À découvrir ce lieu longtemps fantasmé

J.-E. me fait une surprise : nous partons en voyage. Je sais que nous n’avons pas beaucoup de temps. Ce sera un aller-retour express. Pas le choix. Son plaisir est visible, je sens son excitation (une étincelle dans les yeux), alors j’ai envie de trouver son idée romanesque : une impulsion joyeuse. Et c’est un endroit où il a toujours rêvé d’aller : l’occasion est trop belle… Mais je vois aussi un nuage dans son regard, un sentiment pas très franc : une culpabilité, car ce genre de voyage est à l’opposé exact de nos convictions. Nous savons à quel point ils sont toxiques. Nous prenons l’avion. Je ne me souviens pas du trajet, ni de l’atterrissage. Arrivés au pôle Sud, nous sommes débarqués sur un îlot minuscule, encombré d’un tas de touristes. Ce sont les autres passagers de notre vol, sans doute. Je trouve cela ridicule. Avec beaucoup de mauvaise foi, je me persuade que ce regroupement est une bonne chose : « Ils parquent tout le monde sur un seul îlot pour qu’on n’aille pas saccager les autres paysages. » Comme s’il ne valait pas mieux, plutôt qu’un tourisme contrôlé, pas de tourisme du tout. Je m’aperçois, pour aggraver notre cas, que nous avons fait une correspondance à Los Angeles : alors que j’étais justement là-bas avant-hier ! Je dis à J.-E. qu’il aurait pu faire attention en réservant les billets. Quel gâchis. Je ne sais pas s’il prend autant de plaisir qu’il l’espérait, à découvrir ce lieu longtemps fantasmé. L’île est couverte de glace, ou bien d’une terre très dure, sans végétation. À ce moment du rêve, les touristes ont disparu. Seuls, J.-E. et moi observons le relief singulier : ce sont des plateaux successifs, en terrasses. Comme d’immenses marches d’escalier, hautes de plusieurs mètres chacune. C’est surtout la faune qui mérite le détour. L’avant du corps de ces grands animaux hybrides ressemble à des bêtes que je connais (je ne sais plus lesquelles, probablement des gros mammifères rencontrés dans des zoos), tandis que leurs pattes arrières sont celles d’araignées. Ou de crabes-araignées : longues et assez épaisses, charnues, couvertes du même pelage gris que le reste de leur corps. Cette forme bizarre leur permet de gravir les étages de ce paysage unique : elles se hissent à l’ascension des marches, puis se posent sur le plateau. Par leur volume, elles s’apparentent à l’ours ou au morse : de gros bestiaux. Mais d’une agilité ! Le spectacle n’est pas effrayant, car nous l’observons de loin. C’est même fascinant.

Dans la vie éveillée, J.-E. ne fera pas de correspondance à Los Angeles, il prend une ligne directe. Je vais le chercher ce soir à la gare de Villebourbon.

Le voyage en Amérique (remake)

Un gars en costard dit à son collègue, il est sept heures du matin : « Là, j’ai chopé des pêches plates, écoute, c’est une tuerie. C’est de saison, ça, les pêches plates ? » — je suis dans le RER à sept heures du matin parce que je vais à l’aéroport. J’aime pas ça, l’avion.

Je ne me plains pas, hein. Je veux dire : je ne suis pas obligé de le prendre, l’avion : je l’ai bien voulu, j’ai fait ce qu’il fallait pour. Je décollerai à dix heures et, à midi, je serai de l’autre côté du monde — à cause du décalage horaire (mais, en vrai, le trajet est bien plus long que deux heures).

Ça m’a jamais fait fantasmer, de voler. Voler, pour quoi faire ? Est-ce que j’ai déjà fait ce rêve, la nuit : « voler » ? Non.

Quand j’étais parti là-bas en 2010, c’était un genre de voyage initiatique. J’étais pas vieux, c’était l’été où je venais de terminer mes études, J. et J. m’avaient invité à passer trois semaines chez eux. J’avais pris un vol à la con, avec des tas de correspondances. Il avait fallu que je m’occupe, que je donne un sens à tout ça. J’avais déjà écrit des trucs, lors de voyages précédents (quand j’étais en Erasmus l’année d’avant) : un journal, des fictions courtes. Là, avant de partir à San Francisco en 2010, c’était la première fois que je commençais d’écrire quelque chose en me disant : « Ça pourrait être un roman ». J’ai écrit un chapitre par jour — les premiers ont été écrits à chaque correspondance, chaque étape, pour remplir le temps et l’espace de ces aéroports (je vous l’ai dit, que j’aimais pas ça, les aéroports ?). Pour chaque chapitre, je notais scrupuleusement la date et le lieu où je l’avais écrit et, le plus souvent, ça coïncidait avec le lieu où se trouvait mon personnage. Je faisais des oloé sans le savoir, comme l’autre avec la prose. À la fin, ça a fait Le voyage en Amérique de Léopold Milan (me demandez pas pourquoi le personnage s’appellait comme ça). Il est en ligne, bon.

L’autre jour, je racontais ça à G., qui me demandais si je n’avais pas eu envie de le reprendre, ce texte, de le finir ou de l’arranger. J’ai dit que non, mais que, en fait, oui. C’est-à-dire : le voyage que fait Léopold, c’est celui que fait Alexandre. Lui aussi, il a la manie des plans, lui aussi, il a son alter ego, son Eugène, son Ivan. Il ne sait pas ce qu’il cherche, et il le trouve quand même : son corps dans l’espace, son corps au contact de celui de Jimmy (son Ulisse). Bon. En gros, j’ai écrit L’épaisseur du trait, et ça ne servirait à rien de réécrire Le voyage en Amérique.

Là, je suis dans cet endroit épouvantable qu’est l’aéroport de Roissy (je ne me plains pas), un peu triste d’avoir laissé J.-E. à nouveau, tout excité de retourner à San Francisco. J’ai de la chance de les avoir, J. et J., je le sais.

Passerage dans l’avion

Curiosité : alors que son auteur n’aime pas du tout l’avion, le Passerage des décombres, lui, a été vu en plein vol entre Paris et Berlin (merci à Marion pour la photo). N’est-ce pas fou ? Rappel : ce livre est si petit qu’on peut aussi le lire dans un autobus. Par exemple, entre Bastille et la porte de Montempoivre. On l’aura même sûrement déjà fini à Daumesnil, à cause des bouchons.