Il est question de plaisir, rien d’autre

Au début, l’idée n’était pas de s’embarquer dans un vrai projet d’édition. C’était juste un défi d’écriture. Et puis, surtout, l’envie de faire quelque chose avec Guillaume. Une histoire d’amitié, rien de plus. Et puis Alban est arrivé : un ami de Guillaume. L’amitié, encore. Ensuite, on a embarqué Laurent : on n’était pas vraiment amis, on se connaissait à peine, mais il y avait déjà des liens entre nos écritures : c’était une autre sorte d’amitié. La saison 1 des Histoires pédées a trouvé ses lecteurs, ses lectrices. Elle nous a fait plaisir et ce plaisir a été partagé. C’était notre seul désir.

Et puis on a lancé une saison 2. On y a associé Alexandre, par amitié (pour moi) et surtout par amour (pour Guillaume). Puis, un autre Guillaume, avec qui j’aime tant travailler sur mes propres textes (car il est l’éditeur de mes romans) : il nous a fait l’amitié de cette confiance : travailler sur un texte à lui. Ç’aurait pu être étrange, mais j’ai trouvé ça facile, naturel. Soudain, il y a eu Patrick : une forme d’amitié à distance, par les livres. On aime les livres de Patrick et il aime les nôtres. Alors voilà : il nous offre une nouvelle. Et Cécile est arrivée, pour nous démontrer (mais on en avait jamais douté) qu’il est possible d’écrire une histoire pédée quand on n’est pas pédé soi-même — écrire « par amitié pour les pédés » : ça a du sens de dire ça ? Ça sonne chelou, mais c’est rigolo.

Les quatre livres de cette saison 2 sont imprimés. Ils vont bientôt gagner les boîtes aux lettres des lecteurs et lectrices. Ils sont attendus (désirés) : ils arrivent, ils font plaisir.

C’est un gros boulot, mais quelle joie. En ce moment, je n’ai besoin que de ça : faire des trucs avec des gens que j’aime. Quand je suis à sec côté création (il y a des jours, des semaines, où je me sens incapable d’avoir une bonne idée), ce boulot très appliqué me réjouit : mettre en pages, dessiner les couvertures, choisir le papier, suivre la fabrication de ces petits machins. Même les trucs les moins créatifs (les lignes de tableur, les lignes de code des ePub), ça me tient occupé et ça me fait plaisir. Parce qu’on est sur la même longueur d’onde avec Guillaume : on ne se prend pas la tête, on se fait progresser l’un l’autre. On n’est pas fous : si ce n’était pas autant de plaisir, on ne ferait pas ça.

Les livres de la collection Histoires pédées sont disponibles sur le site du collectif Pou. Les quatre titres de la saison 1 sont déjà aux librairies les Mots à la bouche (Paris) et Tulitu (Bruxelles) et leurs versions numériques peuvent être achetées sur toutes les plateformes. Les quatre nouveaux (Le triton à la perle de Patrick Autréaux, Vers Velvet de Guillaume Vissac, Piscine Tournesol de Cécile Riou et Ce soir c’est moi le chef ! d’Alexandre Bédier) seront aux mêmes endroits d’ici une semaine environ.

Liste : livres lus en août 2020

Michel Butor. L’emploi du temps.
René Frégni. Sous la ville rouge.
Taiyou Matsumoto. Sunny 2, 3, 4, 5 et 6.
Jean Forton. La cendre aux yeux.
Marcel Aymé. Le passe-muraille.
Patrick Autréaux. Dans la vallée des larmes.
Patrick Autréaux. Soigner.
Henry Miller. Le colosse de Maroussi.

C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique

C’est un panorama : la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame-de-la-Croix. Trois pompiers regardent la colonne de fumée derrière les cités du Bas-Belleville. Ils sont en repos. En goguette, comme nous. Ils grignotent ou sirotent des trucs. Nous aussi, nous regardons l’incendie depuis le belvédère.
« C’est à côté du Père-Lachaise, dit J.-E.
— À côté de chez nous, alors. »

Il y a aussi deux types blonds, dont un qui me regarde (pas le plus beau des deux, tant pis). On descend dans le parc, on trouve un banc à l’ombre comme des petits vieux. Au-dessus, une fanfare joue des classiques archi-connus que je ne sais pas reconnaître. À notre gauche, un gars fait jouer sa sono à fond (un autre genre de musique). Entre les deux, moi qui lis Quand la parole attend la nuit et J.-E. qui me raconte son livre à lui. Et puis soudain, je ne sais pas pourquoi : ça tombe comme ça. La tristesse. Elle s’abat sans crier gare.

« Reprendre un café », dit-il. Je dis : « D’accord. » On descend encore, on cherche une terrasse. En fait, je ne cherche pas, je me laisse faire. Je dis : « Au soleil on sera bien. » Finalement, on choisit l’ombre, rue Saint-Maur, et on y est bien aussi. Et ce n’est pas un café, mais une bière. Je dis oui à tout. Et soudain (non, pas soudain : peu à peu, à tout petit peu) ça revient. Je ne sais pas quoi, mais « ça » revient. Il y a une guirlande de fanions au-dessus de nos têtes. Je raconte mon livre. On regarde les programmes du cinéma.

C’est un blockbuster des années 70. Chaque séquence a l’air de nous dire combien elle a coûté, comme le personnage de Catherine Deneuve qui, dans une mise en abyme, ne peut s’empêcher de demander le prix de chaque chose. Il y a des courses-poursuites. C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique : c’est chouette, mais on se demande pourquoi ç’a été restauré comme on restaure les chefs-d’œuvre. Le « sauvage » qui donne son titre au film est un homme qui a fui sa vie. Il a disparu, sans laisser d’adresse. Forcément, ça m’intéresse. Il vit différemment, loin du monde, sur son île. Il croit que personne ne saura le retrouver. Il ignore qu’on l’a déjà retrouvé depuis longtemps. Que son île est surveillée, ses déplacements documentés. Les légumes qu’il vend au marché (croyant gagner sa vie en travaillant) sont achetés par la multinationale qu’il a fui (pour changer de vie). Le vrai sujet du film est là : d’un coup, à la moitié, le récit prend une épaisseur inattendue. Il plonge dans l’absurde, dans le fatal. La petite liberté qu’on croyait bucolique (« il faut cultiver notre jardin ») est une prison dorée, une farce sinistre, et le héros est humilié. On bascule dans une infinie tristesse. Or, le scénario n’ose pas s’aventurer dans cette voie ; il rebondit par une pirouette. Il choisit l’autre aventure, celle de la romance légère. Et quelques plans tournés à New York, pour montrer au spectateur qu’il reste du budget. Il repart avec le sourire. Moi, je suis déçu : je préférais la tristesse.

Liste : lectures d’avril 2020

Édouard Levé. Suicide.
Anne-Marie Garat. Photos de familles.
Claude Michel Cluny. Sous le signe de Mars.
Sergio Ferrero. Le rendez-vous (traduction de Danièle Valin).
Guillaume Dustan. Dans ma chambre.
Tove Jansson. Fair-Play (traduction d’Agneta Ségol).
Patrick Autréaux. Se survivre.
Bernard-Marie Koltès. Dans la solitude des champs de coton.
Jean Echenoz. Jérôme Lindon.
Patrick Autréaux. Le grand vivant.