Jusqu’à atteindre le cœur du phénomène

C’était l’été au jardin de Reuilly ; les gens étaient beaux ; ils étaient assis ou couchés, ou adoptaient des positions hybrides entre l’assis et le couché : accoudé dans l’herbe, les jambes étendues, l’autre bras laissé libre pour dessiner des gestes dans le ciel bleu, soulignant la parole gaie, enjouée, abondante ; certains torses étaient nus ; les jambes souvent ; les pieds plus encore ; les gens étaient beaux, non pas plastiquement (encore que), mais beaux d’être là, en plein été, en ce début du mois de mai, sans honte, sans peur et sans reproche, avec l’évidence du plaisir partagé. Un peu plus tôt à la buvette, deux canards colverts faisaient la queue derrière nous : le mâle a sondé du bec une boule de glace tombée à terre ; la femelle, en s’envolant, m’a donné un coup d’aile au visage ; je n’ai pas renversé mon café pour autant ; les gens ont ri sans se moquer, leurs plaisanteries étaient une façon de s’associer à l’événement, de signifier qu’on partageait une expérience commune. Sur la pelouse (j’ai regretté de n’avoir pas osé le short) nous parlions de choses sérieuses ; elles n’étaient pas triste, mais elles étaient importantes ; nous n’étions pas aussi insouciants que je l’aurais voulu. Nous avons décortiqué le sujet sur l’allée Vivaldi, puis sur les boulevards de Picpus et de Reuilly ; sur l’avenue Daumesnil, nous commencions à y voir plus clair : il fallait considérer la chose dans l’autre sens, c’est-à-dire dans celui où elle n’apparaissait plus comme un problème, mais comme un enchaînement naturel ; il fallait prendre confiance en soi pour que la suite découle avec facilité, avec souplesse. Le soleil d’été se voilait déjà derrière des nuages qui appartenaient aussi à l’été, mais d’une autre façon : c’était le ciel lourd d’avant l’orage, le vent qui lèche brusquement la peau chauffée tout l’après-midi ; dans l’air flottaient des particules arrachées aux platanes qui s’introduisaient sous les paupières et qui faisaient tousser ; nous avons bifurqué, car il n’y a pas d’arbres dans la rue de Charenton, alors nous y serions tranquille ; des gouttes de pluie commençaient à tomber, lourdes et rares, semant des taches foncées sur les trottoirs, des points de fraîcheur sur nos vêtements.

De la musique résonnait, venant de loin. La rue était déserte, comme toujours au-delà du passage du Chantier, et plus encore lorsque la pluie menace ; nous ne comprenions pas d’où s’élevait le son puissant, inattendu ; j’ai demandé à voix haute si une fête avait lieu à l’hôpital ou à l’école d’en face, sachant que la chose ne se pouvait pas ; il fallait tout de même que cette musique fût émise quelque part, afin qu’elle chatouillât nos tympans, alors nous avons pensé à un regroupement du côté de l’opéra, sans y croire ; il devait s’agir d’autre chose encore, qui échappait à nos raisonnements, alors nous avons cessé de raisonner ; devant nous se trouvait un homme seul qui fumait une cigarette ; il portait un vêtement bleu et des cheveux blancs ; il m’a semblé qu’il connaissait l’origine de cette mélodie, car il a quitté la position statique qu’il adoptait jusqu’alors, appuyé contre une barrière du bout des fesses, ni vraiment assis ni vraiment debout ; il s’est dirigé vers la Bastille d’un pas très sûr et nous l’avons suivi ; à chaque mètre parcouru le son s’amplifiait ; au bout de la rue, le carrefour s’est évasé et c’était la place immense, et le port derrière elle ; les immeubles alentour vibraient sous les ondes de cette musique de telle façon qu’elle semblait émaner de tous les côtés simultanément ; les ondes devaient pourtant se propager depuis un centre, un épicentre ; il existait un point précis au milieu de l’esplanade, vers lequel l’homme en bleu se dirigeait, et où d’autres personnes convergeaient aussi ; nous ne parlions pas ; nous n’avions pas discuté de la direction à suivre ; la musique était répétitive et hypnotique, sans parole, une onde abstraite et puissante nous attirait et il était impossible de lui dire non ; c’était plus fort que la musique, en fait, car c’était une onde de chaleur, c’étaient des hommes et des femmes, des garçons et des filles, qui étaient rassemblés sans honte, sans peur et sans reproche ; ils étaient beaux (non pas plastiquement, encore que) ; beaux de n’aller nulle part et de rester là ; nous ne nous étonnions pas, nous ne cherchions pas à comprendre l’enjeu de leur rassemblement ; ils étaient beaux d’accomplir l’important, l’essentiel, l’ici et maintenant ; certains levaient les bras, tanguaient doucement, hochaient la tête ; j’ai réalisé qu’ils dansaient ; la plupart ne faisait rien d’autre que converger, puis être là ; j’étais là moi aussi ; j’ai parcouru la foule sans jamais heurter personne, ni même frôler un vêtement, car tout se produisait lentement et comme en suspension ; je regardais les visages et les corps, je naviguais à vue, d’une personne à l’autre sans me fixer, car je voulais tout voir, tout entendre, tout sentir ; il fallait que je continue d’avancer, guidé par la musique et l’onde qui grandissait, jusqu’à atteindre le cœur du phénomène, la pompe qui irriguait nos corps ; mais mon mouvement était inutile, car j’étais déjà en plein milieu du groupe et il n’existait pas d’autre centre que celui que nous formions, chacun individuellement et ensemble ; pas d’autre cœur que les nôtres qui battaient, chacun dans sa poitrine, et sur la même place ; j’aurais voulu entrer dans la machine, toucher le cœur du réacteur, toucher des gens ; car j’aimais les gens, c’était une pulsion fraternelle ; la musique continuait en boucles lancinantes, puis le rythme s’est ralenti ; je crois qu’il s’est arrêté ; j’étais très ému.

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