute façon, on n’avait aucun moyen de vérifier si l’on avait gagné ou perdu, c’était notre imagination qui décidait. On était gai, et on gagnait. On était triste, et c’était une défaite. Puis le lendemain rebelote. La Seine, elle, ne nous invitait pas à l’imagination. Sur ce pont si long, la fin de la traversée était plutôt contemplative. On observait le décor immuable de ce qui ne changerait jamais, et c’était rassurant. À droite, la Seine nous montrait la ville de pierre millénaire avec la flèche de Notre-Dame, à gauche, la banlieue d’acier et de béton avec ses cheminées. L’une d’elles, la plus grande — la plus belle, pensait-on parfois — émettait en continu un épais filet de nuage blanc, qui, par ces étés clairs et secs, comme sans air, s’élevait verticalement dans le ciel et qui, lorsqu’au contraire le vent se déchaînait, venait nourrir la masse des autres nuages, plus denses encore, si bien qu’on ne savait plus distinguer les nuées naturelles du panache de la cheminée. C’était notre fabrique de nuages. Elle avait toujours été là ; enfant, déjà, il nous arrivait de passer par ici, et on était fasciné de ce spectacle. On ne voulait pas que les choses changent. Et on était inquiet, parfois : il fallait qu’on aille voir les choses, souvent, pour vérifier qu’elles étaient en place. Comme une ronde d’inspection. Un rite de reconnaissance.

Le silo était là, après la Seine, sur la rive gauche. Le clou de la traversée. Il avait l’air en bonne santé. Les camions allaient et venaient, les grues et les pelles le remplissaient jusqu’à la gueule, les chariots le déchargeaient. Le ciment circulait en lui comme s’il s’était agi de son fluide vital, c’était un mouvement continu plutôt sain (pour lui) et réjouissant (pour nous). On aurait dû être rassuré, alors ; mais pourtant, on sentait toujours que le fragile équilibre était menacé.

La menace avait pris la forme d’un deuxième silo, plus petit. Plus performant, nous disait-on — mais bon, l’efficacité d’un silo, pour nous qui étions si peu techniques… Il avait été construit un peu plus loin, si bien qu’on ne l’avait pas vu sortir de terre. Un petit silo de rien du tout, très blanc, un peu snob, qui venait nous défier. Le message était clair : il allait remplacer notre bon gros silo, notre brave vieux silo.

On devait résister. Il ne fallait pas qu’on démolisse notre compagnon de route, le gros bonhomme de ciment qui ponctuait nos traversées de la Seine. On devait lui trouver une utilité, à ce vieux silo, une raison de rester parmi nous.

On le viderait de son stock de ciment. Il ne resterait qu’un colossal cylindre de béton, vide. On y percerait des fenêtres. On créerait des planchers. À l’intérieur du volume, on installerait un deuxième cylindre concentrique, tout de verre : ce serait un puits de lumière en même temps qu’une grande serre végétale, dont les arbres les plus hauts dépasseraient la hauteur du silo et viendraient le couronner de leur cime. On vivrait bien, là-dedans : on aurait une vue sur la Seine et sur les voies de chemin de fer, on regarderait passer les trains pour Venise. Les voisins, de l’autre côté du cylindre de verre, auraient vue sur la ville et sa folle activité. Entre eux et nous pousseraient les arbres. Des oiseaux viendraient y nicher, et leurs cris seraient les seuls bruits qui nous parviendraient.

C’était notre pari. Mais on ne nous a pas consulté, et les engins sont arrivés. Des véhicules à long cou, avec une mâchoire qui mord le béton et découpe les murs. Le bonhomme s’émiette par plaques. Le silo — feu le silo — tombe en petits morceaux. On a perdu le pari.

On ressent le besoin, l’impérieuse nécessité, de vérifier que la fabrique de nuages est toujours là. Qu’on n’a pas touché aux trains de Venise et de Juvisy. On gravit trois par trois les marches de l’escalier, et là-haut sur le pont on se sent suffoquer, on court, droit devant nous, au-dessus de la Seine. Ce pont si long, dont on aimait d’habitude la longueur, nous semble cette fois interminable, et on court encore plus vite, comme si en abrégeant le temps on pouvait raccourcir les distances, et c’est presque à bout de forces qu’on arrive sur la rive droite, parce qu’on est asthmatique et qu’on n’a pas l’habitude de courir. On reprend notre souffle, on regarde autour de nous. Les choses ont changé, on n’a rien pu y faire. Le temps a passé. Accoudé au parapet, on choisit une voie ferrée en contrebas, plouf plouf, ce sera toi. On attend une minute, puis deux, puis trois. On entend un train qui s’approche et qui passe sous le pont. Notre cœur bat vite et fort (mais c’est à cause de la course). Le train arrive à portée de nos yeux. Il bringuebale sur deux cents mètres, assez piteusement, et finit sa course au hangar technique de la Porte de Charenton. On a perdu. Et en plus, on a vieilli.

Boulevard du Général-Jean-Simon

Antonin Crenn
Paris, 27 octobre 2014

 Publié en mars 2015 dans La femelle du requin no43.