Il entre dans le livre. Et le pire, c’est qu’il le veut

Je voulais du pain. Mais, dans ma quête, je négligeai trois sources de difficulté. Un : nous sommes dimanche après-midi. Deux : nous sommes en province. Trois : nous traversons une crise sanitaire mondiale.

Fatalement, la boulangerie du faubourg Lacapelle était de repos. J’ai tourné vers le Jardin des plantes, me rappelant qu’un commerce existe devant l’église de Sapiac. Certes, oui : mais c’est une boucherie et elle est fermée – et, fût-elle ouverte, les animaux, moi, je ne mange pas de ce pain-là. Dans le centre : rien. Le dimanche, le Monoprix n’ouvre qu’en matinée. Et le Carrefour : fermé, sans explication. Alors, je suis monté à Villenouvelle et j’ai trouvé le pain juste avant l’épuisement de l’heure réglementaire. Est-ce que ce dimanche gris était encore un jour sans ?

Pendant mon excursion, j’ai vu l’entrée monumentale du collège Ingres qui était autrefois le lycée, quand les autres n’existaient pas. C’est là que Jean Marty a étudié, puis il est mort à Paris. J’ai vu l’ancien cimetière des Carmes converti en promenade en 1830. J’ai vu l’hôtel de ville où ont séjourné Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre à l’époque où c’était encore l’évêque qui habitait les lieux, et non le maire. J’ai vu, surtout, le triangle herbeux qui s’enfonce dans l’eau sombre, à la confluence du Tarn et du Tescou, d’où le jeune Jérémie que j’ai inventé cette semaine contemple son âme comme dans le poème de Baudelaire. J’avais écrit hier, à propos de cette aire boueuse : « un angle obtus ». Or, cet angle est aigu. Aussitôt rentré, je corrige.

Ce matin, M. m’écrit ce conseil : « Pense à tes personnages. Tu as tellement d’amour pour eux. Ils ont la capacité, je crois, d’occuper tout ton esprit et de monopoliser tes forces. »

J’ai lu ce matin Le·mat d’Anne Serre.

Reconnaître en mon amoureux LE·MAT m’a donné un petit coup. Il arrive un moment – au début, ce n’est pas du tout comme cela – où la vie et la littérature se mettent à entretenir des liens si serrés que c’est un peu comme si vous déteniez une puissance magique et faisiez surgir dans votre existence ce qui se passe dans vos livres. Cet homme qu’on aimait devient soudain un homme de votre livre. Même lui, on a fini par l’y faire entrer. Si l’on est un peu apeuré comme je le suis souvent, on tente de l’en distinguer. Non, non, je ne vais pas, lui aussi, le mêler au paysage ! supplie-t-on je ne sais qui. Lui, je veux le garder dans la vie ! Je veux qu’il reste le pendant de ces constructions bizarres et fascinantes (pour moi-même). Non. Il entre dans le livre. Et le pire, c’est qu’il le veut. S’il vous a aimée c’est parce qu’il y était déjà ou parce qu’il avait le désir fou d’y entrer.

Heureusement que j’ai ça (la littérature). Sinon, cette sortie à la boulangerie eût été, seulement, un échec. L’ennui. Du temps perdu. Vain. L’absence de sens, le vide : la mort. Mais j’ai suivi les pas de mes personnages et j’ai écrit dans ma tête ; alors, c’était de la littérature, et – puisque la littérature et la vie c’est la même chose – c’était de la vie. Non pas du temps gagné, car je ne crois pas à ce mot-là. Mais : du temps passé. C’est déjà ça.

Demain le futur

les sapins morts
dans ma rue
broyés menu
ils sentent encore

un koala sur trois
parti en fumée
ça sent quoi
un monde cramé ?

Amélie a fêté Hic
au Monte-en-l’air
j’ai bu un verre
avec Paul-Éric

un texto de Guillaume
une charade !
la rigolade
comme des mômes

ça paraît lointain
les ateliers
mais c’est quasi demain
faut préparer

ce que je vais dire
à Montauban
ce que je ferai écrire
aux enfants

ils ont dessiné
leur ville dans l’avenir
j’aimerais les mener
vers le souvenir

C’était différent

On avait dit : Ce sera un Noël différent. On n’était pas attachés à la tradition. C’était amusant, alors, de partir tous les trois, notre petite famille, dans une ville qu’aucun de nous ne connaissait. On dormirait à l’hôtel, on n’aurait pas de sapin. Le cadeau, ce serait d’être ensemble, de se promener. On est arrivés à Nantes vers midi, on a trouvé un endroit agréable où déjeuner, place du Pilori. Notre chambre était dans la rue Scribe, elle était mansardée. En fin d’après-midi, notre mère y est restée seule un moment, parce qu’elle devait se reposer. On ne savait pas encore quel nom ça portait, cette fatigue et ces douleurs, mais ça demandait déjà des ménagements, des précautions. Alors on s’est promenés tous les deux, Juline et moi, car nos jambes à nous pouvaient aller plus loin, plus vite, et que nous avions envie de découvrir cette ville. Longeant le quai, franchissant le pont, j’ai réalisé que cela ne nous arrivait presque jamais, les tête-à-têtes comme celui-ci. À cette époque, on pouvait encore les compter sur les doigts de la main, j’en étais sûr. Nous avions l’habitude, Juline et moi, de nous voir souvent – mais toujours à trois. Ou bien à quatre, ou à cinq, quand J.-E. et S. se joignaient à notre petite famille. Sur l’île, on a vu l’éléphant : on était contents, on aurait quelque chose à raconter en rentrant à l’hôtel. Juline avait repéré un restaurant chic pour notre dîner de réveillon, elle avait réservé à une heure plutôt tardive. D’ici là, il fallait s’occuper. J’avais pensé : On pourrait aller au cinéma – il y en avait un en face de l’hôtel. Le film ressemblait à une sorte de comédie familiale (pas tout à fait feelgood, mais pas loin). Et puis, il s’est avéré plus étonnant que cela. Émouvant, même – peut-être étions-nous spécialement sensibles. Une scène : le père et les enfants, dans un grand parc, vont décorer l’arbre qui tient lieu de tombe à la mère. C’est presque gai et, à la fois, c’est triste. On reparlerait de cette scène, plus tard, ensemble. Mais, d’abord, c’était le dîner. Le décor Art Nouveau, les ornements, c’était gai et rien d’autre. Le lendemain, c’était Noël, et on a découvert que Noël était un jour férié et que Nantes c’était la province. Alors, les bistrots étaient fermés. Seuls les restaurants étaient ouverts, mais réservés pour ceux qui avaient commandé un déjeuner de fête. Nous, on voulait juste se poser au chaud. Juline et moi, on a montré l’éléphant à notre mère, et on a passé un long temps à la librairie tout à côté, parce qu’on pouvait aussi y boire un café, ou autre chose de réconfortant. Un autre café où nous nous sommes attardés, c’est celui de la gare. Parce que ce n’était pas possible de marcher trop. Déjà, quand on repenserait dans les semaines, les mois qui suivraient, aux kilomètres parcourus le deuxième soir pour aller dîner sur le quai de l’Erdre, on aurait du mal à y croire. C’était une promenade qu’on ne pourrait déjà plus envisager, peu de temps après. On était déjà animés par cette urgence, à Nantes, j’en suis sûr, mais on était incapables de le formuler consciemment : il fallait être présents tant que c’était possible, le temps était précieux. C’était il y a trois ans. Depuis, le café de la gare n’existe plus, je l’ai vérifié à la faveur d’une correspondance. Ce qui est bien avec la gare de Nantes, c’est que le Jardin des Plantes est en face, et qu’au Jardin des Plantes il y a des arbres, des animaux, des sculptures à voir, et que tous les trois on aimait ça. Il y avait ce canard qui arborait un dessin bizarre au plastron, un genre de point d’exclamation. Comme pour nous dire : Ce n’est pas banal, ce qui se passe là. On l’a observé longtemps. Et on est rentrés chez nous. L’année qui a commencé juste après était la plus longue et la plus courte de ma vie. Et le Noël suivant, personne n’a décidé qu’il serait ainsi. Mais, malgré nous, l’idée était toujours la même : être ensemble – avec ceux qui étaient vivants. Forcément, c’était différent.

Les présences, disent-ils

Elle dit que, pour eux, la notion de perdre du temps ou de gagner du temps n’a aucun sens. Ce n’est pas parce qu’ils font quelque chose maintenant que cette chose sera faite au détriment d’une autre, à sa place. L’autre chose n’est pas rendue impossible pour autant, elle ne s’annule pas, ne disparaît pas. Elle aura lieu plus tard, et elle existera avec autant de vérité que la première qui, elle, ne sera pas révolue. Les choses ne disparaissent pas. Elle me dit à peu près cela, à propos de ses élèves. C. est une collègue de F., nous ne nous connaissons pas encore. Elle dit le mot polychrone – avec un n, pas un m, parce qu’il s’agit de temps, pas de couleurs. Je lui dis que mon personnage dans Les présents a cette même qualité : il confond le temps et l’espace ; les choses qui ont eu lieu sont toujours là ; elles ne sont pas derrière lui, mais à côté. Le temps n’est pas linéaire. Il décrit des cercles. Ou bien, il s’accumule dans le même endroit, sans ordre défini : les événements et les gens s’ajoutent les uns sur les autres, les uns à côté des autres. Le personnage vit avec ses disparus, ses fantômes. Je lui dis que j’aimerais bien les rencontrer, ses élèves, et les emmener de l’autre côté du mur : dans le cimetière qu’ils ne connaissent pas. Elle me dit qu’ils lui parlent, à elle, des présences. Et moi, c’est cette présence qui me plaît – à eux, elle fait peur. Je lui dis alors que, dans Les présents, mon personnage n’a pas peur. La question ne se pose jamais dans ces termes-là. La présence des fantômes n’est en aucun cas angoissante : c’est comme ça, c’est tout.

Montauban, espace-temps

Le temps était gris, le temps était à la pluie. Puis le ciel s’est dégagé, enfin : cet après-midi, deux heures libres, pendant lesquelles il fait jour. Je voudrais découvrir la ville, un peu.

Le temps est passé, mais pas trop vite : partout ces mêmes maisons de brique rose. Pas de construction moderne, le vingtième siècle n’existe pas. Le vingt-et-unième, si : le temps est bien présent, car ce centre-ville est vivant. Les temps se superposent ou se juxtaposent : sur les vitrines des magasins, on n’a pas effacé les petits bouts de littérature calligraphiés à l’occasion du festival Lettres d’automne. Un an, deux ans, trois ans plus tard, ils restent lisibles. Accompagnés d’une date. Je rencontre quelqu’un qui m’explique que la ville a été fondée en 1144. Je lui dis : « Vous préparez donc déjà une grande fête pour 2144 », parce que je trouve l’idée marrante. Fêter le millénaire. Mais, en vérité, j’espère que nous serons tous morts à cette date. La fête, ce sera pour les suivants, s’il y en a.

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Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

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Éducation sentimentale avec un rongeur

C’est le sous-titre de ce texte que j’ai écrit pour le hors-série no3 du Cafard hérétique : « Puisque l’un d’entre nous doit mourir ». Le point de départ de cette histoire est un dessin de Jacques Cauda (à qui le numéro est consacré), représentant un animal chelou. Il n’est pas très en forme, ce rongeur, et je ne crois pas faire offense à Jacques en l’affirmant :

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Par la fin

« J’aime bien commencer à taper par la fin », il dit. La fin, ce sont donc les chiffres : il fait le 7 et le 1 en entier, puis il saute le 0 et tape directement la ligne de base du 2. « Taper », c’est comme ça qu’il dit pour graver. « Je commence par les droites, je ferai les courbes après. » Je lui demande si c’est parce qu’il doit changer d’outil, il me dit que oui, et je remarque qu’il a fait toutes les droites avec le même ciseau large, aussi bien les fûts épais et les traverses que les petits empattements délicats. Je lui dis mon étonnement, il répond qu’au début il n’aurait pas su ou pas osé, il aurait utilisé des outils plus fins, mais que, depuis quarante ans qu’il fait ça… Quand il a eu l’âge de se demander ce qu’il ferait « plus tard », il a eu envie d’exercer un métier « avec ses mains » et de travailler « dehors ». C’étaient les conditions pour qu’un métier lui plût : alors, il semble qu’il a tout pour aimer celui qu’il pratique. Ce matin, le temps est doux et il ne pleut pas (le contraire était pourtant annoncé : on a de la veine), les arbres sont nus et les allées couvertes de feuilles. On voit mieux encore qu’à l’habitude le panorama sur la ville, en bas de la colline. Je lui dis que ce lieu est beau. « Vous savez, je passe ma vie dans les cimetières », il répond, comme s’il était entendu que cela signifiait qu’il n’était plus sensible à leur beauté. Moi, je trouve qu’il y en a des tristes et que celui-ci ne l’est pas. Je ne veux pas le déranger ; je le laisse « taper » seul, je vais voir la forêt. Je ne m’y promène jamais. Je connais seulement la grande route qui vient depuis la ville et le chemin qui part sur la droite, qui redescend vers la ville aussi, mais par un autre quartier. Ce matin, j’emprunte le chemin qui s’enfonce franchement dans l’épaisseur de la forêt. J’avais choisi exprès, en quittant l’appartement, mes chaussures qui ne craignent pas la boue : le chemin est complètement raviné. Plusieurs fois je monte plutôt sur le talus et je marche sous les arbres, remuant du pied la couche de feuilles jaunes et brunes. Le sentier monte, descend. Je ne l’imaginais pas si accidenté : le spectacle est agréable, pas monotone du tout. Même lorsqu’ils sont nus, les arbres sont loin de tous se ressembler – je m’en étonne à chaque fois, mais je reste à chaque fois aussi naïf. Je n’ai aucune idée de leur nom, et serai bien incapable de les dessiner, après coup. Si c’était le printemps ou l’été, le feuillage masquerait la vue au-delà des premiers mètres : l’hiver me révèle, à l’écart du chemin, une cabane. Je m’approche. Elle est habilement construite : les poutres reposent sur la fourche d’un arbre et sur le coude de la branche d’un autre ; de la corde maintient solidement les pièces maîtresse de l’édifice. On tient debout, à l’intérieur (j’entre, évidemment) et on peut s’asseoir sur un tronc (je ne le fais pas). Au printemps ou en été, ce refuge serait tout à fait invisible des promeneurs : et les branches qui constituent le toit seraient, sans doute, couvertes de feuillage. Cette cabane n’est pas l’œuvre de seuls enfants : ils ont été aidés par de plus costauds et expérimentés qu’eux – des grands frères et grandes sœurs qui n’ont pas oublié le plaisir qu’ils auraient eu, plus jeunes, à construire une telle maison, et qui connaissent le plaisir de la construire à présent qu’ils ont grandi et qu’il peuvent jouer au même jeu en experts. Ils ont dû être fiers, les petits et les grands, de travailler dehors plusieurs jours durant, de fabriquer quelque chose de leurs mains. En sortant, je longe un muret très bas et éboulé, couvert de feuilles, qu’on croirait retourné à l’état sauvage. Je reviens à mon point de départ. « Je vais vous montrer la peinture » : il a terminé de graver, il passe maintenant le noir dans le creux des lettres (il réchampit). Je lui dis : « vous gravez en commençant par la fin, mais vous peignez par le début ». Il dit oui, il ne peut pas dire le contraire de toute façon, puisque je constate seulement ce que je vois. C’est fini juste quand la pluie tombe. J’ai eu le temps, moi, de mettre un peu d’ordre dans les pots, de retirer les feuilles apportées par le vent et les fleurs fanées gorgées d’eau. Peu de choses. C’est seulement pour avoir fait quelque chose de mes mains, moi aussi. Quand j’écris, comme lui je tape, mais sur mon clavier – et je commence parfois par la fin.

Se souvenir du poisson-banane

Au cinéma, près de la caisse, ils ont installé une bibliothèque où l’on peut prendre un livre, l’emporter, le remettre à sa place, ou pas, et en déposer d’autres. J’ai pris celui-ci. Je l’ai déjà, pourtant, ce livre (en poche), mais cette édition-ci est plus belle (à droite sur la photo ; et, franchement, y a pas photo).

Le format poche, je me rappelle l’avoir trouvé par terre quand j’étais adolescent : le lieu et la date de la trouvaille sont inscrits en première page, j’avais cette habitude à l’époque. C’était le bon âge pour lire Salinger (quelques années plus tôt, ç’aurait été presque mieux).

Sur les neuf nouvelles du recueil, allez savoir pourquoi, c’est toujours de la même que je me rappelle en premier. Celle du poisson-banane. Des autres nouvelles, je peux seulement dire que je les ai aimées ; mais les raconter, impossible. De celle-ci, je me rappelle tout.

Je n’avais pourtant pas tellement de raison conscientes de l’aimer, cette histoire de poisson-banane. Et c’est là que je veux en venir : en ce temps-là, je ne savais pas que ce sujet-là, cette langue-là, cette littérature-là m’intéressaient.

Seymour Glass est au bord de la mer. En vacances. Personne ne sait – personne ne veut savoir – qu’à ce moment précis, il pense à la mort. Il n’y a que les enfants, peut-être, qui pourraient comprendre (parce qu’il leur ressemble beaucoup, aux enfants). Mais, aux enfants, il raconte plutôt des histoires. Drôles, bizarres, un peu inquiétantes. Celle du poisson-banane. L’enfant, ici, ce n’est pas l’insouciance, c’est le pouvoir de croire à la fiction et d’éprouver des joies pures et des peurs simples.

À la fin, quand ça arrive, on ne comprend toujours pas ce qu’il y avait dans la tête de Seymour Glass – on ne le saura jamais – mais on comprend que c’est arrivé. On n’en saura pas plus, et on reste seul avec ça.

Et moi, aujourd’hui, je me dis que ce n’est un hasard si cette histoire était restée dans ma tête depuis tout ce temps. Parce que maintenant, je sais que ce sujet-là, cette langue-là, cette littérature-là, c’est exactement ce qui me touche. Peu importent les raisons, elles sont là, elles existent ; qu’on les connaisse ou pas, ça ne change pas grand chose. Il ne s’agit pas d’expliquer pourquoi, mais de dire que ça a été. Et c’est déjà beaucoup.

C’est peut-être un peu obscur quand je le dis comme ça, mais dans ma tête c’est de plus en plus clair.

Noms des choses

Je suis retourné à Marly-le-Roi.

Pendant la première République, on a appelé ce village Marly-la-Machine : c’était drôlement chic. La machine en question n’existe plus. Et la machine que je prends, moi, d’habitude, pour aller là-bas (que je prenais), n’existe pas souvent : le train est interrompu. Il ne circule plus. C’est parce qu’ils remplacent le viaduc : le vieux pont de chemin de fer est escamoté et remplacé par un nouveau. C’est difficile à croire, mais c’est vrai, et c’est expliqué ici.

Cette photo là, je l’avais prise l’année dernière, quand je venais toutes les semaines et que je la fréquentais assidûment, la gare. Aujourd’hui, j’ai pris un bus en provenance de Saint-Germain-en-Laye ; il m’a déposé à la gare de Marly, mais à l’extérieur, donc de l’autre côté par rapport à cette photo. Tout est différent. C’est un voyage à l’envers.

Devant la gare, j’ai passé cinq minutes, peut-être dix, à regarder toutes les plantes en pot à l’étal du fleuriste. À toutes les toucher. Je me suis presque décidé pour ma préférée, avec des fleurs blanches, qui avait l’air de bien tenir le coup sous la chaleur, et puis j’ai regardé la vitrine et j’ai lu « Réouverture à 14h30 ». Il n’était pas 14h30. Je n’allais tout de même pas voler une petite plante en pot. Alors je suis monté les mains vides.

Là-haut, c’est la forêt. Je ne l’avais pas revue depuis l’hiver. Je ne l’avais pas même vue au printemps. J’étais intimidé. J’avais peur. Ou bien, je n’en avais pas envie. Ou pas besoin. Ou tout ça à la fois.

La forêt, c’est doux et frais. Ce n’est pas le silence, c’est un bruit différent. C’est bon à écouter, à parcourir.

Les arbres coupés sont toujours là, empilés. Ils ont dû passer l’hiver dehors, parce que je me rappelle les avoir déjà vus. De quels arbres s’agit-il (quelles essences, je veux dire), je n’en sais rien. Comme on appelle cet endroit « la Genêtrière », j’ai pensé que, peut-être, il avait été planté de genêts, autrefois — à l’époque de Marly-la-Machine — ; mais j’ai vérifié, les genêts ne sont franchement pas des arbres, mais alors pas du tout. Je me disais bien, aussi, que je n’étais pas si nul en botanique. Le nom des choses, parfois, ne nous aide pas.

Je suis redescendu par un autre chemin : celui qui passe à droite et qui descend vers l’Auberderie — ce nom-là, je ne sais pas du tout ce qu’il veut dire. Et il ne m’inspire même pas. Mais le chemin est doux et plein d’ombre, et j’ai croisé une troupe d’enfants à cheval (six ou sept enfants et autant de chevaux) précédés par un jeune homme, genre moniteur de colo, à cheval aussi et au téléphone (quand on dit qu’il ne faut pas téléphoner en conduisant, est-ce valable aussi quand on conduit un cheval ?)

En bas, les murs qui longent la route sont vieux, en pierre grise, un peu croulants par endroits et moussus à d’autres. C’est la campagne. Un immeuble orthogonal des années cinquante s’appelle, contre toute attente, le Champ des Oiseaux. Puis j’emprunte le chemin de la Pommeraie (les pommiers, je sais les reconnaître : c’est facile, parce qu’ils portent des pommes) — et le chemin de la Mare Thibaut. Ce nom-là me plaît, parce que c’est à la fois un nom de lieu et un nom de personne : j’aime bien quand les deux se mélangent. Face au vieux lavoir (est-ce lui, qu’on appelle la « mare » ?), il y a trente ans, mes parents ont rêvé devant cette maison abandonnée, diablement romantique et envahie par une sorte de jungle. C’était l’atelier d’Aristide Maillol, il paraît, mais c’est surtout une belle maison. La jungle est toujours aussi dense.

Au passage à niveau, j’ai beau être averti qu’un train peut en cacher un autre, je traverse sans crainte. Pas de Machine en vue, si ce n’est mon bus (le numéro 10), qui est déjà là.

Le fleuriste a rouvert, entretemps, mais c’est trop tard. Je crois que la fleur que j’avais choisie s’appelait Dipladénia. J’ai bien fait de ne pas la prendre, parce que le nom est trop bizarre. C’est un nom de dinosaure, ça, pas de fleur.